LIX
placèrent le* cauons sur les remparts de Nicosia, et Halebli ne vit d'autre moyen de se mettre en possession de sa résidence que de couper aux habitants tes conduits d'eau et les convois de vivres. Les meneurs s'enfuirent; mais ils furent saisis par des agents a postés dans tous les ports de l'île , et subirent le juste châtiment de leur crime. Les habitants toujours inquiets, impatients du repos etde la tranquillité, adressèrent maintenant à Constantinople des plaintes secrètes contre le gouverneur : il fut déposé, mis à mort; et s'il était innocent des fautes qu'on lui reprochait à Chypre , il paya du moins le sang qu'il avait versé jadis, quand il était chargé de lever les impôts d'Aidin. Sept ulémas, parmi lesquels l'imam du sultan , qui s'étaient attiré le mécontentement du grand vesir par des intrigues politiques , furent bannis en Chypre.
Le 10 mai 1691, Mostafa-Kœprili prit en qualité de serasker la sainte bannière à Constantinople; des maux d'yeux l'ayant détourné d'une application continue , les affaires de l'administration intérieure furent expédiées durant quarante jours par le tschausch -baschi et les deux maîtres des requêtes. Il avait paru convenable que te sultan restât à Constantinople ; mais les progrès de l'hydropisie dont il était affecté , et qui faisaient craindre un prochain changement de règne, déterminèrent le conseil d'état à proposer sa translation à Andrinople. Suleiman alla s'établir au sérail de cette ville ; le grand vesir campa dans la vallée du sérail avec l'armée. Déjà Kœprili était parti d'Andrinople quand Suleiman II mourut le 23 juin 1691. Aussitôt son frère fut reconnu avec les cérémonies accoutumées en qualité de sultan, sous le nom d'Ahmed II. Les restes de Suleiman furent déposés dans le mausolée de Suleiman le Législateur. Le nouveau souverain ceignit le sabre dans la vieille mosquée d'Andrinople, au milieu des pompes déployées jusqu'alors en semblable circonstance dans la mosquée d'Ejub; il était connu jusqu'alors par son amour pour la musique et ses études poétiques ; son humeur était mélancolique , son esprit rétréci par la bigoterie. A peine le nouveau sceau eut-il reçu l'empreinte de son nom , il l'envoya au grand vesir à Sofia, avec un chatti-schérif qui le confirmait dans
la première dignité de l'empire. Les notifications d'avènement au trône et les fermans pour le renouvellement de tous les diplômes au nom du nouveau sultan , furent adressés dans toutes les provinces. Le médecin du dernier souverain, ilajatisade, perdit sa charge et fut jeté dans les Sept-Tours pour la rigueur du régime auquel il avait soumis son maître : on lui reprochait surtout d'avoir interdit les spiritueux, dont l'usage, prétendait-on, aurait été salutaire au malade, tandis quel'hydropisiede Suleiman venait probablement <le l'usage immodéré de l'eau-de-vie. Le secrétaire intime du dernier sultan , le calligraphe Tscherkes - Osman , fut éloigné du sérail en recevant la dignité de vesir-kaimakam de l'étrier impérial , et fut fiancé à la Glle du sultan Mohammed IV, la sultane Ummi. Le porteur d'armes, le teneur de l'étrier, le porteur du turban, le premier valet de chambre et les confidents de Suleiman Il quittèrent la cour avec des titres de chambellans et d'autres dignités.
Un mois après la mort de Suleiman , le grand vesir était avec l'armée à Belgrad , où il construisit des ponts sur la Save; puis il marcha sur la rive droite du Danube à la rencontre de l'armée impériale qui venait de Peterwardein. Le 29 août , les ottomans et les chrétiens étaient en présence près de Slankamen ; le grand vesir tint conseil avec ses officiers pour savoir s'il fallait attaquer l'ennemi ou attendre encore : le kulkiaja Ëginli- Mohammed, l'aga des janitschares , le vieux vesir Kodscha -Chalil , opinèrent pour le dernier parti, a Je t'ai invité à me suivre, dit le grand vesir au vieux Chalil, comme un homme et non comme un fantôme. » Chalil , saisissant sa barbe , répondit : « Je n'ai maintenant que peu de jours à vivre, peu m'importe de mourir aujourd'hui ou demain ; mais je ne voudrais pas assister à la honte et à la ruine l'empire. — Faites avancer les canons, » cria Kœprili; et luimême, se mettant à la tète des sipahis, sortit de sou camp et marcha contre les retranchements de l'ennemi. La fumée qui n'élevait du Danube dans l'éloignement annonçait qu'il y avait un engagement entre es flottes sur le fleuve ; les bâtiments des Turcs remportèrent l'avantage , mais les impériaux triomphèrent *ur terre. Keman-
kesch-Ahmed-Pascha se précipita au cri d'Allah sur les lignes des chrétiens , avec six raille Turkmans et Kurdes à cheval , mais à la première décharge ses cavaliers tourné» rent bride; une seconde attaque eut le même résultat, et les impériaux marchèrent droit sur la bannière sacrée : Ismail, pascha de Karamanie, se jeta tête baissée avec les siens dans les abattis d'arbres qui protégeaient les impériaux, et vit là se briser tous ses efforts, a Que faut-il faire ? demanda le grand vesir au muteferrika-baschi et au kiaja des silihdars. — Il ne nous reste plus qu'à fondre sur les infidèles le sabre à la main.» Kœprili se couvrit d'une casaque noire, et, tirant sou cimeterre , se jeta en avant de ses troupes; les gédiklus, les silihdars le suivirent; mais il fut impossible de franchirlès abattis d'arbres qui défendaient les approches du camp chrétien.
Une balle renversa le grand vesir ; au lieu de cacher sa mort aux soldats , le kiaja M us ta fa - Efendi la proclama hautement ; l'on chercha un vesir pour lui remettre la bannière sacrée: Ismail, pascha de Karamanie, la tenait déjà quand le kiaja des janitschares, Deli-lbrahim, lui disputa cet honneur , et le vieux Chalil- Pascha se saisit du saint étendard. En ce moment la défaite devint générale; ce fut le plus brillant succès qu'eut jamais obtenu le markgraf Louis de Baden, mais il l'acheta par des flots de sang. Du côté des impériaux, le duc Christian II, de Uolstein , les colonels comtes de Kauuitz et de Bucquoy, les lieutenants- colonels comtes Pœttingeu et Starhemberg , étaient au nombre des morts; les ottomans pleuraient la perte du grand vesir , du beglerbeg Ibrahim-Pascha , de ftiga des janitschares et du juge du camp ; le defterdar lsmail-Pascha et le kulkiaja étaient couverts de blessures ; jamais bataille n'avait entraîné autant de vacances dans les fiefs. Le camp devint la proie des vainqueurs, mais ils n'y firent pas un riche butin ; les cinquante-quatre caisses destinées à contenir l'argent n'étaient remplies que de monnaies de cuivre; cent cinquante canons offrirent un plus beau dédommagement. Le corps de Kœprili ne fut pas retrouvé; à la renommée d'un saint ce vesir joignit la gloire du martyre : le plus bel éloge que lui donnent les historiens ottomans , c'est qu'il ne commit jamais de crime et ne prononça jamais une