‹ Histoire de l'Empire ottomanChapitre 148 sur 384 · LIVRE LX · texte numérisé non relu

LIVRE LX

aile, composée des troupes d' A natoli, était sous les ordres de Miszirlisade-Ibrahim- Pascha. Avant que toutes les troupes fussent rangées en bataille et que l'armée impériale eût enveloppé les retranchements turcs dans un demi-cercle, deux heures s'étaient écoulées ; il n'en restait plus que deux autres jusqu'au coucher du soleil. Tœkœli avait conseillé au sultan de faire rompre le pont sur la Theisz pour forcer ses troupes à combattre avec le courage du désespoir; mais Mastafa repoussa ce parti. Si les Turcs, mettant à profit les deux heures employées par Eugène à ranger son armée en bataille, étaient sortis de leurs retranchements seulement au nombre de vingt mille pour fondre sur le centre de l'ennemi , sans aucun doute ils l'auraient enfoncé ; mais pas un homme ne bougea derrière le double parapet (I). Le grand vesir, qui depuis vingtquatre heures avait fait filer les paschas avec les sipahis, les rappela maintenant en toute hâte. Les paschas accoururent, et comme le pont était encombré par la cavalerie , ils ne purent le franchir qu'à pied, en se faisant accompagner seulement chacun d'eux par trois tschokadars. Ils se rendirent dans la tente du grand vesir, qui les exhorta au martyre (2). Ils obéirent et retournèrent occuper leurs postes dans les retranchements. Les Ta tares sous Schehbas-Giraî en arrivant avaient pris position devant les retranchements; ensuite ils se retirèrent derrière cet abri, et Schehbas-Girai resta sous la tente du grand vesir jusqu'au moment où , la bataille étant engagée , un boulet enleva le globe qui surmontait la tente ; alors, sur l'ordre du grand vesir, il passa aussi la Theisz avec sa cavalerie. Elmas- Mohammed sentant bien que. pût-il même franchir le pont, il paierait ce mouvement de sa tête , était résolu i tomber glorieusement où il était plutôt qu'à perdre la vie sous la main du bourreau (3). A l'attaque des retranchements, il arriva ce qu'Eugène n'avait jamais vu luimême. La cavalerie mit pied à terre, s'avança

(1) HisL dn prince Eugène , 1. i, p. 214. (S) Cantemir [Muslapha, I. n,S i.] suppose on discours du grand vesir.

(3) Rascbid, I. i, fol. 2»2.

jusqu'au bord du fossé, et soutint le feu de l'ennemi comme de l'infanterie (1). Dans l'enceinte du camp turc régnait la plus grande confusion ; tout se pressait vers le pont que foudroyait des deux côtés l'artillerie impériale. L'aile gauche des chrétiens, que les Turcs faisaient raine d'attaquer, pénétra entre la rivière et la droite de ses adversaires , prit les Turcs à dos, les coupa du pont, tandis que les retranchements étaient enlevés de front. Là et dans le parc formé par les voitures il y eut un massacre effroyable. Les impériaux ne faisaient pas de quartier, malgré toutes les sommes qui leur étaient offertes (2). A peine mille hommes s'échappèrent au-delà de la rivière ; vingt mille environ restèrent sur la place (3). Beaucoup de paschas furent tués, non pas seulement par l'ennemi, mais au milieu delà confusion du carnage , par les janitschares mêmes en révoltée»). La bataille finit avec le jour, « Comme si , dit Eugène dans son rapport à l'empereur , le soleil avait ralenti sa marche pour éclairer de ses derniers rayons la victoire éclatante remportée par les armes impériales. » Le grand vesir et quatre autres vesirs, le vieux Dschaafer, gouverneur d'Adana, Miszirlisade-lbrahim, gouverneur d' A natoli, Fasli-Pascha , gouverneur de Bosnie, l'aga des janistchares, Baltasade - Mohammed , treize bcglerbegs, parmi lesquels ceux de Rumili , Diarbekr, Amasia, Meraasch, Sughla, trois lieutenants-généraux des janitschares (le kulkiaja. le sagardschi et le muhsir), le général des armuriers et des canonniers, vingt alaibegs , plus de trente agas de janitschares, de sipahis et de silihdars, étaient parmi les morts. Sept queues de cheval, quatre cent vingt- trois enseignes , dont celle de l'aga des janitschares , le sceau impérial, furent la proie des vainqueurs. Le lendemain matin , 12 septembre 1697, l'armée impériale passant la Theisz entra dans le camp turc, où elle saisit toute l'artillerie et tout le bagage, neuf mille voitures, soixante mille chameaux, quinze mille bœufs, sept mille

(1) Rapport d'Eugène à l'empereur.

(2) Ibidem.

(i) Histoire du prince Eugène, I. t. p. SIS. [h) Canlemîr ( Mustapha n) , not. t.

MPIRE OTTOMAN.

chevaux, vingt-six mille boulets, qninze cent cinquante-trois bombe» , cinq cents trompettes de janitschares , 40,01*0 florins da trésor du sultan , sa voiture attelée de dix-huit chevaux , dix femmes du harem , quarante- huit tambours et la caisse militaire contenant plus de 3,000,000 de florins (1). Déjà des grands vesirs avaient péri dans d'autres batailles, mais jamais jusqu'alors le sceau du sultan, que le premier ministre porte suspendu au cou, n'était tombé au pouvoir de l'ennemi ; et ce désastre ne se reproduisit pas non plus depuis. Ce symbole de la toutepuissance dans l'empire ottoman est gardé avec la couronne turque de Bocskai , parmi les objets les plus précieux du trésor impérial de Vienne. La bataille de Zenta venant après quatorze années de succès, assura le triomphe définitif des armes autrichiennes et consacra la décadence de l'empire ottoman, que la paix de Carlowicz grava en caractères éclatants et ineffaçables.

A peine arrivé à Temesvar, le sultan envoya le second écuyer au gouverneur de Belgrad , Amudschasade-Husein - Pascha .

pour lui porter sa nomination à la première dignité de l'empire. Le kiaja du dernier grand vesir, Abdi-Pascha , fut installé en qualité de gouverneur de Temeswar avec le titre de vesir. Le 17 septembre, le nouveau grand vesir baisa la main du sultan à Temeswar. Husein-Pascha , surnommé Ahmudschasa Je , était fils de Hasan , frère puîné de Mohammed-Kœprili ; jusqu'au siège de Vienne, il avait passé sa vie dans la mollesse et les plaisirs ; après le désastre subi sous les murs de la capitale de l'Autriche , il fut disgracié et relégué dans le sandschak de Schehrsor. Durant cinq années , réduit au rommandementduTsch.irdak des Bédouins, c'est-à-dire du château d'Amasia , il tomba dans l'oubli; puis, après la déposition de Mohammed IV, il fut«appelé comme vesir aux Dardanelles. On le vit ensuite, revêtu du grand amiralat, rendre d'importants services à la conquête de (Ihios, et il devint successivement kaimakam deux fois, gouverneur de Karamanie, d'Adana, commandant de Belgrad. De ce dernier poste enfin.

(i) L'historiographe de l'empire, fui 2.n.

il fut élevé à la direction des affaires publiques : ce fut le quatrième Kœprili qui reçut la première dignité de l'empire , et , comme tous ses devanciers, il se montra digne de la soutenir (1). Son premier soin fut de faire occuper les gouvernements vacants par suite du désastre de Zenta ; le gouvernement de Belgrad fut conféré au gouverneur de Karamanie, Biiklu-Mohammed-Pascha ; dans les sandschaks de Valona et de Dulcigno fut établi le fils de Kaplan-Paschasade , Seinel- Pascha. I n rhatti schérif rempli d'éloges fut adressé au gouverneur de Bosnie , élevé au rang de vesir en récompense de ses services ; mais comme ce dignitaire mourut avant l'arrivée du diplôme, on le remplaça par son kiaja. Bientôt après, Daltaban-Mustafa- Pascha fut rappelé de son exil de Potschtil et investi du gouvernement de Bosnie pour repousser lesennemis qui menaçaient Serai, capitale du pays; on lui donna quatre mille fantassins, cinq cents cavaliers et W)0 bourses d'or. Un mois juste après la bataille de Zenta , Kugène en personne , avec quatre mille chevaux , deux mille cinq cents fantassins , douze canons et deux mortiers, entreprit une expédition en Bosnie, qu'il a décrite de sa propre main. Il marcha par Rotors sur Doboy , forteresse située au confluent de la Bosna , de l'Ussova et de la Spretscha, qui se rendit aussitôt ainsi que le château de Maglai,'de l'autre côté de la Bosna ; poursuivant sa course toujours le long de la Bosna , il gagna Scheptsche , Zranicza , Wisoki , et parut devant Serai , capitale de la Bosnie , ville ouverte qui fut livrée aux flammes avec ses cent vingt mosquées [17 octobre 1697 ]. Les chrétiens vinrent en masse dans le camp du prince Eugène demander des passeports, parce qu'ils voulaient abandonner le pays et suivre l'arméè impériale Après une halte d'un jour à Séraï , Eugène commença la retraite par l'Orahovitza, et traversa d'étroits défilés dont la saison avancée rendait le passage plus difficile encore. Au-delà de Maglai, deux cents bombes furent lancées dans la forteresse de Teschain, perchée sur un rocher ; ces projectiles jetè-

;i; Osinansadel.fcndi. biographie des grands

vosirs.

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