LIVRE LX
nement de Tcmesvar. De Lippa l'on se dirigea vers Tcmesvar à travers des marais couverts d'eau. Comme l'artillerie ne suivait pas régulièrement , l'officier général chargé d'en ordonner les mouvements fut destitué. Tous les feudataires attachés à l'étendard sacré, dont on reconnut l'absence, perdirent leurs fiefs, et le sandschakbeg de Mentesche, Funduk-Mohammed , auquel avait été remis le commandement de l'arrière-garde , s'étant trouvé au front de l'armée, fut puni de cet excès de zèle qui le jetait hors de son devoir, et fut déposé. Dans la plaine de Temesvar le sultan ordonna que le gouverneur d'Alep, Tursun-Mohammed , resté à Belgrad, viendrait fortiûer l'armée avec ses troupes et les Albanais , ainsi que le bulukbaschi de Bosnie, Fasli, avec trois mille miliciens du pays , et le buluk-baschi des Trabans avec cinq cents fantassins. L'on apprit que Dschaafer, pascha de Belgrad , s'était emparé du château de Titel au confluent du Danube et de la Theisz. L'armée laissant ses liages à Temesvar s'avança plus rapidement vers Lugos. Le chan tatare avec ses cavaliers , la gouverneur de Diarbekr, Schahio-Mohammed-Pascha, commandant de l'avant-garde . le beglerbeg de Rumili , Mohammed-Pascha, furent détachés sur Lugos, où Veterani était campé. Dès le matin du 22 septembre le sultan lui-même se mit en mouvement avec toute l'armée pour attaquer Veterani, qui n'avait que cinq mille hommes à opposer à des forces quintuples. Il était couvert d'un côté par la Ternes, de l'autre par Wagenburg; un retranchement protégeait ses derrières. Le sultan annonça par un chatti-schérif au grand vesir que sa volonté était d'attaquer en personne de front avec les sipahiset les silihdars (gardiens de la bannière sacrée ) avec les arbalétriers et les lanciers (ses propres gardes du corps), tandis que le chan tatare passant la Ternes prendrait l'ennemi à revers. Le plan réussit. Veterani fut euveloppé, blessé lui-même de deux coups de sabre et traversé d'une balle , puis atteint parles Turcs qui lui coupèrent la tête. La moitié des troupes impériales fut exterminée ; parmi les morts se trouvèrent le prince de Lichtenstein et le marquis de Mirmillis. Les Turcs eurent à regretter la perte de deux de leurs plus vaillants begler-
begs.'ceux de Diarbekr et de Kumili A peine la bataille était gagnée que Lugos fut emporté d'assaut par les silihdars , qui passèrent la garnison au tranchant du sabre. Quelques femmes et quelques enfants furent épargnés. Parmi les victimes échappées au massacre se trouva la dame de Hanstein que sa beauté merveilleuse fit réserver à l'honneur de la couche du sultan. •
Après une distribution de récompenses , Topal-Husein-Pascha , alors gouverneur de Diarbekr et chef de l'avant-garde, et le beglerbeg d'Anatoli, Miszirlisade Ibrahim Pascha, furent envoyés contre Sebes qui tomba entre leurs mains avec seize magnifiques ca* nons et d'immenses approvisionnements en poudre et en plomb. De nouveaux gouverneurs furent établis à Temesvar, & Belgrad et en d'autres lieux; le sandschakbeg de Jenœ, revêtu du caractère de beglerbeg, reçut l'autorité supérieure sur la garnison de Temesvar. La saison étant avancée, le mouvement de retraite fut ordonné. A Nicopolis le defterdar Dschanib- Ahmed fut déposé pour céder la place à son prédécesseur Kœsedsch-Chalil , auquel était due l'idée des baux à vie. Le même esprit de réforme et d'établissement de nouvelles institutions mieux appropriées aux circonstances fit renouveler les dispositions adoptées déjà pour la suppression de toutes les troupes irrégulières. Il fut interdit aux paschas de lever de ces espèces de soldats qui , pour la plupart , étaient des brigands de grands chemins. En même temps l'on adopta un costume uniforme pour les bostandschis. Quand le sultan entra en campagne, trois mille bostandschis avaient été réunis à l'armée , quinze cents tirés du sérail de Constantinople , et quinze cents de celui d'Andrinople ; on en forma trois régiments, chacun de mille hommes, et ils furent distingués par un costume particulier. Le premier dut revêtir une jaquette rouge , un pantalon de drap bleu ; le second une jaquette bleue et un pantalon rouge ; le troisième un pantalon bleu et un dolman vert ; tous portèrent la longue coiffure ronge affectée aux bostandschis.
Après une halte de six jours à Philippopolis , le chan tatare ayant été congédié , le sultan se mit en route pour sa résidence. Plusieurs vesirs reçurent des gratifications
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et des pensions ; Ilasan-Pascha , commandant de Rhodes, qui n'était pas en état de payer quatre cents bourses que lui réclamaient ses créanciers , fut gratifié d'un revenu quotidien de 500 aspres assigné sur les douanes de Smyrnc. Ilasan-Pascha, ancien aga des janitschares , Tut investi du droit de percevoir 300 aspres sur la ferme des soies de Brusa; l'ex-kapudan-pascha Jusuf dut prélever une même somme sur la douane de Rusdschuk ; le gouverneur de Siwas, Husein, reçut une semblable assignation sur la douane d'Andrinople ; au gouverneur de Karamanie, Mohammed-Pascha , il fut déclaré qu'il toucherait ses 300 aspres du trésor du sultan. L'on s'arrêta jusqu'au 1er novembre à Andrinople; puis à E>kibaba l'on s'occupa des seigneurs de la plume. L'ancien reisefendi, le Persan Kbubckr, dont la santé s'était altérée durant son gouvernement d'Ubessan, fut nommé inspecteur de la chambre ( rusnamcdschei-ewwel ); l'ex -reis-efendi Mohammed-Beg, qui avait été envoyé comme beglcrbcg à Retimo, fut appelé à l'inspection de la première chambre des comptes. Le reis-efendi déposé Nasimi devint defteremini ; le substitut du reis-efendi à Constantinople , Mustafa-Efendi, fut élevé au poste de premier maître des requêtes; son prédécesseur Ssalih fut chargé de surveiller la chambre des contrôles des fantassins. Kœscdsch-Uialil, jusqu'alors simple substitut du premier defterdar à Niccpolis, devint titulaire de cet emploi. Quand le sultan fut arrivé à Japaghidschi devant Constantinople, le 12 novembre, les ulémas et les muderris, les mollas et les scheichs vinrent à sa rencontre, et six jours après il fit une entrée triomphante dans la capitale comme conquérant de Lippa, Lugos et Sebes. Des tapis avaient été étendus sur le passage de ses chevaux. En avant du cortège étaient portés les drapeaux, traînés les canons enlevés à l'ennemi ; puis venaient trois cents prisonniers, qui tous, disait-on , étaient des généraux , et qui furent attachés comme esclaves aux bancs des rameurs sur les galères. Des courriers furent expédiés avec des lettres de victoire au sebab de Perse , au chan des usbegs , au schérif et à l'imam de l'iéroen.
Les marins ottomans qui, au printemps , s'étaient mesurés deux fois avec les Véni-
tiens dans le canal de Chios, leur avaient livré encore deux batailles six mois après. La flotte turque , forte de dix-huit galères et trente-trois grands vaisseaux , dont l'un avait pour capitaine le renégat anglais Murad- Kapudan, attaqua au-dessous de Chios les Vénitiens qui présentaient six galéasscs . vingt- trois galères, dix-sept vaisseaux, quatre brûlots et quelques autres bâtiments. Après cinq jours de comba:s les deux flottes se séparèrent avec des pertes énormes, sans que l'avantage fût décidé d'aucun côté. Au bout de trois jours [18 septembre] la lutte se rengagea plus acharnée et plus sanglante. Les éléments arrachèrent la victoire aux Vénitiens ; le feu éclata sur le vaisseau du général Steinau; le bâtiment sauta ; le général seul échappa parce qu'il s'était rendu sur une galère. La tempête dispersa les vaisseaux de la république. Giovanni Zcno perdit la vie , Pietro Sagredo le bras gauche. Six vaisseaux turcs furent criblés par les boulets ; le kapudan-pascha Mezzomorto,qui avait commandédans cette série de combats, se retira sur l'ancienne Phocée avec son bâtiment, dont l'arrière était tout fracassé; les petits navires turcs gagnèrent Smyrne ; les grands se dirigèrent vers le port d'Orak ,'l). Mezzomorto rallia sa flotte et entra en triomphe à Constantinople ; le sultan le reçut dans le kœschk du rivage et lui donna une pelisse d'honneur. Des vaisseaux tripolitains et algériens amenèrent dans le port un grand bâtiment vénitien capturé en route et deux chebeks. Le sultan reçuî' des envoyés de Perse , des Usbegs, de Maroc et de Raguse. Les Ragusains, qui depuis plusieurs années n'avaient pas payé le tribut de 12,000 ducats, se voyant menacés par les paschas de Bosnie et de l'Uerzegovina malgré la protectiou de la république, ou préférant la domination turque à celle de Venise, versèrent maintenant quatre -vingt cinq bourses à porter sur les termes échus >2\ Le grand vesir notifia l'avènement de Mustafa II aux princes de Daghistan et d'Anderai.
Si la Porte avait triomphé cette année en
(1) Boioici i, I. ii, p. 383. Rascliid, I. h, fol 217. (1) Uaschid, 1. i, fol. 10S . cl Toi le ottomane nouvellement ouverte, I. n, p. 7i>.
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Hongrie , si elle avait obtenu de grands succès cootre Venise , elle ne fut pas moins heureuse contre la Russie , et les armes ottomanes contraignirent Pierre- le -Grand à lever le siège d'Assow , entrepris avec des forces immenses. Lefort commandait l'arrière-garde russe, soixante mille hommes investissaient la place, attendant l'arrivée de cent mille guerriers pour commencer les travaux dans les règles ; trois cent cinquante bâtiments portaient le reste des troupes, avec lesquels le czar quitta Moskou à la fin d'avril; en môme temps le corps du général Schereraesew se mettait en mouvement du côté du Dnieper, où il devait faire sa jonction avecl'hetman des Cosaques, Mazeppa. Le beglerbeg de Kafla, Murtesa-Pascha, et liaplan-Girai , fils du chan ta tare Sélim-Girai , s'avancèrent contre les Russes avec les Tatares de Tscher kes, Taman, Ssudak et avec b grands Noghais. Vers la fin de juin , ils se trouvaient près du Fossé- d'Or (Perekop), s'arrêtèrent un peu dans la steppe de Jalinisaghadsch pour rallier encore quelques traînards, et à (ihasikerman, sur les rives du Danube, ils apprirent à la fois qu'Assow était assiégé et que la palanque de Schahinkerman était attaquée. Les éclaireurs détachés vers Akgœl rapportèrent que l'ennemi «tait campé à Ssaszuk , dans le voisinage de •ihasikerman ; Ssaszuk-Tschokrak se rendit au général Scheremetew , Nuszeretkerman » quatre cents Cosaques. La chute de ces deux ouvrages détermina les habitants de Hubarekkerman et de Schahinkerman à l'abandon de leurs palanques, ce qui fit jeter AluNtafa-Aga en prison à Ferrahkerman. Les Cosaques Potkals ravagèrent le canton de KiJborun , se glissèrent sur des barques jusqu'à Kadinkasak , dans le voisinage de ferrahkerman, et blessèrent à Bablik le kaimakam de Perekop. LenureddinSihahin- ^rai resta pour la défense de Ferralikerrcan. Les nouvelles des triomphes remportés a Lippa, Sebes et Lugos, ranimèrent le courage de la garnison d'Assow , vivement pressée depuis trois mois , et après quatrev'ugt-ieize jours de siège , le czar, qui avait perdu trente mille hommes, se vit réduit à '» retraite [ 13 octobre 1695]. Les Russes baient élevé un parapet à la hauteur de la tour de l'Oiseau et se disposaient à livrer