LIVRE LIX
connaissance de la suzeraineté ottomane, des envoyés apporteraient à Constantinople les présents accoutumés. 11 serait enjoint aux commandants des armées ottomanes d'agir de concert avec les chefs militaires de la Transylvanie. Le prince de Transylvanie était investi d'une confiance pleine et entière ; personne ne pourrait s'opposer à la translation de ceux qui voudraient quitter la Transylvanie pour se réfugier auprès de la Porte; on prendrait en considération les demandes tendant à la diminution du tribut (1). Le prédécesseur de Siawusch-Pascha , Suleiman- Pascha , aussitôt après sa prise de possession du grand vésirat avait écrit au markgraf de Baden , pour lui faire connaître sa nomination et en môme temps lui adresser des insinuations pacifiques ; puis , après la prise d'Ofen , qu'il attribuait à l'incendie du magasin a poudre , il demanda l'envoi d'un plénipotentiaire pour la conclusion de la paix. Dans une lettre portée de Belgrad au camp impérial par Mohammed -Aga , le grand vesir soutenait que la Porte avait des indemnités à réclamer des alliés pour la violation de la paix. Le messager offrit verbalement à Carafla l'extradition de Tœkœli ; mais le général impérial répondit que cela était de fort peu d'importance. Plus tard , dans une lettre au markgraf, le grand vesir se plaignit que son messager porteur de propositions de paix eût été retenu dans le camp impérial .A cette pièce originale était jointe une traduction faite par Maurocordato, qui, après le supplice dcKara- Mustafa , échappé à peine à la mort par le sacrifice de tous ses biens, avait été de nouveau employé comme interprète par le grand vesir Suleiman , s'était appliqué à refaire sa fortune aux dépens du patriarche , et avait fini par recouvrer ses revenus comme drogman de la Porte. Enfin le grand vesir Isniaïï- Pascba fit partir la grande ambassade au moment où l'armée impériale était en pleine marche sur Belgrad. Le seizième jour du siège, un tschausch arriva au camp des chrétiens avec une lettre de Jegen-Osman-Pascha,
(1) Ce traité, dont l'existence était restée jnsqu'alors ignnréc des historiens et des collecteurs d'actes, se trouve deux fois dans l'inscba des papiers d'état sons le n* *i.
écrite de Nissaau prince électeur de Bavière ; on demandait pour les envoyés Sulfikar-Efendi et Alexandre Maurocordato un sauf-conduit, qui fut aussitôt accordé. Le second jour après la capitulation de Belgrad, à la suite du Te Deum, les ambassadeurs ottomans parurent an camp des chrétiens. Après avoir attendu une heure , ils furent introduits auprès de l'électeur. Ils demandèrent qu'on leur accordât la facultéde poursuivre leur route jusqu'à Vienne , où ils allaient notifier l'avènement de Suleiman au trône. L'électeur les reçut à sa table , où il les plaça à sa gauche , tandis que le duc de Mantoue occupait la droite. Les autres convivesétaient les feld-maréchaux, les généraux, le prince Charles-Philippe de Hanovre, le prince Mon tecuccoli. Des santés furent portées à l'empereur , à la continuation du succès de ses armes, au sultan , à l'électeur, au duc de Mantoue , à l'ambassadeur et à tous les vaillants guerriers. Les Turcs firent raison aux chrétiens en buvant de la limonade. Le lendemain , ils poursuivirent leur route , mais n'entrèrent pas à Vienne ; on les loga à trois lieues de cette ville, dans le château de Pottendorf, ancienne possession du comte Nadasdy , où personne n'était admis à les voir sans un ordre spécial de l'empereur. Les conférences verbales et les échanges de notes entre les envoyés et le comte Caraffa durèrent quatre mois ; les premiers ne voulaient remettre leurs lettres qu'entre les mains de l'empereur lui-même ; enfin ils souscrivirent au cérémonial , qui leur imposait de se courber trois fois devant l'empereur et de baiser le bord de son manteau , et obligeait Maurocordato, en sa qualité de chrétien, à retirer son kalpak et à paraître tête nue devant l'empereur ; alors ils purent quitter Pottendorf, passèrent la nuit à Vœsendorf , puis s'arrêtèrent dans le faubourg de Landstrasz , et le lendemain furent admis à l'audience impériale [ 8 février 1G89 ]. Sulfikar était accompagné de cinq Turcs, Maurocordato de quatre Grecs, son beau-frère Chrisoscolo , son neveu Antonio Kremaki, Constantin Giovanichi, secrétaire, et l'interprète vénitien Thomas Tarsia. Le drogman Lachewiz traduisit le discours turc en allemand, et reproduisit en turc la réponse faite au nom de l'empereur *par le premier vice-chancelier de l'empire. Dans cet échange de paroles
officielles il ne fut question d'une part que de notification d'avènement au trône , de sentiments pacifiques , et de l'autre que de dispositions gracieuses et bienveillantes.
£e retard de trois mois apporté à la première audience de l'ambassade turque venait des lenteurs et de l'indécision de la Pologne et de Venise dans l'expédition d'instructions pour leurs ambassadeurs à Vienne ; car la sainte ligue interdisait à ses membres de faire la paix ou de négocier séparément. Toutefois les débats relatifs au cérémonial n'étaient pas de simples prétextes. A Vienne, ce sujet était traité sérieusement; d'ailleurs des difficultés s'élevèrent aussi pour décider si l'on devait considérer Sulfikar et Maurocordato comme des ambassadeurs , des envoyés ou des internonces ; car les lettres de créance les désignaient seulement comme des plénipotentiaires. On les traita en envoyés. Quand tous ces points préliminaires eurent été réglés, la première réunion eut lieu le 10 février. A une table longue couverte d'un tapis rouge se placèrent les six plénipotentiaires de la sainte ligue ; d'un côté d'abord pour l'empereur, les comtes Kinsky, Stratman, Starhcmberg et Caraffa , puis les ambassadeurs vénitiens et polonais, Cornaro et Raczynski. Aux extrémités étaient les secrétaires impériaux Weber et Werdenberg et les deux secrétaires vénitiens. Les envoyés turcs siégèrent à quelque distance de la table sur des tabourets comme assistants , ayant derrière eux leurs secrétaires ; tout près de Sulfikar se tenait l'interprète impérial Lachewiz. L'ambassadeur polonais n'avait de pouvoirs que pour écouter les propositions sans être autorisé à rien conclure , aussi ne fut-il admis à la conférence que dans la supposition de l'arrivée prochaine de pouvoirs nécessaires de la part de son gouvernement. La première entrevue se passa en discussions vagues sur l'initiative des propositions. Chaque partie voulait laisser l'autre parler la première. Les Turcs avaient une lettre du sultan qui les autorisait à écouter, une autre du grand vesir qui leur donnait pouvoir de négocier ; mais aucun titre ne leur conférait la faculté de conclure. L'on convint que les propositions seraient présentées ensemble an lieu d'être exposées isolément. Dans la seconde conférence du 12 février les Turcs parlèrent de
restitutions pour la garantie de la sécurité ; les négociateurs impériaux répondirent qu'il s'agissait non pas de restitution , mais de satisfaction et d'indemnités. L'empereur, dirent les Turcs , pouvait conserver les conquêtes ; mais il devait rendre la Transylvanie; ils signalèrent avec insistance la situation de l'ambassadeur polonais autorisé simplement à écouter les propositions; mais les plénipotentiaires impériaux répliquèrent que l'empereur ne séparait pas ses intérêts de ceax de la Pologne. Le 15 février, dans une troisième conférence les envoyés turcs présentèrent une note écrite concernant seulement l'empereur et tendant surtout à obtenir la restitution d'une partie des conquêtes en Transylvanie; mais préalablement il fallait un armistice. Ils insistèrent verbalement sur la nécessité pour l'ambassadeur polonais d'être investi du pouvoir de conclure si on les obligeait à exposer leurs propositions devant lui. Ce retard dans l'envoi de pleins pouvoirs à l'ambassadeur polonais était dû à l'influence de la France sur la Pologne, et en partie aussi au désir du roi de prendre conseil de la Russie sur ce point. Quant au représentant de Venise , les négociateurs impériaux assurèrent qu'il ne tarderait pas à recevoir les pouvoirs nécessaires pour conclure. (1) Dans l'intervalle de ces conférences , les envoyés turcs virent le résident hollandais Hope, qui leur fit des représentations sur la situation critique de la Porte , tout en étalant le tableau des victoires passées et des immenses ressources en hommes et en argent de l'empire ottoman ; ils s'entendirent par écrit avec Hope pour l'acceptation de la médiation officieuse des états-généraux dans la quatrième conférence, le 17 février ; ils s'obstinèrent à ne faire aucune proposition concernant la Pologne , et réclamèrent la permission d'expédier un courrier , ce qui leur fut refusé. Ils demandèrent si on leur accorderait cette faculté dans le cas où la Pologne serait comprise dans leurs propositions , on leur répondit affirmativement; le lendemain, ils sollicitèrent un délai jusqu'à l'arrivée des pleins-pouvoirs attendus de Pologne : mais,
(1) Actes de la Si" It, et histoire de Sulfikar, fol. 22.