LIVRE LIX
parole inutile; aussi l'ont-ils surnommé le Vertueux. Un jour, trois grands joges déposés le visitèrent, et il les congédia sans leur adresser un mot : a Gracieux seigneur, observa son maître des requêtes Nigahi-Efendi, vous auriez pourtant pu leur dire quelque chose. — Je ne suis point un hypocrite. » En campagne , il allait toujours à pied et ne se mettait jamais en route avant le coucher du soleil; dans son palais comme à la guerre, toujours il s'occupait de lecture ; ennemi du luxe, il portait les vêtements les plus simples. S'il était dépourvu de talents militaires, il se montra du moins homme d'état de premier ordre, et sa politique ne fut ni tortueuse ni violente comme celle de son père et de son frère. Il fut le premier grand vesir qui voulut soulager l'oppression des sujets chrétiens, le premier qui, en finance, posa le principe de la liberté du commerce et de la suppression de toute mesure prohibitive. Comme on lui conseillait de régler les ventes et les achats , il répondit : « Le koran ne contient rien la -dessus; l'achat et la vente doivent être laissés à la libre volonté des deux parties. »
Après la bataille de Slankamen et la mort de Kœprili, les vesirs et les émirs avaient remis le commandement en chef an vieux Chalil, pascha d'Alep ; mais le sultan nomma au grand vesiratlekaimakamdel'étrier impérial, homme de naissance commune, qui s'éleva d'abord par la faveur de Mustafa-Kœprili, et qui ensuite, faute d'hommes capables, était devenu aga des janitschareset kaimakam. Sur les représentations du mufti Feisuitah , un chatti-schérif fut adressé au grand vesir pour lui enjoindre de se rendre au plus vite au camp de Belgrad. Dans un conseil de guerre tenu ensuite, Ali prétendit qu'il serait plus prudent de reporter l'étendard sacré à Constantinople et de l'y laisser pendant l'hiver ; le grand juge Jahja, le même qui jadis avait remontré au grand vesir Mustafa-Pascha que les ulémas n'entraient pas en campagne, insista maintenant dans le conseil d'état sur la nécessité pressante pour le grand vesir de se rendre aussitôt a Belgrad. a Puisque vous jugez que ce parti est indispensable, dit Ali , nous allons faire nos préparatifs de voyage. » Puis le grand juge fut déposé, et le grand vesir ne bougea pas. Cependant
le vieux Chalil fut nommé serdar , Eginli-Mohammed aga des janitscharcs, et le bostandschi-baschid'Andrinople, inquisiteur contre les brigands qui, après la dispersion de l'armée, infestaient les routes et avaient établi leur principal repaire à Dewebaghirdan , entre Belgrad etNissa. Là ils furent défaits par te bostandschi-baschi et l'Albanais Mahmud-Bcg-Ogbli. A Silistra et le long du Balkan fut convoqué l'arrière-ban , parce que le roi de Pologne, qui investissait Caminiec, avait détaché le général Gallewski pour faire une pointe du côté d'Isakdschi. Kahreman , pascha de Caminiec, repoussa les assiégeants. Lippa, qu'assiégeaient les impériaux, fut délivrée parle gouverneur deTemesvar, Topal- Husein-Pascha. La mainte bannière fut rapportée par l'aga des janitschares de Belgrad À Andrinople. On vit alors des changements dansles emplois , et des supplices : le kiaja du précédent grand vesir Mustafa-Kœprili fut mis à mort, parce qu'en divulgant la mort de son maître à Slankamen il avait fait perdre la bataille; les trois vesirs Kemankesch-Abmed , Deli-Omer et Junal-Pascha , auxquels on reprochait aussi des fautes dans ce désastre , furent décapités devant la porte du sérail à Andrinople; l'essayeur des monnaies. Mustafa-Aga , subit le même sort à cause de ses immenses richesses ; ses dépouilles donnèrent au trésor 800 bourses d'argent, 200 bourses d'or et beaucoup de pierreries. L'aga des janitschares, Mohammed-Eginli, odieux depuis long-temps au nouveau grand vesir , fut déposé , jeté snr une voiture traînée par des bœofs et emmené vers la capitale. Ali aimait à faire promener ainsi les condamnés avant leur bannissement ou leur supplice, et pour cela le peuple lui donna le surnom d'Arabadschi ( conducteur de voilures ) qui lui est demeuré dans l'histoire. Eginti-Mohammed s'échappa en route ; mais il Tut ressaisi a Constantinople au moment où il allait passer à Skutari , et amené chez le kaimakam Amadschasade-Husein ; celui-ci en Qt son rapport à Andrinople, mais demanda indirectement que la vie du prisonnier fût épargnée. La sentence de mort fut prononcée trois fois, et trois fois le kaimakam implora la grâce du condamné; enfin ilfallutqu'Eginli- Motiammed fut exécuté, et le kaimakam, frappé de disgrâce pour ses hésitations, fut
HISTOIRE DE L'ËMNRg OTTOMAN.
envoyé aux Dardanelles. De Damas, le nouveau gouverneur Gurdschi-Mohammed-Pasclia expédia les têtes de neuf provocateurs de troubles qui étaient restés impunis sous son prédécesseur ; le gouverneur de Baszra, ancien defterdar, Husein, périt victime de ses richesses. A la Mecque, par suite de la mort du schérif Ahmed- Ben -Seid , arrivée cinq uns auparavant, son neveu le schérif Said, tils du schérif Saad, avait été porté à la garde de la maison sainte par les suffrages unanimes , sous la réserve de la confirmation par la Porte; mais le beg de Dschidda, Mohammcd-Ebu-Schewarib, gagné par quelques milliers de ducats, nomma pour schérif Ahmcd-Ben-Ghalib, et obtint pour ce candidat la confirmation par kœprili-Mustafa. Avant l'arrivée du diplôme, Ahmed-Ghalib «yaut tout bouleversé à la Mecque s'était enfui dat.s l'iemen, et, sur le rapport adressé à la Porte par le gouverneur dÈgypte, Muhsin lut nommé schérif. Alors celui-ci vit se lever contre lui le schérif Siid; et le schérif Jahja, qui cette année était Emirol- Hadsch , ne se trouva pas en état de garantir la sûreté des caravanes de pèlerins ; sous la condition de préserver ces pieux voyageurs, Said fut maintenant confirmé par la Porte dans la dignité de schérif et reçut en môme temps le litre de vesir. Les ulémas bannis en Chypre et à Chios par Mustara-Kœprili obtinrent la permission de revenir; mais, d'un autre coté, h mufti Feisullah, qui était opposé au gra.id vesir , fut déposé , et Ali fui revêtu pour la seconde fois de la première dignité de la loi. Celui-ci iotercéda pour que Feisullah cul la faculté de se tenir dans sa maison de campagne sur le Bosphore. Au bout de quarante jours le nouveau mufti mourut et Feisullah remonta sur son siège de magistrat suprême. Le chan de Krimée, S-adet-Girai , fut déposé à cause de sa mollesse contre la Pologne, et surtout parce qu'il ne s'était point montré à Sljiikamen. D'abord on lui assigna pour demeure le village de Tschaghisghan , près de Janbjli ; mais ensuite il fut banni à Rhodes , où il mourut au bout de peu de temps. Tl eut pour successeur Ssafa-Girai, fils du* prince du même nom, qui sa signala par une sordide avarice et poussa l'ardeur du gain jusqu'à faire lui-même le commerce de sa-
von , et trafiquer sur la capitalion desZigeunes. Après qu'il eut reçu l'investiture , on lui remit 2,000 ducats, outre l'argent de carquois montant à 80 bourses.
Le grand vesir qui avait fait tant de changements, amené tant de chutes, tomba entin lui-même dans le piège qu'il avait tendu au kislaraga Ismail. Déjà il avait obtenu la déposition de ce dignitaire , et l'avait remplacé par Nesir. Déjà il se glorifiait au milieu de ses courtisans d'avoir abattu la vieille et noire p... qui prétendait se mêler des affaires de l'empire ; déjà la voiture qui devait emporter Ismail hors du sérail était devant la porte, quand la fortune d'Ali se brisa contre cet étrange écueil. Le nouveau kislaraga Nesir, blessé de voir son prédécesseur prêt à monter dans un char à bœufs , fit des représentations au grand vesir sur ce traitement inoui envers un haut fonctionnaire du palais; u'obtenant aucun succès , il fit porter ses plaintes au sultan par la Chaszeki, protectrice du kislaraga déposé. Ahmed, irrité d'une telle atteinte à l'étiquette de la cour et du harem, fit redemander le sceau au grand vesir [ 21 mars 1692]. et ordonna de le jeter dans la voiture même qui devait emmener Ismail. Ali fut banni à Rhodes ; sa fortune confisquée produisit douze cents bourses eu argent monnayé et en pierreries , et trois cents bourses pour le prix de sa maison. On lui donna pour successeur le gouverneur d'Alep, Hadschi-Ali-Pascha, homme bienveillant et généreux, qui ne voulut pas toucher à une parcelle des biens de son prédécesseur , et appliqua toute cette fortune à l'extinction des dettes publiées; pour lui, non moins désintéressé que Mustafi-Kœprili, il env oya sa vaisselle d'argent à la monnaie.
Le changement de règne avait donné une nouvelle impulsion aux mouvements de la diplomatie. On vit paraître à la Porte un ambassadeur persan , Kelbi-Ali , avec une suite de trois cents personnes pour offrir ses félicitations au nouveau souverain. Il fut défrayé durant trois mois, ce qui entraîna une dépense de 500 piastres par jour. Lui-môme présenta de la part de sa cour des dons d'une grande valeur. Quand il reçut son audience de congé on lui remit une pelisse de zibeline, un cheval richement harnaché , et 5,000 piastres : 20,000 antres piastres furent distri-