LIVRE LIX
cause commune avec les voleurs et partagèrent le butin. Toutefois l'on sauva cent vingt bourses, et dans la suite on saisit trois cents des voleurs, ou peut-être des Se r viens innocents, qui payèrent le crime de leurs têtes. Après que les fortifications de Belgrad eurent été mises eu bon état , et que la place fut bien pourvue de vivres et de munitions, le grand vesir revint à Constantinople à la fin de l'année [décembre 1692]. Le chan de Krimée , Ssafa-Girai , de la branche illégitime des Tschoban-Girai, fut déposé parce que le grand vesir avait appris que ce prince, au passage de la Porte- de-Fer , avait été abandonné par les Tatares, dont trois cents à peine étaient restés près de lui.* Il fut banni au village de Kulaghusli près de Karinabad, où il mourut bientôt après, à l'âge de soixante-six ans. Sélim-Girai fut appelé du village de Kasikoï près de Janboli , et remonta pour la troisième fois sur le trône princier de la Krimée [6 uovembre 1692]. Ses fils Dewlet , Ghasi , Tochtaraisch , Kaplan et son petit-QlsHosam-Girai furent invités à le suivre , et il se mit en route pour la Krimée ainsi accompagné. Il nomma son fils atné kalgha , conféra la place de nureddin à Schahin-Girai, fils de son neveu Selamet-Girai. Le précédent nureddin , Schahin-Girai , fils de Tochtamisch, était un poète distingué. Il se retira maintenant au village d'Ibrahim près de Janboli , où il chanta l'élévation de Sélim- Girai.
Cependant deux princes jumeaux étaient nés au sultan, Ibrahim et Sélim. Cet événement fut célébré par des illuminations qui durèrent trois jours , et personne ne pleura la mort du sultan détrôné Mohammed IV , arrivée neuf semaines après [17 décembre]. Il fut enseveli contre la mosquée nouvelle construite par sa mère, près de la porte des jardins. Trois mois après le grand vesir Had- Khi-Ali fut déposé pour avoir voulu résister au sultan, qui insistait sur la destitution du defterdar. Toutefois le sultan traita ensuite le grand vesir avec bienveillance. Quand le sceau eut été déposé à ses pieds, il manda le kaimakam Biiklu-Mustafa et lui offrit la première dignité de l'empire. Le kaimakam le supplia d'excuser son refus, a Je vais vous faire tuer tous deux , s'écria le sultan , et j'envoie le sceau à l'aga des janitscharcs
Ismail ou au commandant de Négrepont, Ibrahim. » Puis, se tournant vers Hadschi- Ali : « Pascha, lui dit-il, tu t'es attiré toimême cette disgrâce; indique maintenant le gouvernement que tu désires. » Le vesir déposé déclina l'honneur de toutes fonctions publiques, et sollicita seulement la faculté d'aller vivre dans la retraite. « Alors, dit le sultan en s'adressant à Biiklu-Mustafa , faismoi un rapport sur la pension que ton prédécesseur désire. » L'ancien et le nouveau grands vesirs sortirent ensemble et traversèrent la ville à cheval côte à côte pour se rendre à la Sublime Porte. Là Biiklu pria Hadschi-Ali de désigner la somme qu'il voulait. Celui-ci ne parla que de quinze ou seize bourses, a Comment cela peut-il vous suffire? s'écria Biiklu. — C'est encore trop, reprit Hadschi, dans ce temps où les charges de la guerre sont si difficiles à supporter [ 17 mars 1095} (1). » Si le sultan montra de la bienveillance pour Hadschi-Ali, sa colère alla frapper l'avant-dernier grand vesir. Kodscha- Ali, le conducteur de voitures, qui voulait remonter à la première dignité de l'empire par des intrigues, attira sur sa tête une sentence de mort (2). Le sultan ayant indiqué l'aga des janitsdiares Ismail comme un sujet digne de recevoir le sceau , le nouveau grand vesir éloigna ce rival en lui conférant le gouvernement de Damas. Osman, kiaja du grand vesir, devint kaimakam d'Andrinople. linsein perdit cette place à Constantiuople par un zèle malencontreux dans la dernière nuit du Hamasan à la mosquée du Conquérant.
Quand la lecture du koran fut achevée , la presse devint si forte que le kaimakam craignit du désordre. Il se rendit donc dans le temple , entouré de ses gardes. A cet aspect inaccoutumé les moslims rassemblés furent saisis d'effroi ; tous se jetèrent les uns sur les autres ; les escaliers furent brisés, des femmes et des enfants furent étouffés: il y eut une scène d'épouvante et d'horreur, quoique pas une parole de menace n'eût été prononcée. Husein le Bosnien fut donc déposé et nommé au gouvernement de Trapezunt. Déjà il était embarqué, quand ses ennemis l'avertirent
(1) Raschiil. L I, fol. 184- 2) Ibid. p. 185.
M PI HE OTTOMAN
qu'il s'agissait môme d'une sentence de mort. Aussitôt il s'enfuit et se cacha. Le commissaire envoyé à sa poursuite revint sans l'avoir trouvé [16 mai 1693]. Le scheicli Maanewi, lilsdu scheich Karabagh, qui pendant quelque temps avait joui d'une grande autorité comme prédicateur de la cour, fut confiné dans son couvent à Constantinople. Le grand scheich Miszri , rappelé de son exil de Lemnos, reçut en route l'ordre d'y retourner. D'abord on lui avait adressé de l'argent pour les frais de son voyage, un commissaire était même allé jusqu'à Rodosto à sa rencontre ; mais les discours mystiques auxquels il se livrait ayant provoqué des propos dangereux , on expédia le second écuyer pour lui enjoindre de regagner le lieu de son bannissement. Miszri ne se laissa point arrêter par cet ordre, poursuivit sa route entouré de ses disciples , et ne craignit point d'entrer dans Andrinople et de se rendre à la mosquée de Sélim. Aussitôt parurent le kaimakam et l'nga des janitschares, qui dans les termes les plus respectueux l'invitèrent à se montrer devant le sultan. Mais à peine eut-il quitté la mosquée que les janitsr hares et les milices du pays l'entourèrent et le conduisirent directement de la porte de son couvent à Galiipoli, où il fut embarqué pour l'Asie.
Après avoir planté sa tente à Akbinar près d'Andrinople , envoyé le beglerbeg de Moszul avec des vivres à Belgrad, et détaché Orner- Pascha sur Nissa , le grand vesir se mit en marche avec l'armée le 5 juillet 1693. Au bout de sept jours il campa dans les champs de Kusdschuk. Le chan tatare, qui au môme moment arrivait sur la rive gauche du Danube , traversa le fleuve sur une barque et fut reçu avec de grandes marques d'honneur. Il se posta à Jerkœkî (Giurgevo) sur la rive droite du Danube. On vit venir aussi le prince de Valachie, Constantin Brankovan , qui . ayant recherché la protection de l'empereur les années précédentes , et toujours entretenu des correspondances avec Vienne (1), trouva néanmoins les moyens de se justifier, et môme d'abattre ses accusateurs. Peu de mois auparavant le prince moldave Constantin Can ternir était mort; sa
dignité, au lieu de passer à son fils Démétrius, qu'il avait désigné pour son successeur, ou à Tœkœli, qui la sollicitait, avait été, grâce aux manœuvres de Brankovan, conférée au gendre de celui-ci, Constantin fils de Duka (1). Près de Tutrakan le grand vesir passa le Danube [29 juillet] et campa devant Olentidscha , dans l'intention d'envahir la Transylvanie ; mais il apprit que l'armée impériale avait conquis Vilagos et Jenœ , et qu'elle était en pleine marche sur Belgrad pour l'assiéger. Au moyen d'un pont jeté de l'île des Zigeunes , le duc de Croy avait passé la Saveet s'était avancé jusqu'à Kiaburun (cap des rochers) où laSave tombe dans le Danube non loin du village de Visniza ; couvert par des retranchements hors de la portée du canon de la place , il avait ouvert la tranchée en face du château intérieur , entre la ville basse et la cité du bord de l'eau [ 7 août 1 693] . A cette nouvelle le grand vesir réunit un conseil de guerre , où il fut décidé que l'on se porterait sur Belgrad. Les Turcs repassèrent donc le Danube et remontèrent la rive gauche. Au village de Wei , en face de Widdin, le grand vesir se dirigea par la route conduisant au défilé de Banaderbend, tandis que le chan tatare et le beglerbeg de Kumili s'éloignant moins du Danube prirent le chemin de Semendra. De Widdin à Belgrad on comptait quinze marches ; au bout de dix jours le grand vesir campa sur la Morava [12 septembre]. Là il apprit que le chan tatare s'était avancé, que les Ta tare s, sous les ordres de Seadet-Girai, avaient attaqué les impériaux dans leurs retranchements, et leur avaient enlevé du bétail et des prisonniers. Le pont de la Morava avait été brûlé, mais, la rivière étant presqu a sec , il fut facile de la traverser; le beglerbeg de Siwas, Mohammed-Pascha , fut chargé de rétablir le pont. A Jagodina le grand vesir reçut du gouverneur de Belgrad l'heureuse nouvelle qu'au bruit de sa marche l'ennemi avait levé le siège. Arrivé dans la ville, il félicita le gouverneur; le conseil de guerre décida qu'il était plus utile d'ajouter de nouveaux ouvrages de défense à la place que de poursuivre l'ennemi ; toutefois les Tatares furent
("I ) EngH . Iiist. de la Valachie , p. 3S6 el suiv.
(1) Engel , hhU de la Moldavie, [». 386.