LIVRE LIÏ
les sentiments de haine exclurent trois hommes qui avaient déjà tenu le gouvernail, pour élever à la direction des affaires un rebelle déguisé, Ipschir, signalé par ses trahisons et ses actes d'atroce tyrannie (1).
Le grand écuyer porta le sceau de l'empire à Ipschir en Syrie ; il n'était accompagné que de six personnes; et lui-même, quoique ayant le rang de vesir de la coupole , était coiffe du bonnet rouge de chef d'escadron de bostandschis. A l'arrivée du messager dans Alep, Ipschir se lève , va au-devant du noble symbole, le baise, s'asseoit, et aussitôt, prenant une attitude flère et menaçante comme revêtu de la première dignité de l'empire , fronçant les sourcils, il s'écrie avec colère : • C'est l'ancien usage que le sceau de l'empire soit présenté au grand vesir par un dignataire escorté de quarante kapidschis , avec des bonnets d'étoffe d'or; d'où vient donc, vil palefrenier, que tu as l'audace de m'apporter cet emblème avec quelquesuns de tes pareils, en véritable costume de portefaix ? » Le grand écuyer vesir, stupéfait, trembla d'effroi et ne put trouver un seul mot. « Dis la vérité, poursuivit Ipschir; comment te trouves-tu chargé de présenter le sceau de l'empire? qu'as-tu donné pour cette mission ? dis la vérité, il y va de ta tête.» Le grand écuyer avoua en tremblant qu'il avait donné 400 bourses. « Heureusement pour toi, tu dis vrai ; j'en avais eu avis avant ton arrivée , et combien as-tu donné pour la place de grand écuyer, que tu as enlevée à mon parent? » — a 20 bourses » ( 10,000 piastres). Ipschir le fit asseoir à côté des agas au dernier rang, ne le fit plus appeler, sans pourtant lui permettre de s'en retourner. Il écrivit à Constantinople que l'état de désordre du pays exigeait sa présence dans cette partie de l'empire, et que tant que le calme ne serait pas rétabli , il ne pourrait venir. Cette réponse excita un étonnement général , et inspira des regrets d'un tel choix, surtout à ceux qui l'avaient proposé, au mufti et au kislaraga. Un chatti-schérif, qui insistait sur son arrivée à Constantinople, lui fut expédié par un chaszeki , auquel ses amis remirent aussi des lettres pressantes.
(2) Naima; SubdeU Kara-Tscbelebi ; Hadschichalfa ; Feslike.
Ipschir fit lire en plein diwan l'ordre de son maître , puis, se tournant vers le messager : « Ecoute , bostandschi ; vous me prenez à Constantinople pour un de vos semblables ; vous pensez que je dois aller à Constantinople me montrer serviteur obéissant des employés de la cour, me lever et m'asseoir selon leurs signes. La Syrie , l'Égypte , l'Anatoli sont bouleversées; pourquoi irais— je à Constantinople avant d'avoir remis tout en ordre? cette œuvre accomplie, je prendrai bien vite le chemin de la capitale pour mettre fin à une corruption effrontée qui fait trafic de toutes les places. » Ipschir adressa des lettres à tous lesalaibegs, sandschakbegs, officiers des janitschares et des sipahis des cantons environnants, poux qu'ils eussent à se trouver avec leur suite au commencement du printemps à Konia , afin de délibérer en commun sur les mesures indispensables pour la destruction de la corruption et le rétablissement de la justice. Aux sipahis il accorda le ghulamije et le weledesch (droits sur les jeunes garçons et les enfants) , mais sans les investir d'aucun des emplois qu'ils attendaient; aux janitschares il donna leur solde suivant le kanun. Toute l'Asie était dans l'attente. Ipschir était proclamé un mehdi ( Messie) , duquel on devait espérer l'établissement d'un nouvel ordre, l'affermissement de l'empire. Le rapport du chaszeki alarma la cour et la ville ; il était manifeste que le nouveau grand vesir se mettait en état de désobéissance et que bientôt il se déclarerait en révolte. Tout retomba sur le mufti et sur Merdschau-Aga, le premier eunuque de la sultane Aische , destinée comme épouse à Ipschir. L'ancien reis-efendi Mewkufatdschi, maintenant président de la première chambres des comptes ( baschmuhasebesi) , l'âme de toutes les affaires , lit au kaimakam Melek- Ahmed la proposition de prendre 250 bourses dans le trésor pour les besoins les plus indispensables, et d'envoyer des circulaires dans les gouvernements pour déclarer le grand vesir rebelle. Melek-Pascha n'eut pas le courage d'adopter un parti aussi décidé ; il craignit qu'on ne l'accusât de viser à la place de grand vesir ; d'un autre côté le bruit courait que Merdschan avait acheté la voix du mufti pour la nomination d'ipschir , moyennant 10,000 ducats. A l'instigation de la
Validé, Merdschan-Aga lui-même fat enfin expédié en courrier à Ipschir avec vingt baltadschis et un officier de la maison de Ta sultane fiancée. Dès le commencement de décembre le nouveau grand vesir s'était porté d'Alep à Antioche , annulant par des ordres répétés tous les baux que le defterdar Morali avait concédés moyennant de l'argent pour deux ou trois années, concédant les gouvernements à ses créatures; il accorda ainsi celui d'Alep au fils de Tajjar-Pascha , auquel il fit donner 8,000 ducats pour le sultan et 2,000 pour la Validé, tandis qu'à Constantinople on avait vendu ce même gouvernement à un autre, au prix de 1,000 bourses, sans compter 100,000 piastres que le sultan reçut ensuite comme présent d'honneur. Ipschir appela auprès de lui ses meilleurs amis, Abasa-Hasan, ancien rebelle, chef des Turkmans, Gard-Ali, Begsadc-Ali et d'autres fameux sipahis, nomma un nischandschi et un tschauschbaschi , et s'avança lentement vers Antioche, où il décida des procès , déposa des juges accusés et conféra leurs places à d'autres. Il changea le gouverneur de Damas , Deflerdarsade-Mohnmmed-Pascha , dont il donna la place à l'un de ses favoris, le jeune Tscherkesse Schehsuwarsade, avec le rang de vesir. En arrivant à Adana, il fit arrêter le gouverneur Mahmud, à cause de quelques plaintes élevées contre lui, ainsi que le defterdar de Kararoanic, dont il ordonna plus tard d'abattre la tête ; maintenant il laissa partir le grand écuyer pour Constantinople. Là, les directeurs des finances, le defterdar Morali, l'inspecteur de la douane Hasan-Aga et leur adjoint Deli- Burader, qui avaient tiré chacun quelques centaines de bourses de fermes vendues à l'avance , se trouvèrent dans le plus grand embarras à la nouvelle des mesures tranchantes dTpschir. Le defterdar se proposa comme grand vesir, et voulut se charger d'anéantir le rebelle en marchant contre lui en qualité de serdar, et confiant l'avant-garde à Katirdschioghli. La proposition avait déjà été portée aux oreilles du sultan et de la Validé ; mais Murad-Pascha, qui, sans être ami d'Ipschir, regardait la nomination de Morali comme beaucoup plus funeste que la conservation dTpschir à son poste, s'y opposa. Le mufti calma les espi its en exprimant la
pensée bien arrêtée de se tenir dans une position expectante jusqu'à l'arrivée de la première réponse d'Ipschir, qui avait annoncé vouloir passer l'hiver à Konia. Le jour de son entrée dans Konia , Ipschir fit décapiter un beg kurde et le kiaja du précédent pascha de Damas, Kara-Hasan. Puis il poursuivit sa route vers Ladik et Bulawadin , et reçut à Tschobanli, au-delà de Karahiszar, Suleiman-Aga, envoyé au-devant de lui par l'étatmajor des janitschares pour le complimenter (26 janvier 1655). Contrairement au kanun , il revêtit cet officier d'une pelisse d'honnenr et lui donna 3 bourses. Dans le voisinage de Kutahije vint au-devant de lui le vieux Kœprili-Mo ha mmed- Pascha, qu'il reçut gracieusement , puis l'investit du gouvernement de Tripoli et l'emmena avec lui jusqu'à Nicée. Là il se sépara de ses fils Ahmed et Musiafa-Beg, et prit la route de Tripoli; mais déjà le gouvernement de cette ville avait été conféré de Constantinople à un autre titulaire, qui le reprit encore après la ruine dTpschir; de sorte que Kœprili-Mohammed partit sans avoir pu rien saisir.
Cependant, à Constantinople, l'ex-vesir Derwisch-Mohammed était mort , et 95,000 ducats et 800 bourses de piastres passèrent de sa succession dans le trésor. Ce dignitaire, Tscherkesse de naissance, trouvait moyen de satisfaire son goût pour le luxe et la magnicence , moins par les exactions que par une administration habile de sa fortune, l'exploitation de ses fonds de terre et le produit de ses troupeaux. Premier gouverneur de Bagdad après la prise de cette ville , il fut chargé de la repeupler et de rendre à la culture les champs dévastés ; il tirait plus de 1,000 bourses par an de son commerce avec l'Inde par Baszra. Il achetait à bas prix des brebis des hordes de pasteurs persans qui faisaient paître leurs troupeaux dans le canton de Schehrsor, et les revendait avec un énorme bénéfice dans les boucheries de Bagdad ; il trafiquait de la sorte et avec les mêmes avantages sur le grain , qu'il employait ensuite dans ses boulangeries. Lui-même se chargeait de tirer d'Alep le drap nécessaire à l'habillement de ses troupes; et, comme ses marchandises ne payaient aucun droit de douanes, il écrasait tous les autres marchands par sa concurrence. Il prêtait son