‹ Histoire de l'Empire ottomanChapitre 122 sur 384 · LIVRE LVII · texte numérisé non relu

LIVRE LVII

neveu du général en chef [ 29 août ].. Le serasker , fortifié par de nouvelles troupes tirées de Valona et de Chios, attaqua eucore une fois les assiégeants et les surprit ; Morosini , voyant le danger des chrétiens , descendit à terre à la tête des équipages de ses galères pour animer le combat. {,e lendemain, la place capitula ; la garnison eut la faculté de se retirer librement en laissant toute l'artillerie ; tous les Maures et tous les Juifs durent être embarqués pour Ténédos (l). En récompense de ce brillant succès Kœnigsmark reçut un vase d'or d'une valeur de 6,000 ducats , Morosini (ut honoré de la dignité de chevalier , transmissible à l'aîné de ses descendants (2). La chute de Modon entraîna celle d'Arcadta , comme la prise de Napoli détermina la reddition de Thermis. Dans ce moment le pascha de l'Herzégovine chassait les Vénitiens de la tour de Norin , sur la Narenta ; mais les Turcs échouèrent dans une entreprise sur le canton de Poglizza, et la tentative du pascha d'Antivari '.ontre Budua fut repoussée (3) . Le général Cornaro prit Sign au printemps suivant [avril 1687 J . Les paschas de Bosnie et d'Hersek attaquèrent vivement celte place avec huit mille cavaliers et cinq mille fantassins ; mais Boiani et ttorh la détendirent vaillamment , et, après un siège de dix-huit jours, Cornaro avec le chef morlaque Janko la délivrèrent (V).

A la Gn de juillet , Morosini prit la mer avec la flotte, et jeta l'ancre devant Patras, capitale de l'Achaïe , siège archiépiscopal , ayant pour suffragants les évêques de Cervizza, Gastuni , Modon et Coron (5). Il était manifeste à tous les yeux que le siège ne pouvait être couronné de succès tant que le serasker Ahmed-Pascha , nommé à la place dTsmaïl, n'aurait pas été défait, et que l'on n'aurait pas forcé le détroit de Lépanle. Kœnigsmark accomplit ces deux exploits. Les Turcs abandonnèrent Patras ainsi que le château du détroit, du côté de la Morée ; ce-

(1) Locatelli. p. 2GÎ>.

(2) Ganoni. p. lf>3.

($) Le même, p. 1G7.

(k) iiuoteri, p. 55ii.

(5) Ganoni p. 197.

lui qui s'élevait sur le rivage de Rumili fut investi , puis les Turcs en firent sauter les ouvrages et abandonnèrent aussi Lépante et Coriothe , la clef du Péloponèse. En même temps capitulaient Castel-Tornese, forteresse élevée sur le sommet d'une montagne, entre Chiarenza et Chlumidsch devant Gastuni , et Misistra , l'ancienne Sparte, capitale de la Laconie, sur les rives de l'Eurotas. Les Vénitiens ayant bombardé inutilement Malvasia se portèrent sur Athènes ; le serasker, ayant fait de T hèbes une tentative pour entraver les dispositions des chrétiens, fut repoussé. Le comte de Kœnigsmark et Daniel Delvino dirigeaient le siège et l'artillerie. Une bombe éclata dans le magasin à poudre du Panthéon , et fit sauter la plus belle partie de cet édifice ; le lendemain la ville capitula [25 septembre]. Le sénat vénitien plaça le buste de Morosini dans la grande salle du palais avec cette inscription : Le sénat à Murofini le Pétopvué&inquc de son vivant. Le surnom de Péloponésiaque était tout aussi bien mérité par Kœnigsmark, comme celui de Dalmate par Cornaro ; car ce dernier, après trente jours de siège, conquit Castel-Nuovo, le boulevard de la Dalmatie. Le lendemain de la chute d'Athènes, les lions de marbre qui , en donnant leur nom à l'ancien Pirée , semblaient chargés de la garde de ce port , furent transportes à Venise pour orner la porte de l'arsenal , ou, de nos jours encore, un monument d'airain rappelle par ses basreliefs le souvenir de la puissance vénitienne , et ta gloire du héros du Péloponèse , Francesco Morosini.

La perte des places frontières les plus importantes de l'empire en Hongrie, en Dalmatie et en Morée, aurait certainement fourni des motifs suffisants au mécontentement de l'armée, provoquant ainsi à demander la déposition du grand vesir ou le détrônement du sultan ; car nous avons vu déjà de ces menaces venir de causes bien moindres. Maintenant l'irritatiou se développa de plus en plus et finit par renverser le grand vesir et le sultan. Taudis que le camp turc était eu Hongrie entre Szombor et Becse dans la vallée du Pascha, à huit lieues de Peterwardein , il fut résolu dans le conseil de guerre d'euvoyer une troupe de sipahis et de silihdarg sans bagages au-delà du Danube , pen-

dant que le grand vesir restait avec ses gens en-deçà du fleuve. La pluie tomba deui jours de suite, de sorte que les soldats qui avaient ainsi passé le Danube, manquant de bagages et de tentes, sans abri et presque sans vêtements, se trouvaient eiposés sansdéfenseet presque sans nourriture à l'intempérie de la saison , enfoncés dans la vase et les marais. Ils voulurent revenir sur leurs pas , mais ils trouvèrent le pont barricadé par ordre du grand vesir, qui prétendait ainsi empêcher leur retour. Le vesir Dschaafer qui commandait la troupe, et le kiaja du grand vesir regagnèrent les premiers le camp. Alors les soldats rejetés démolirent la tête du pont , forcèrent le passage et s'ameutèrent pleins de ressentiment contre le grand vesir. Su— leiman-Pascha inquiet leur envoya de bonnes paroles , disant qu'il était prêt à leur donner des vivres et de l'argent; ils répondirent : « Nous ne voulons pas de vivres ni de solde ; nous élevons de justes plaintes contre le grand vesir, et nous exigeons qu'il remette le sceau et la sainte bannière. » A cette annonce le grand vesir saisit le drapeau sacré et s'enfuit vers Peterwardein. Là il s'embarqua avec les compagnons de sa fuite , avec le vesir Dschaafer , le defterdar Esseid-Mustafa-Pascha, l'aga des janitschares Mustafa de Rodosto, le juge du camp Seid-Abdul-Baki et le général des silihdars Suleiman , précipitant sa course sur Belgrad. Quand le bruit de l'évasion du grand vesir se répandit dans le camp tout resta tranquille [ 5 novembre 1687], car Osman-Beg avait fait proclamer que chacun eût à se tenir à son poste ; puis , de concert avec Dschadu-Jusuf , kulkiaja des janitschares, il rassembla dans la tente du grand vesir les agas des divers corps de troupes ; le kiaja des silihdars d'Amasia, le petit Mohammed , prit la parole et dit : « Camarades, vous savez tout ce qui est arrivé. Jusqu'à ce que nous marchions sur Constanlinople il nous faut un vesir habile pour kaimakam ; nous silihdars nous avonschoisile gouverneur d'Alep, Siawusch- Pascha ; vous convient-il? > Le beglerbeg de Rumili Osman-Paschasade-Ahmed-Pascha fit aussitôt l'éloge de Siawusch-Pascha, vesir plein de l'expérience acquise par les années et la pratique des affaires , prit un koran , et fit jurer à tous les assistants , bon gré mal-

gré, de se défendre mutuellement contre toutes les conséquences d'un tel parti. Ensuite le kulkiaja, auquel son adresse avait valu le surnom de dschadu ( magicien ) adressa cette allocution à l'assemblée : a Mes fils, puisque vous avez élu Son Excellence le vesir Siawusch , jurez maintenant de vous conformer en tout point à ses ordres , de oe vous immiscer en rien dans ses dispositions, et de ne point opposer de résistance aux punitions qu'il aurait prononcées. » Après la prestation du serment l'aga des sipahis, le kulkiaja , le premier tschausch et Jegen- Osman-Pascha sortirent avec les officiers de l'état-major pour aller inviter Siawusch-Pair cha à se rendre à la tente du grand vesir. Là fut rédigée une requête générale que tous les officiers devaient signer (1), dans laquelle étaient exposés successivement tous les griefs contre le grand vesir ; ainsi il avait promis à Essek 3 aspres , à Stuhlweisienburg cinq de supplément de solde en indemnité pour le manque de vivres : puis S0 aspres aux volontaires enrôlés pour la délivrance d'Ofen , et n'avait jamais tenu parole; il avait rayé des contrôles beaucoup de soldats sous les prétextes les plus futiles; il avait fait mettre au dos des billets de solde le signalement de ceux qui étaient maintenus sur les registres ; il avait distribué les sipahis et les silihdars en deux cents escadrons, et s'était permis d'autres innovations encore; enfin tout en feignant d'envoyer des secours à Erlau , il avait fait passer une partie de l'armée près de Peterwardein au-delà du Danube avec promesse de deux kilos d'orge et trois okkas de biscuit par homme, puis n'avait distribué cette portion de vivres qu'à quelques soldats seulement, en donnant secrètement l'ordre de ne rien répartir parmi les autres; il s'était enfui à Belgrad en laissant le camp dans la détresse. L'armée avait donc élu Siawusch-Pascha pour kaimakam ; maintenant c'était à Sa Majesté de décider à qui devait être remis le sceau d( l'empire , parce que tout ordre venait dt padischah. Deux hommes de chaque corp

Cl) La requôlc se trouve tout au long dans Ras cbid, 1. î, fol. 129 et HO. Dcfterdarpascha, fol €18 el suiv.

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