‹ Histoire de l'Empire ottomanChapitre 134 sur 384 · LIVRE LIX · texte numérisé non relu

LIVRE LIX

kislaraga (t), et déjà il croyait sentir que le terrain n'était pas ferme sous ses pieds ; mais il sut prévenir le kislaraga qui voulait le renverser : convoquant brusquement un conseil d'État, il Gt décider la nécessité de la déposition du kislaraga , qui , pour adoucir le coup , demanda sa retraite ; les biens de son ex-secrétaire Ssari-Mohammed-Efendi furent confisqués ; le protégé de Kœprili, Lala- Ahmed, devint kislaraga ; mais peu de temps après il mourut des suites du chagrin que lui avait causé la perte de son ancien maître, le sultan Suleiman II. Des deux précédents grands vesirs, dont le retour à la direction des affaires aurait été peut-être à craindre, Mustafa-Pascha était mort naturellement a Malghara , lieu de son exil ; Ismail-Pascha , banni à Rhodes sur la plainte du beglerbeg de Rnmili, Seinulaabidin-Pascha, frappé par lui injustement, avait été condamné à la peine de mort. Le mufti Debbaghsade, qui inquiétait les ulémas par toutes sortes de faux bruits, le chef des émirs Nefsade , sans raison apparente, furent déposés, et le scheich Osman- Efendi, qui se fesait un grand parti dans la populace, fut banni à Famagusta, où il mourut bientôt après. Le scheich de la Mecque transmit les plaintes des pauvres de la Mecque et de Médine, affligés par la diminution dans les envois annuels de grain que devaient fournir les *akfs d'Êgypte; mais comme on ne pouvait songer à faire restituer aux janitschares et aux Asabes, administrateurs de ces wakfs, ce qu'ils avaient retenu, on ordonna que le dédommagement serait pris sur les begs et les autres habitants riches du Kaire. Le colonel Tokmak , convaincu d'actions infâmes, le beglerbeg d'Àdana. Charmusb-Mohammed-Pascha, coupables d'injustices flagrantes, furent exécutés, et bientôt après le secrétaire du kislaraga , Ssa ri -Mohammed, épargné depuis longtemps, fut pendu à Andrinople. Le serasker Mahmud-Pascha, qui avait fait preuve d'incapacité dans la campagne d'Uskub, fut déposé de la dignité de vesir, condamné à payer 500 bourses et mis à la retraite avec 500 aspres cte traitement quotidien. Le defterdar

(l) Raschid. t. i . fol. 16 J. Histoire du defterdor et Biographie de* kislaraga* parRaint.

Jusuf fut déposé, et il eut pour successeur Ismail, qui, par un examen sévère des comptesdescuisinesimpériales et d'autres dépendances de la cour , économisa annuellement plus de 500 bourses, et, en réduisant des traitements d'autres branches, épargna encore 10,000 bourses au trésor. L'impôt sur le tabac, que le vendeur payait secrètement à la douane à raison de 12 aspres le kilo et pour lequel l'acheteur versait ensuite douze pour cent , fut donné a ferme moyennant cinquante-cinq charges d'aspres par an. Toutes ces réformes étaient d'une impérieuse nécessité ; car les finances étaient réduites aux dernières extrémités par la prodigieuse quantité de monnaie de cuivre jetée dans la circulation ; on ne voyait plus guère d'or ni d'argent, et quoiqu'un ordre eût été rendu pour que les impôts fussent acquittés en or , en argent et en cuivre , par portions égales , il n'y avait point possibilité d'en arracher l'exécution. En outre, beaucoup de mauvaise monnaie de cuivre avait été introduite d'Albanie, en sorte qu'il y avait une différence complète entre les bonnes et les mauvaises espèces , ce qui mettait beaucoup de complication dans les marchés et les transactions commerciales. Dans le cours ordinaire des espèces, la piastre était appréciée 120 aspres , le ducat schérif 270, et le jaldis 300 ; on ordonna que dans tous les paiements à faire par le trésor, la piastre fût donnée pour 360 aspres, le ducat-schérif pour 300, le jaldis pour 400 , et que le para fût porté à quatre aspres au lieu de trois. L'argenterie superflue du sérail fut livrée à la monnaie ; on y vit beaucoup de présents offerts par les ambassadeurs : le grand vesir, auteur de toutes ces mesures , les fortifia par son exemple, envoya toute son argenterie à la fonte , et ne se servit plus que de vaisselle de cuivre étamé (1).

Des incendies , des tempêtes et des tremblements de terre précédèrent l'entrée en campagne de Kœprili-Mustafa : tout le faubourg d'Ejub jusqu'à la mosquée , et même une partie de ce temple , furent dévorés par les flammes; dix-huit jours après, un effroyable ouragan se déchaîna sur les vais-

(!) Voyages de Lamolraie . I. i , p. 358.

seaux , dam Us canal et dans le port de Constantinople, avec une telle fureur, qu'en moins d'une heure cinq cents hommes furent noyés; enfin, un mois après, la terre fut remuée dans ses entrailles, on vit s'écrouler plusieurs coupoles de la mosquée du Conquérant et une partie des murs du côté de In porte des Canons. C'étaient là de tristes présages, qui se réalisèrent tout d'abord par la chute de Kanischa [11 juillet 1690]. Au commencement d'août, les queues de cheval du grand vesir furent plantées devant Schehrkoi ou Pirot , après que Schenkendorf eut été forcé , à la suite d'une résistance de deux jours, d'abandonner Dragoman, le poste le plus avancé occupé par les troupes impériales (1). Vcterani et le markgraf de Baden ne purent délivrer Nissa qu'assiégeait le grand vesir; car leur présence était réclamée surtout en Transylvanie , où Tœkœli, pénétrant par le défilé de Tœurzburg. avait complètement défait le général Heisler, qui était resté prisonnier avec le marquis Doria et dix -huit officiers : vingt -deux drapeaux avaient été enlevés par le vainqueur; les généraux Rouhfern, Balatschan, Tclecky, avaient péri dans l'action. Le prince de Vala chie Brankovan fit placer sur une pique, devant sa tente, la tôle de Balatschan, qui avait jadis été son chef ; il envoya les restes de Telecky à la comtesse sa veuve. Un diplôme du sultan donna le titre de prince de Transylvanie à Tœkœli, qui fut revêtu d'une pelisse d'honneur, ainsi que le chan des Tatares et Braukovan , en récompense de la victoire de Zernescht. Après un siège de trois semaines Nissa se reodit[8 septembre ] moyennant une libre retraite pour la garnison ; ensuite Semendra fut emportée d'assaut par le gouverneur d'Alep, Chalil, et le gouverneur de Diarbekr, Kemankesch-Ahmed- Pascha, s'empara de la palanque de Kubc- Ulsch, sur la Morava. Ce chef se réunit au chan tatarc et an beglerbeg de ltumili , et tous trois poussèrent l'avanl-garde vers Belgrad. Le grand vesir vint établir son camp sur la colline d'Abasa [ 27 septembre | . La ville fut investie : du côté du Danube se postèrent les beglerbegs de Siwas et d'Ana-

(1) Campagnes (In com!e Vcterani, p. 96. Drcsdr,

toli avec leurs troupes et celles d'Égypte , le sagardschi-baschi et les silihdars volontaires ; vers la Save , les gouverneurs d'Alep et de Rumili avec les dschebedschis et les sipahis volontaires ; du côté du marché aux chevaux , l'aga et le kiaja des janitschares avec leurs régiments. Le douzième jour du siège , les artilleurs de Chalil- Pascha lancèrent une bombe qui tomba sur le magasin à poudre : une effroyable explosion jeta partout l'épouvante ; tout s'enfuit , mats trop tard : à peine six cents personnes purent se sauver sur le Danube. Les historiens ottomans portent les pertes du grand vesir dans ce siège à cinq mille hommes , et ils élèvent celles de l'ennemi au double, même au triple (1). L'ancien bostandschi Husein-Pascha et Kemankesch-Ahmed-Pascha furent laissés a la garde de Belgrad ; le gouverneur de Bosnie, Husein-Pascha, tenta vainement la conquête d'Essek (%). Le grand vesir, après avoir encore assisté à la prise de l'île du Danube située en face de Belgrad , revint à Constantinople [ 22 décembre]; à Siliwri les ulémas venus à sa rencontre le complimentèrent; il fit une entrée triomphale dans la capitale et remit au sultan la sainte bannière, sous la protection de laquelle il avait , dans cette campagne , réuni de nouveau à l'empire ottoman ISissa, Widdin, Semendra, Belgrad, et refoulé les troupes impériales des sources de la Morava et de Nissa pardelà le Danube et la Save (3).

Cependant, en Bosnie les deux partis s'étaient livrés mutuellement à des courses, à des irruptions sur le territoire ennemi. Le commandant impérial de Zrin et de Novi , prenant avec lui deux mille Croates, surprit Ostroviz, le haut et le bas Baduk , Buswich, et poussa jusqu'à Cremagna ; Lessina fut enlevée tout-à-coup par les Impériaux , Gradiska par les Turcs ; les habitants de cette dernière ville s'enfuirent.

En Dalmatie les Vénitiens avaient conquis Caninno et Valona, et en Morée, Malvasia;

(1) Raschid, 1. 1, fol. i65. Porte ottomane nonvellcment ouverte, p. 542».

(2) Raschid, 1. 1, fol. 166.

(3) Dans l'inscha du reis-efendi Rami sont deux rapports de Miistafa-K(rprili sur les victoires de

I cellecampagne, n" 5<H et 395, et Ml, 512 et 5 1 3.

LIVRJ

mail e usai te les vesir» de Kumili et de Skutari, avec les sandschakbegs de Perserin et de Dukagin , avaient remporté une victoire, à la suite de laquelle furent abattues trois mille sept cents tôtes de prisonniers (l).

Tandis que la guerre se poursuivait ainsi cootre les chrétiens, l'Égypte et môme l'île de Chypre étaient agitées de troubles intérieurs. Dans la Haute- Égypte , Ibn-Wani avait rassemblé environ huit mille Maures, avec lesquels il rançonnait le pays; on sentit le besoin d'une administration habile et ferme, et l'on donna le gouvernement du pays à l'ancien chasinedar Ali-Pascha (2). Son prédécesseur immédiat, le vesir silihdar Hasan- Pascha, épousa la fille du sultan Mohammed, veuve du favori Mustara-Pascha , qui lui fit quitter le service militaire. On cite de cet Hasan un trait de reconnaissance bien rare dans les annales ottomanes. Le chambellan Musa lui avait apporté en Égypte, où il était alors gouverneur, l'ordre de confisquer la fortune entière du puissant kislarnga Jusuf, après le renversement du sultan Mohammed IV : encore tout rempli du souvenir des services que lui avait rendus Jusuf, son protecteur, Hasan vendit ses effets et ses propres esclaves, et se procura ainsi 900 bourses qu'il remit au chumbellan comme le produit des biens de l'ex-kislaraga. Dans 1 île de Chypre, dix ans auparavant, les jinilschares et les Timariotes s'étaient soulevés, et Freng- Mohammed-Pascha avait, été envoyé de Constantinople pour les réprimer;" après avoir châtié les meneurs de la révolte, Freng fil graver sur une pierre dressée au milieu du marché de Nicosia , que si la révolte osait w remontrer, il avait promis d'adresser à rétrier impérial 50,000 ducats et trente têtes. Freng- Mohammed ayant été mis à mort cinq ans plus tard, les juges et les principaux habitants de l'île demandèrent la destruction de l'insultante inscription, et l'obtinrent, bientôt ils tuèrent leur gouverneur Tscholak-. Mohammed ; le sandschakbeg d'Aidin, Halebli-Ahmed , surnommé généralement le f'Udujuif, fut chargé d'aller comme gouverneur châtier les rebelles : mais ceux-ci

(1) Buozeri, 1. n , p. HG cl Raschid, I. i, fol. *69;Hist. du defterdar, fol. 214.

(») Ra*ebid, 1. i, fol. 170.

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