LIVRE LIX
des boutiques appartenant à un émir, celuici attacha un mouchoir blanc à l'extrémité d'ane lance , en signe de ralliement contre la tyrannie et l'oppression, et appela les musulmans à son secours. Une foule immense de peuple se précipita vers le sérail, où s'étaient rendus Osman-Efendi , prédicateur de la Suleimanije et quelques autres ulémas, et la sainte bannière fut arborée audessus des créneaux de la porte centrale. A la vue de ce symbole, la multitude insurgée , ramenée d'ailleurs à des sentiments d'équité par les parents d'Osman-Efendi, fut transportée d'indignation contre les excès de la rébellion. Le grand chambellan Esseid-Mustafa , l'un des dignitaires élevés par les janitschares révoltés, étant sorti du sérail pour s'entretenir avec la foule , fut aussitôt mis en pièces. Quelques-uns des meneurs furent massacrés devant le sérail où le peuple se tint rassemblé toute la nuit. Pendant ce temps les ulémas se rendirent au palais, où ils tinrent conseil autour du trône élevé devant la chaszoda. Après que l'on eut fait tomber les tètes de plusieurs chefs de l'insurrection , la foule, animée de meilleurs sentiments, fut invitée à se disperser. Le vieux Is mail-Pascha, ancien nischandschi qui avait été nommé kaimakam aussitôt après le meurtre de Siawusch, reçut le sceau de l'empire. Le mufti, les deux kadiaskers et le juge de Constant inople, en punition de leurs faiblesses à l'égard des rebelles, furent tous déposés ; Mohammed redevint mufti , trois pages de la chambre intérieure remplacèrent les deux grands écuyers et le grand chambellan qu'avaient installé les rebelles. Uadschi-Ali fut mis à mort; quelques-uns des pillards du palais de Siawusch, juifs et chrétiens , furent pendus ; les autres , épouvantés par ces châtiments, rapportèrent une partie de leur butin (1).
Tous ces troubles , tous ces déchirements intérieurs comblaient les vœux des ennemis de l'empire ; car les troupes, au lieu de combattre sur les frontières , marchaient sur la capitale, et les armes destinées à repousser les inGdèles se tournaient contre le chef
fi) Hascbid, fol. i 40. Canlcmit' Soliman, S vi,
des croyants. La première conséquence fut la chute d'Erlau en Hongrie, de Thèbes en Grèce . et de Knin en Dalmatie. Erlau , qui avait résisté victorieusement aux armes de Suleiman I'r pour tomber ensuite sous les coups de Mohammed III, et subir durant un siècle entier la flétrissure de la domination turque , retourna vers ses anciens maîtres. Le pascha gouverneur Osman ayant péri dans une escarmouche , Rustem-Aga , qui avait pris le commandement , voyant que la place était investie de tous côtés , la remit au général Caraffa, en obtenant la liberté de se retirer [U décembre 1687]. Le comte Marsigli prit possession de l'artillerie , composée de cent dix canons et treize mortiers, et la grande mosquée fut transformée en une église consacrée à saint Léopold (1). Bientôt après les impériaux s'emparèrent aussi de Munkacs, la plus forte place de Tœkœli , où ils trouvèrent les archives et la coiffure du roi des Kruczes, ainsi que la bannière turque dont le pommeau doré contenait le diplôme de souveraineté de Tœkœli , conservé maintenant encore aux archives de la maison impériale à Vienne (2). Tandis que Munkacs tombait aux mains des impériaux , Thèbes en Béotie , vainement défendue par ses murailles et ses bastions , se rendait aux Vénitiens (3). Morosini partagea la Morée en quatre provinces, Romanie, Laconie, Messénie et Achaïe, ayant pour chefs-lieux Napoli , Malvasia , Navarin et Patras. Chacune de ces villes eut un rectore pour les affaires civiles et la comptabilité , et un provveditoro pour les affaires militaires et l'administration des domaines territoriaux. Au provveditore, gouverneur des trois plus grandes lies que possédait la république, Corfou, Zante, Céphalonie, furent soumises également Santa -Maura , Lépante et les côtes situées entre ces deux points. Après la mort du doge Giustiniani , Morosini lui-même fut investi de la première dignité de la république. D'un autre côté les Ottomans perdirent une des places frontières les plus considérables de la Dalmatie. Knin,si-
(1) Conlarini, 1. it, p. 24.
[2) Boethius, 1. in, p. 3G3.
(S) Lbid. p. iSGet suivantes.
tué sur uu rocher escarpé dont le pied est battu par les eaux de la Kerka, qui avait passe successivement aux mains des Vénitiens et des Ottomans, fut livré cette fois par la trahison du commandant turc Altlubegsade-Mohammed , qui , exilé dans cette place par le grand vesir Siawusch , la rendit au général vénitien Cornaro pour satisfaire ses propres ressentiments [septembre 1688]. Mais sa retraite ne s'opéra point comme il l'avait espéré. Les sujets chrétiens , irrités par son oppression , se mirent sur sa route comme il allait sortir, en lui disant : « Tu as • capitulé avec les Vénitiens, mais il te reste » à compter avec nous pour tes actes de » tyrannie ; » et il fut immolé avec beaucoup d'innocents.
Sign , sur les bords de là Cettina, le vieux et le nouvel Obrovaz, quatorze forteresses des montagnes et neuf places de la plaine de Likka, tombèrent aussi entre les mains des Vénitiens. En Bosnie, le commandant de Karlstadt s'était avancé avec quatre mille hommes sur le village de Derbend-Kaszabaszi , et avait répandu tout autour de lui une si grande terreur que la garnison de Gradiska abandonna la place où elle aurait pu soutenir un long siège, et, par sa lâcheté, détermina la chute des palanques environnantes. Tant de désastres en Hongrie, en Grèce, en Dalmatic et en Bosnie auraient^ exigé la main ferme d'un grand vesir belliqueux : le vieux Ismaïl , âgé de soixante-dix ans, était peu propre à exercer le commandement suprême dans les armées contre l'étranger, et à contenir en môme temps la rébellion. Pour soutenir ce double fardeau et se décharger aussi de la responsabilité, il nomma généralissime de l'armée Jegen-Osman-Pascha-Toridi, auquel il confirma en môme temps le gouvernement de la Kumili. Mais, comme Jegen s'affranchit de toute obéissance , se permit môme do conférer des emplois dans l'Anatoli, et osa instituer l'un de ses pages, Ivara-Mustafa , en qualité d'inquisiteur, le grand vesir le regarda comme l'ennemi le plus dangereux ; dans un conseil spécial tenu à Constantinoplc , il fut résolu que l'on convoquerait toute la Rumili contre le serasker; pour ne pas le pousser aux dernières extrémités, l'on jugea convenable de lui offrir le gouvernement de la
Bosnie. L'armurier Suleiman- Aga fut chargé, en qualité de beglerbeg de Rakka , d'aller prendre le commandement des forces convoquées contre l'ex-serasker, et la direction des troupes destinées à combattre la Hongrie fut confiée au gouverneur de Belgrad , Chasinedar-Ali-Pascha. Comme les Toridis, d'accord avec leur chef Jegen- Osman , arboraient l'étendard de la révolte à Eskischehr en Asie , on poussa contre eux les populations de l'Anatoli , et le rebelle nommé par Jegen-Osman au gouvernement de Karamanie, étant arrivé à Skutari , fut aussitôt arrêté et jeté en prison. De nombreuses plaintes s'étant élevées contre Seinuliah chargé de lever les impôts de la Rumili , on le mit à mort. Le grand vesir Ismaïl fut déposé après une administration de soixante-neuf jours [ 2 mai 1G88], et les sceaux furent donnés à Mustafa, pascha de Rodosto, qui, depuis qu'il avait perdu la dignité de serasker, s'était vu investir du gouvernement de Kanischa . et tout récemment du commandement des Dardanelles.
' Maintenant le feu de la révolte s'alluma dans les provinces. A Candie , ce formidable boulevard de l'empire contre Venise depuis vingt années, les troupes en se mutinant avaient immolé le gouverneur Sulfikar-Pascha , le turnadschi-baschi , le commandant de la place , l'administrateur de la mosquée construite par le gouverneur vesir, et mis en pièces devant le sérail du pascha le kiaja des janitschares du lieu. Pour rétablir l'ordre , on fit passer à Candie Kœprili-Mustafa- Pascha, alors gouverneur de la Krimée, qui fut remplacé dans ce poste par le vesir Ali- Pascha , en ce moment chargé du commandement à Chios. Ce dernier eut pour successeur le vesir Hasan- Pascha, gouverneur d'Egypte. Firari-Ahmed partit pour l'Egypte afin d'y diriger l'administration. A Tcmesvar les troupes se soulevèrent également, en se plaignant d'un long arriéré de solde, attaquèrent le gouverneur lbrahim-Pascha et le tuèrent. Le serasker Hasan-Pascha, alors a Belgrad, nomma aussitôt Dschaafer-Pascha gouverneur de Temesvar, et le chargea de se défaire adroitement des mutins. La situation était bien plus difficile à l'égard de Jegen-Osman, contre lequel iou te la population de la Rumili avait été soulevée par le precé-