‹ Histoire de l'Empire ottomanChapitre 131 sur 384 · LIVRE LIX · texte numérisé non relu

LIVRE LIX

rassembla les autorités de Constantinople dans le kœschk de Sinan-Pascha , et le grand chambellan Hasan Aga apporta de la cour des ordres plus pressants. On trouva très-difficile qu'une famille fournit trois cavaliers complètement équipés; car telle était la conséquence du projet de la Sublime Porte, et les habitants offrirent de fournir l'argent nécessaire pour mettre sur pied leurs cavaliers, ce qui fut accepté. Aussitôt od se mit à l'œuvre pour faire rentrer le produit de cette contribution. Le kaimakam, blessé de n'avoir pas été chargé seul de toute cette affaire, accusa le vesir Kilidsch-Ali , qui, sur son rapport, fut banni à Brusa; le prédicateur de la Suleimanije fut aussi éloigné aux Dardanelles pour quelques jours , en sorte que le kaimakam et le juge de Constantinople restèrent seuls en situation d'appliquer la mesure financière. Bientôt après la discorde se mit entr'eux ; le juge fat banni a Mitylène, et sa place conférée au juge déposé de la Mecque, Mustafa d'Antioche. L'ancien aga des janitschares Jusuf et le premier lieutenant-général Gui-Omar, qui tous deux avaient été bannis comme provocateurs de l'insurrection des janitschares , furent mis à mort. Sous le prétexte de se défaire des complices de la dernière révolte, on immola beaucoup d'innocents; mais le plus grand fléau était le sérasker rebelle Jegen-Osman , qui par ses intelligences avec les Toridis en Asie n'était pas moins redoutable pour l'empire que l'ennemi extérieur. Lechan de K ri niée, Sélim-Girai, fut appelé à Constantinople pour délibérer dans le diwan sur le système à suivre, et il reçut l'accueil le plus honorable. Le chan , le mufti , les deux grands juges militaires, le précepteur des princes et les agas des troupes, réunis dans le palais du grand vesir, furent d'avis unanime qu'il fallait d'abord détruire le rebelle Gcduk-Ahmed-Pascha , qui de l'Asie-Mineure avait des intelligences avec Jegen, et intercepter tous les convois de vivres aux Toridis. En exécution d'un fetwa rendu dans ce sens, les paschas d'Anatoli furent convoqués avec leurs populations en niasse , et les ordres les plus rigoureux enjoignirent aux commandants des châteaux des Dardanelles d'exercer la surveillance la plus irtivc afin d'empêcher toute communication

des rebelles d'Asie avec Jegen-Osman. Une mesure regardée comme absolument nécessaire pour le rétablissement du repos intérieur fut la suppression de tous les corps francs des saridsches et de segbans. Outre les troupes régulières des janitschares , et les lewends que les paschas avaient coutume d'enrôler, une quantité de gens sans aveu se réunissait sous le nom de sertscheschmes, de ssaridsches et de segbans, et ces misérables pillaient les caravanes et infestaient les routes. Des ordres sévères enjoignirent aux paschas de supprimer ces corps, et de ne plus admettre au service militaire que les volontaires appelés gœnullus , les delis, les asabes et les beschlis, qui porteraient de simples drapeaux rouges et jaunes (1).

Dschiridoghli , ancien beg de Tschorum , appartenant aux Toridis, osa s'avancer avec les lewends rebelles jusqu'à Kartal etSkutari. Le kaimakam de Constantinople, Orner-Pascha, lui opposa les janitschares sur la hauteur de Bulgurli , et fit décapiter trois officiers envoyés par ce rebelle pour engager des négociations. Alors Dschiridoghli se retira près de Keduk-Mohammed-Pascha , le terrible Toridi allié de Jegen-Osman. Keduk s'avança par-delà Nicomédie ; pour empêcher sa marche vers Gallipoli , les habitants de Michalidsch avaient rompu le pont, de sorte qu'il se dirigea vers Bosaghadsch. L'inquisiteur d'Anatoli , Husein-Pascha, alla camper avec les habitants levés en masse dans la plaine de Tawschanli ; mais bientôt la désertion se mit dans ses troupes; attaqué par Keduk, il fut battu et tué avec son kiaja et diwan-efendi. Son successeur Ahmed-Pascha , ancien pascha de Belgrad, marcha maintenant contre les rebelles avec les turkmans Jekdili et Atmadscha. Il atteignit les Toridis à Torghud, dans le voisinage d'Ishaklu, et les défit entièrement. Keduk tomba dans sa fuite entre les mains du kiaja de l'inquisiteur, et sa tète fut envoyée à la Porte impériale (1). Enfin le même destin frappa le serasker rebelle Jegen- Osman-Pascha, qui avait fait de grandes constructions en dehors de Sofia pour y établir le quartier-général de son armée de dix

(i) Ilaschid, I. i, fol. loi. Histoire de la bibliotlièque de Berlin.

mille ssaridsches et segbans. A l'approche de Redscheb-Pascha envoyé contre lui , il se jeta du coté d'Ipek , où il fut battu par Mahmudbegsade , qui l'attira ensuite par de belles promesses et le mit à mort, ainsi que trente des rebelles les plus dévoués à ce chef.

Cette année , la dernière du onzième siècle de l'hégire , fut signalée encore par la mort de douze poètes , ou du moins de douze écrivains reconnus en cette qualité par les auteurs de biographies. Le plus distingué parmi ces enfants des Muses est Schuuri , moins fameux pourtant par ses vers que par son grand dictionnaire intitulé Ferhengi-Schuuri, auquel il consacra douze années de sa vie. Il écrivit en outre un commentaire au Pendname (livre du conseil) du poète mystique persan Attar, et un ouvrage de médecine sous le titre d'Équilibre des tempéraments. Après lui une mention particulière est due à Waszleti , poète épique du grand vesir Kara- Mustafa , qui chanta en cinq mille dystiques l'expédition de son héros contre Cebryn ; nommé sandschakbeg de Semendra , il périt glorieusement en combattant les inûdèles. Près des tombeaux de ces poètes nous pouvons nous arrêter un instant, et, nous détournant des scènes guerrières, reporter nos regards en arrière , puis les jeter dans un avenir d'une égale étendue , et embrassant ainsi un quart de siècle , faire la revue des esprits ëminents qui se distinguèrent par les travaux de l'intelligence depuis la mort du grand Ahmed-Kœprili jusqu'à la fin de cette période. Dans cet espace Ssafaji ne compte pas moins de quatre-vingt-quatre poètes, qui ajoutés aux douze rappelés tout-a-l'hcure porteraient le nombre total à quatre-vingtseize ; mais dans cette quantité à peine quelques-uns méritent d'être cites pour leurs ouvrages. Hasan-Efendi, Saadi, Naim, Nassin, n'ont composé que des vers mystiques, à l'imitation du Mesnewi ; Fami et Ûmidi ne sont que des traducteurs. Aaszim continua le poème romantique de Leila et Medschnup de Kafsade , ainsi que le choix de fleurs du même auteur, auquel Iseti ajouta des vers à son tour. Kefeni publia des souvenirs des poètes. Wali chanta la naissance, et Babit l'ascension nocturne du prophète. Hamdi et M ehdi racontèrent des histoires du Schahnahme. A cette nomenclature aride qui si-

gnale pourtant une sorte d'oasis intellectuelle dans le vaste champ de la barbarie, il fautajouterAbdi, qui, témoin des événements par lui rapportés, nous a souvent guidés dans cet ouvrage. Dépouillé de la dignité de kaimakam, et envoyé ensuite en qualité de gouverneur à Baszra , il mourut commandant à Candie , bissant de vifs regrets parmi ses administrés, qui rendaient hommage à son amour de l'équité.

Six années de guerre venaient de s'écouler déroulant une longue suite de défaites, de • villes perdues , de mutineries et de révoltes. Le trésor était épuisé ; il n'y avait plus de main en état de tenir le gouvernail ni l'épce du commandement militaire. La Porte devait donc appeler la paix de tous ses vœux. Cette disposition, encouragée encore par le résident hollandais, qui s'efforçait de convaincre le gouvernement de la possibilité d'un accommodement , détermina l'envoi d'une ambassade solennelle à Vienne. Pour déguiser cettedémarche,on prétendit avoirpour but de noti fier l'avénemcnt du sultan Suleiman , qui avait fait connaître par des lettres son élévationau trône aux autres puissances européennes, et avait reçu leurs félicitations par leurs représentante à Constantinople (1). Voici le résumé de la correspondance et des efforts tentés par la diplomatie turque, antérieurement à cet événement pour recouvrer la Transylvanie, qui secouait l'autorité du sultan. Apafy avait vainement représenté les embarras présents de sa situation au grand vesir Suleiman; l'agent de Tœkœli, Georges Horvath, essaya d'amuser les Turcs par de vagues espérances. Comme il n'était plus possible d'arracher à la principauté les 80,000 écus de tribut annuel, l'ambassadeur d' Apafy, Jean Sarosi, travailla de concert avec les trois députés des états transylvaniens pour transiger sur cette obligation. Le grand vesir Siawusch conclut avec les négociateurs un traité eu sept articles [7 décembre 1687]. Toutes les forces de la Transylvanie devaient être appliquées à la défense contre les Allemands; mais pendant la durée des hostilités les 80,000 écus seraient employés à supporter les frais de guerre; toutefois l'année suivante, en re-

(I ; Voyag« de Lamotrayc , 1. 1 , p. 354.

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