LIVRE LVIIÏ
s'embarquèrent sur le Danube pour gagner la mer Noire et aller porter celte pièce à Constantinople (1). Cependant l'aga des janitschares et le juge du camp , qui avaient d'abord accompagné le grand vesir dans sa fuite sur Belgrad, lui représentèrent que leur absence du camp lui serait plus nuisible qu'utile et revinrent à Peterwardein. Quant i lui, il s'embarqua à Belgrad avec le defterdar, le reis-efendi et l'ancien bostandschibaschi Husein-Pascha, ordonnateur des vivres pendant la campagne , et descend it^ le Danube jusqu'à Rusdschuk , avec l'intention de poursuivre ensuite sa route jusqu'à Constantinople. Avant même l'arrivée des députés et du grand vesir , au premier avis • de la mutinerie des troupes, le sultan avait expédié le second écuyer, Osman-Aga (8 septembre 1687), avec un chatti-schérif conférant à Siawusch - Pascha le sabre et le kaftan, symbole du commandement supérieur, et lui ordonnant en même temps d'établir ses quartiers d'hiver et ceux de l'armée à Belgrad. Le messager rencontra l'armée campée devant Belgrad. Le chattischérif fut lu aux officiers assemblés dans la tente de Siawusch-Pascba, mais aucun ne voulut obéir ; tous exigèrent avec insistance le sceau pour Siawusch , l'exécution de Suleiman-Pascha ; pourtant comme le voisinage de l'ennemi rendait la présence de troupes à Belgrad extrêmement nécessaire, le vesir Hasan- Pascha , titulaire du gouvernement d'Anatoli, fut installé en qualité de serasker à Belgrad , et le kalgha dut prendre avec les Tatarcs ses quartiers d'hiver à Syrmium.
Arrivé à Constantinople le grand vesir se rendit en secret chez le kaimakam-pascha Redscheb , et envoya par le defterdar Esseid- Mustafa-Pascha la bannière et le sceau an sultan, qui maintenant voulut attendre aussi l'arrivée des députés de l'armée. Quand ceux-ci réclamèrent le supplice de Suleiman et le sceau pour Siawusch , le sultan rassembla un grand conseil d'état Les personnages les mieux intentionnés dirent qu'il fallait nommer un grand vesir et tous les agas des troupes parmi les plus fidèles serviteurs à
(1) L'arsDtahsar dansBuchid, el DoflmUr, fol. p. 430.
Constantinople, et mander à la porte les agas du camp. Le kaimakam-pascha offrit de prendre le fardeau du grand vesirat, et engagea sa tête pour le rétablissement de l'ordre ; mais le sultan égaré par les conseils de ses favoris céda aux mutins. Le silihdar Hasan-Pascha fut chargé de porter le sceau à Siawusch -Pascha , le defterdar et le reisefendi reçurent ordre de retourner au camp. Ils rencontrèrent Siawusch à Nissa [ k octobre 1687 ], où le silihdar l'installa en qualité de grand vesir serasker, en lui remettant le sabre garni de pierreries, deux kaftans d'honneur et deux panaches de plumes de héron. Quelques-uns des meneurs (1) de la mutinerie, poussés à de nouveaux excès par cette faiblesse, se conjurèrent maintenant pour exiger les têtes de tous les hauts fonctionnaires qui leur déplaisaient, afin de cimenter par ce sang leur propre pouvoir. Le lendemain après l'installationdu grand vesir, au moment où les kaftans d'honneur devaient être distribués aux généraux , les mutins à pied et à cheval entourèrent la tente* demandant la tête du defterdar. Le grand vesir sortit pour leur faire une allocution; mais ses paroles n'obtenant aucun résultat, il dit au defterdar qui s'attachait à ses vêtements en le suppliant de le protéger : a Sors toi-même pour implorer leur pitié, car ma voix ne peut rien sur eux. » Le defterdar leur dit avec des accents déchirants : t Mes fils, épargner ma barbe grise et mon turban vert. » Mais ils ne se laissèrent pas attendrir et le coupèrent en morceaux sur la place ; puis ils déchirèrent les deux maîtres des requêtes dont la plume avait écrit les signalements personnels au dos des billets de solde. Abdullah- Aga kiajajeri, ou agent des janitschares près de la porte du grand vesir, et l'inspecteur du trésor, le vieux Adscheinsade-Husein- Efendi, furent massacrés sous leurs tentes. Les révoltés demandèrent ensuite la mort du premier assistant de la chancellerie des janitschares, Weli-efemfi , et du reis-efendi Mohammed-Beg ; mais ces victimes désignées eurent le temps de s'échapper. L'aga des janitschares Mustafa de Rodosto suspect à ces furieux fut déposé , puis éloigné pour aller
, (1) Raschid, t. i. fol. 430.
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garder les Dardanelles. Jusuf-Aga le magicien occupa sa place , et le beglikschi ( directeur de la chancellerie du reis-efendi) fut nommé reis-efendi.
Le kaimakam Redscheb-Pascha , qui travaillait à d'autres plans à Constantinople , ne lit que préparer sa propre ruine. Déjà il s'était répandu que les rebelles n'étaient pas satisfaits de ce qu'ils avaient obtenu , qu'ils voulaient la déposition du sultan et l'élévation au trône de Suleiman , l'aîné de ses frères. Redscheb, prévoyant que le changement de souverain était inévitable , travailla dans le but de porter au rangsnprême, non pas Suleiman, mais le Gis même du Grand-Seigneur actuel, sultan Mnstafa ; de la sorte, pensait-il, cet important changement serait opéré par les sujets bien intentionnés de Constantinople au lieu d'être l'œuvre des rebelles du camp. Le mufti n'ayant point adopté ces vues , ayant même refusé nettement le fetwa nécessaire, Redscheb tint prête la pelisse de martre zibeline garnie de drap blanc pour en revêtir un nouveau mufti. Mais chez l'aga des janitschares, où il se rendit, il rencontra dans le segban-baschi autant d'opposition à ses plans que dans le mufti. Le sultan , informé de toutes ces menées, suspendit la sentence de mort arrêtée contre le kaimakam jusqu'à ce qu'il eût livré l'exgrand vesir Suleiman-Pascha dont les rebelles demandaient la tête. Quand Suleiman- Pascha fut enfin arrivé à Constantinople , le sultan le réclama du kaimakam , qui prétendit être hors d'état de saisir cette victime ; alors deux chatti-schérifs furent remis au bostandschi-baschi ; l'un pour l'arrestation , l'autre pour l'exécution du kaimakam. Le premier seul devait être montré d'abord, afin que le coup fût porté plus sûrement. Le bostandschi-baschi, homme simple et ignorant, qui ne savait pas lire, fit une confusion entre les deux pièces , et en annonçant l'ordre d'arrestation il produisit la condamnation capitale. Le kaimakam lui demanda seulement quelques instants , afin qu'il pût se procurer les objets les plus nécessaires dans sa prison. Mais, à peine éloigné, il s'enfuit par une porte de derrière , traverse la ville en courant , crie aux gens du marché de fermer leurs boutiques, attendu que les rebelles ont pénétré dans la ville , et il s'é-
chappe. Furieux de la stupidité du bostandschi-baschi, le sultan Ini ordonna de lui ap porter la tête du kaimakam sous trois jours, sous peine d'être frappé de mort lui-même , et il appela aussitôt à Constantinople Kœprili-Mustafa-Pascha , fils de Mohammed et frère d'Ahmed-Kœprili, alors chargé de la garde des Dardanelles, pour le revêtir de la dignité de kaimakam. Le bostandschi-baschi lança de tous côtés ses bostandsc his ustas et chaszekis après Redscheb. L'usta ou chef des gardiens du jardin impérial à Kawak, sur le Bosphore , ramena l'ex-graod vesir. dont la tête fut envoyée au camp impérial par le chaszeki Musa. Le chatti-schérif qui accompagnait cette offrande promettait aux rebelles , dans les termes les plus flatteurs , satisfaction ultérieure encore pour les injustices dont Suleiman les avait rendus victimes ; toutefois, l'ennemi menaçant d'un danger si proche , il n'était pas possible qu'ils vinssent à Constantinople ; il fallait qu'ils se tinssent au quartier d'hiver à Sofia et Philippopolis. Le porteur de ce message atteignit le camp à Philippopolis [17 octobre^. Après que la lettre eut été lue, l'orage gronda de nouveau : « Notre padischah , crièrent les rebelles, aurait dû songer auparavant à tout cela et à l'honneur de l'empire, au lieu de passer son temps à la chasse. Quelle valeur ont maintenant toutes ses flatteries? Il faut que les étendards s'avancent aussitôt. » Le quartier-maître n'ayant pas obéi à l'instant à leurs volontés , les officiers lui firent tomber sa tente sur la tète, et les queues de cheval furent portées en avant sur la route de Constantinople. Musa, qui avait apporté la lettre du sultan, fut expédié pour la capitale avec une requête générale signée de tous les officiers, dan? laquelle on demandait que le kislaragn fût déposé , que sa place fût conférée au chasinedar, alors gagné aux rebelles . et que Musa lui-même fût investi des fonctions de bostandschi-baschi. Quand ce messager revint à Constantinople , il fut mené par le kaimakam Kceprili-Mustafa Pascha à l'audience de sultan, qui , sans la moindre hésitation, céda aux désirs des rebelles , ordonna la confiscation des biens du kislaraga cl du bostandschi-baschi , et les bannit tous deux. Quatn jours après mourut le mufti Mohammed