LIVRE LX
les ouvrages de fortiûcation de la Trinité, et le colonel Zaburowski occupa les rives du Dniester. Les Tatares poussèrent leur course sous le canon du fort de la Trinité , et revinrent ensuite sans oser se lancer cette fois dans l'intérieur de la Pologne. Sur les bords du Danube, deux mille ciuq cents Hongrois avaient tenté de nuit une attaque sur la nouvelle palanque construite pour protéger le passage au-dessus de la Porte-de-Fer ; mais ils avaient été repoussés. La joie causée par ces bonnes nouvelles fut encore augmentée parla naissance d'un prince auquel on donna le nom de Mahmud ;il vint au monde le jour même où le chan était établi sous les murs de Relgrad [à août 1696]. La on appritque le duc de Saxe assiégeait Temesvar , et aussitôt on résolut de se porter au secours de cette ville.
Vers le milieu du mois d'août le sultan se trouvait avec cinquante mille hommes sur les bords de la Ternes. Un pont fut établi avec trente bateaux ; le gouverneur de Siwas, Tursun - Mohammed , conduisit l'avant - garde ; le gouverneur de Damas, Osman , l'arrière - garde ; le commandant de la flotte du Danube , Aschdschi-Mohammed-Pascha, fit entrer dix galères , trente frégates et soixante-six tschaïks, remonta le fleuve jusqu'à l'embouchure de la Theisz, et Dschaafer-Pascha, gouverneur d'Àlep, assiégea du côté de la terre les retranchements élevés en face de Titel. Tursun-Mohammed, quittant ses bâtiments, emporta d'assaut les retranchements, massacra la garnison , puis brûla deux vaisseaux de la flotte ennemie et en captura un troisième. A la nouvelle de l'approche du sultan , le duc de Saxe leva le siège de Temesvar et vint à la rencontre des ottomans ; sur la Bega, non loin d'OIasch , un combat s'engagea , qui coûta la vie de part et d'autre à plusieurs milliers d'hommes et à quelques officiers: douze mille serdengetschis décidèrent la victoire en faveur des ottomans [20 août 1696]. Le géuéral comte Jœrger périt frappé d'une balle: le comte Heidersmann, le prince de Vaudemont furent blessés; du côté des Turcs périrent le commandant des troupes égyptiennes, l'aga des janitschares , vesir Baltadschi- Mohammed -Pascha, le secrétaire des janitschares SolGkar, ancien plénipotentiaire à Vienne. Le gouverneur de ,
Temesvar, Mostafa, et le frère du grand vesir furent au nombre des blessés. Maintenant on confia la garde de Temesvar au gouverneur de Rumili , Arnaud-Suleiman- Pascha , et è Dschaafer-Pascha , qui se montra fort mécontent de cette mission. Le gouverneur de Rumili , Mustafa Daltaban , fut chargé d'enlever la palanque de M orawich , sur la Save, au-dessus de Relgrad : le premier commandant Berczeny fut tué, puis tomba aussi son lieutenant ; la palanque fut emportée d'assaut, la garnison entière massacrée , et les vainqueurs rasèrent tous les ouvrages dont ils venaient de s'emparer. Mustafa Daltaban , destiné à devenir grand vesir, commença sa carrière de gloire dans les marais du banatde Temesvar.
Temesvar et Belgrad furent approvisionnés de vivres et de munitions de guerre ; Amudschasade-Husein -Pascha, plus tard grand vesir, fut chargé de défendre la dernière ville et investi du droit de rendre des fermans auxquels serait apposée la tughra impériale ; on lui subordonna un substitut du reis-efendi.
Les muteferrikas, les tschauschs , les secrétaires du diwan et de la chancellerie, tous compris sous le nom de gediklus-saims ou feudataires soldé», furent passés en revue. Un chatti-schérif impérial ordonna qu'à l'avenir le nombre des muteferrikas serait fixé à cent vingt, celui des tschauschs à cinquantecinq , et qu'il n'y aurait pas plus de quarante-quatre secrétaires de diwan , vingt-six copistes aux chancelleries, neuf secrétaires et dix-huit copistes pour le trésor.
Le 28 septembre l'armée quitta Belgrad, et, au bout d'un mois, le quartier général du sultan était à Andrinople. Pendant cette campagne les deux partis avaient fait des irruptions réciproques du côté de la Croatie. Vers le milieu du mois d'août, le comte Keglevich, chef des milices croates , avait enlevé la palanque de Chyaplia , située au milieu de la rivière de Szan et flanquée de quatre tours. Le comte Simon Forgacs détruisit plusieurs palanques en Bosnie. Biais cette année la Porte fut accablée d'un immense revers au nord : les Russes s'emparèrent d'Assow. L'armée du czar, forte de soixante-quatre mille hommes, sans compter les Cosaques et les Kalmuks, s'était réunie au printemps
sons le commandementde Schein (1 ) . Un vaisseau de guerre portait le czar ; sur un autre Lcfort était qui commandait une flotte , de quatre galères, deux galéasses et quatre brûlots. Quatorze tschaiks turcs, avec des vivres, tombèrent entre les mains des Cosaques. Au commencement de juin s'ouvrirent les opérations du siège. Les vesirs Ali, Bekir et Hasan-Pascha, qui devaient défendre les approches de la place , Hasan, kiaja du vesir fugitif Kalailikof- Ahmed - Pnscha , nommé commandant dans l'intérieur, et le chan tatare n'étaient pas encore arrivés. Ce qui avait arrêté le dernier, c'est que les Tatares de Krimée nourrissaient une jalousie profonde contre lesNoghais de Budscbak, parce que le sultan, contrairement à la coutume, avait adressé à ces nomades un chatti-schérif et des vêtements d'honneur , pour les inviter à se mettre en campagne (2) . Le kalgha Dewlet-Girai et Mohammed-Girai, fils d'Hadschi-Girai-Chan , se mirent trop tard en mouvement. Les paschas arrivèrent quand le siège était fort avancé, et s'efforcèrent vainement de jeter des renforts dans la place. Au bout de deux mois Assow se rendit ; la garnison eut la liberté de se retirer ; mais le déserteur Zigeune Jacob fut excepté de la capitulation , et les Rosses demandèrent son extradition. Ce malheureux orna le triomphe du vainqueur : placé sur un char que surmontait la potence, étalant à tous les yeux le croissant que portait sa poitrine, il fut ensuite livré aux bourreaux comme un traître au czar et à sa foi. Le beg de Gunia , le sandschakbeg de Dschanik, et Hasan- Pascha, kiaja de Kalailikos-Pascha , payèrent de leur vie la funeste lenteur qui avait causé la perte d* Assow. Le corps des janitschares ne devait pas non plus échapper au châtiment ; le petit tschausch fut chargé de jeter dans les fers autant de janitschares de Dschanik qu'il en pourrait saisir, et de confisquer leurs biens. La fortune de Kalailikos- Ahmed-Pascha , qui avait pris la fuite au lieu d'aller se charger du commandement d'Assow qui lui était destiné , fut attribuée au fisc.
(1) Lrvçsque, 1. iv , p. 540.
(2) Ess«bi.E*Mjar, fol. 158 cl 1S9.
La Porte fut consternée à la nouvelle de la perte d'Assow ; la terreur devint encore plus grande quand on apprit en outre la défaite des Tatares. Pour effacer la faute de leur tardive entrée en campagne quand Assow était menacé, les Tatares, sous la conduite du sultan-nureddin , tirent une irruption en Pologne, où semblaient les appeler la mort de Sobieski et les troubles élevés à la suite de ce triste événement. Us coururent jusqu'à Leinberg et pénétrèrent dans Stanislaw, d'où ils enlevèrent vingt-quatre religieuses. Cette année les Vénitiens assiégèrent en vain Dulcigno ; et Molino, avec dix-huit mille Albanais au service de la république , porta ses ravages dans le canton d'Athènes, et s'avança jusqu'aux environs de Thèbes.
L'épuisement du trésor et les frais de ces diverses campagnes nécessitèrent l'adoption de nouvelles mesures financières. On s'occupa surtout de l'impôt du tabac et des monnaies. Comme on avait reconnu qu'il était impossible d'interdire complètement l'usage du tabac à fumer, puisque Murad lui-même avait versé inutilement des flots de sang dans cette tentative où son autorité s'était compromise , un impôt avait été établi sur le tabac en 1688 ; ainsi qu'on l'a déjà rappelé, chaque champ livré à cette culture donnait la moitié de son produit présumé ; de plus on levait un droit de dix aspres sur la marchandise de première qualité , de huit sur la plus mauvaise. Mats les fumeurs ne furent point réprimés, et les diverses branches de l'impôt ne donnèrent pas plus d'un demi-million d'aspres. Le goût du tabac s'étendant de plus en plus , l'on frappa celte plante d'un nouveau droit exorbitant. La première qualité de Jenidsche-Wardar, près de Salonik, connue en Europe sous le non; de Pascha-Duchan , dut payer 60 aspres oc une demi-piastre ; la qualité moyenne , diti Kirdschali , 40 aspres ; et enfin la dernière désignée par le nom de Kaba, 20 aspres ; ei outre chaque boisselée de terre consacré, à cette culture fut imposée à un ducat. Tou tes ces -taxes réunies procurèrent au tréso 12,000,848 aspres. L'altération des monnaie à laquelle on avait eu recours jadis dans de temps de détresse, avait toujours amené de résultats désastreux; le titre des bons vieu