LIVRE JLX
le trouble dans le place sans pourtant déterminer la reddition. Le 8 novembre , Eugène était deretouràEssek(l).
Cependant, à la fin de septembre, l'armée ottomane s'était mise en marche de Belgrad poar Andrinople. Le chef de la chambre des comptes d'Analoli , Mohammed, surnommé Kutschuk-Muesin-Tschelebi, qui jouissait d'une faveur toute particulière auprès du sultan, fut déposé sur la demande du grand vesir qui avait conservé le souvenir de quelques excès commis jadis par Mohammed, au temps où la capitale était sous l'administration d'Amudschasade comme kaimakam.
Silihdar-Hasan-Pascha, kaimakam d'Andrinople, fut nommé gouverneur d'Alep; le vesir Ibrahim , aga des janitschares ; le conservateur des forêts de Philippopolis devint dschebedschi. Les deux grands écuyers fureot changés; Mohammed- Kami fut rappelé au poste de reis-efendi , et son prédécesseur, le petit Mohammed, passa a la direction supérieure de la première chambre des comptes. Le grand vesir aurait sans doute éloigné aussi le commissaire ordonnateur des fournitures de viande, Karabasch-Mohammed , si celui-ci n'eût pas été sous la protection toute spéciale du mufti Feisullah, qui dominait entièrement le sultan, son ancien élève , et dont les funestes conseils causèrent en grande partie les désastres de la dernière campagne : car lorsque le grand ve- »ir, après la prise de Titcl, voulait attaquer l'ennemi dans la plaine de Kobila, où les Ottomans avaient l'avantage de la position [•!) , Feisullah s'était opposé de toutes ses forces à ce parti , et avait fini par déclarer que quiconque chargerait alors l'ennemi perdrait ses droits à la couronne du martyre, et même irait droit en enfer (3). Fort de l'appui du mufti , Karabasch-Mohammed , qui s'était chargé de fournir soixante mille moutons à l'armée, prétendit être considéré comme ayant rempli ses engagements à cet égard et relativement à trois cent mille au-
(!) Le journal, traduit de l'original français, toit de la propre main d'Eugène. »o trouve avec le plan qui en dépend dans le journal militaire auli i «hîen de 1808 . p. 325-345.
(J) Raschid. I. i, fol. 233.
3) Raschid.
1res tètes de bétail qu'il devait livrer à la cour, attendu que tousses troupeaux avaient été perdus; et en effet il parvint, au grand détriment du trésor , à toucher le prix de quatre-vingt-dix mille moulons qu'il n'avait pas fournis (1). Pour subvenir en quelque sorte aux besoins les plus pressants, l'on établit un nouvel impôt sur le café : sur quarante mille sacs de café qui venaient annuellement de riemen au port de Dschidde, quinze mille étaient destinés aux besoins de l'Égypte et de l'Arabie, vingt-cinq mille étaient vendus dans les provinces de l'empire ottoman ; sous le règne de Suleiman , un droit de 8 aspres avait été imposé sur l'okka de café pour les acheteurs musulmans, de 10 pour les chrétiens , et sur la marchandise transportée à Andrinople on levait encore 60 aspres, de sorte que l'okka revenait en définitive à 2 piastres et demie. Afin d'établir quelque égalité sur ce point sans altérer les revenus du trésor , au droit de douane de 8 à 10 aspres par okka dont il vient d'être question l'on ajouta une taxe de 5 paras par okka, payable par tout le monde et qui fut nommée bidaati-khawe. L'on exigea comme contribution de guerre ^2 bourses du kaimakam , du defterdar, dudschebedschi-baschi, du bostandschi-baschi , de l'inspecteur des monnaies , de l'intendant de l'arsenal , de l'écuyer , du juge du marché à Constantmople ; les établissements de piété durent en fournir 37 , et il fut ordonué que les 50 bourses adressées annuellement d'Égypte au grand vesir , et les 60 réparties entre les autres vesirs , entreraient pour cette année dans les caisses militaires. Dans la succession de l'aga de janitschares, luéaZenta, furent recueillis 75 bourses ; la confiscation des biens du gouverneur de Diarbekr, Ibrahim-Pascha , en produisit 27.
Les troubles de l'Irak - Arab prirent maintenant un aspect moins menaçant pour la Porte. Le scheich Ibn-Mnani avait bravé la puissance des gouverneurs de Bagdad et de Raszra ; mais après que Dschaafer , son frère et son kiaja, eut été battu dans une expédition sur Huweiso , et que les Arabes curent
1) Rasdiid I. i. M. 23<J.
été dispersés pour la plupart, lesscheichs et les émirs de Baszra adressèrent une requête à Bagdad pour demander qu'Hasan, gouverneur nommé par la Porte , vint prendre possession de son commandement ; le gouverneur de Bagdad , le vesir Ali , pour vérifier la sincérité de celte démarche , envoya à Uuweise son agadcs janitschares, Denvisch, auquel les Arabes, en gage de leur fidélité , promirent de remettre la forteresse de Kawarna. Quand arriva cet avis à Bagdad , Hasan-Pascha enrôla trois cents soldats et les dirigea sur Kawarna que le scheich arabe Ssabhoghli livra sans hésiter ; alors les seids et les derwischs Rufajis de Baszra envoyèrent une députation à Uasan-Pascha pour le prier de venir lui-môme avec mille hommes encore occuper Baszra; mais Hasan-Pascha n'avait pas assez d'argent pour réunir mille hommes, et Ali-Pascha ne voulut pas employer de fonds à cette opération : l'occasion fut donc perdue. Maintenant vint un envoyé du chan persan , gouverneur d'Huweise , qui sollicita du gouverneur de Bagdad l'autorisation de prendre pour lui possession de Baszra ; il paraît que le gouverneur donna son autorisation par écrit. Le chan d'Huwcise se mit en marche avec de grandes forces vers Baszra, chassa Maani et occupa la ville ainsi que le château de Kawarna. Les clefs de Baszra et de Kawarna furent apportées au nom du nouveau scheich Husein , en témoignage de ses dispositions amicales , par l'ambassadeur Hustem-Chan , qui fut logé à Andrinople dans le sérail du defterdar ; on lui lit un] aceneil d'autant plus brillant , qu'outre les clefs des places dont il est question , il apportait encore de riches présents. Pour répondre à ses prévenances , la Porte nomma ambassadeur en Perse l'exreis-efendi , Mohammed-Beg , et le chargea do magnifiques offrandes pour le shah.
En Egypte , les begs et les habitants du Kaire avaient déposé leur gouverneur Ismaïl- Pascha , homme généreux , mais d'un caractère violent et emporté, l'année môme ou il prit en main la direction du pays, l'Égypte fut affligée par la famine et par la peste [ IG95] : il rassembla tous les pauvres, en prit mille à sa charge et distribua les autres parmi les begs et les grands. La peste fit de si grands ravages que cinq cents cadavres
sortaient tous le jours des portes du Kaire ; quand le fléau eut cessé, on compta vingt huit mille deux cent quarante corps de pauvres, dont la sépulture coûta 28 bourses au paschafl). Bientôt après il saisit l'occasion des fêtes de la circoncision de son fils pour combler les habitants dti Kaire de généreux bienfaits : il commença par refuser tous les présents offerts en pareille circonstance, tint table ouverte deux fois par jour et prit pour son compte les frais de la circoncision de deux mille trois cent trente-six enfants de pauvres, dont chacun fut habillé à neuf des pieds à la tête et reçut un ducat dans la main ; les vêtements entraînèrent seuls une dépense de 118V0 écus au lion. Dans le sérail Ismaïl construisit un kœschk, une salle d'audience, et une médrésé où quatre personnes, appartenant aux quatre rites orthodoxes,donnaient chaque jour l'enseignement à douze enfants en leur faisant lire le recueil des traditions de Bochara , où quinze autres personnes étaient chargées de lire le koran ; les premières louchaient 8 aspres par jour , les secondes 5, et l'on en donnait même k aux étudiants. Ce fut sous Ismaïl que l'inspecteur des monnaies Joseph fut assassiné, comme on a vu plus haut , et que les ducats eschrefis furent frappés avec le chiffre du sultan [ o septembre ]. Le thatti-schérif rendu à cet effet prescrivit pour le ducat le poids de vingt-deux karals, et pour 100 ducats le poids de 100 dragmes d'or (2). Ce changement dans les monnaies avait déjà irrité le peuple contre Ismaïl ; néanmoins ce fut une circonstance bien moins imporlante qui provoqua le soulèvement. Le chef des officiers de bouche lui ayant représenté que l'escalier conduisant des cuisines à la salle du diwan était, les jours de conseil, encombré de pauvres et de mendiants qui empêchaient le service de la table, le pascha le fit détruire; cela donna lieu aux propos les plus étranges : on prélendit qu'lsmaïl avait supprimé cet escalier afin de pouvoir égorger plus sûrement les malheureux condamnés à mort, qui , attirés vers ce point , n'a-
(1) Ilisl. du Gis de Jusuf, fol. 189.
(2) Kaschid, fol. 229. Histoire du fils de Jusuf, fol. 191.
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▼aient pins d'issue pour s'échapper. Le peuple furieux lui arracha violemment l'autorité pour en revêtir le beg Mustafa. La Porte envoya au Kaire l'ancien gouverneur de Siwas, Firari-Husein - Pascha , et nomma femaïl au commandement de Bagdad.
Durant l'hiver qui fut très-rigoureux, Ton s'occupa beaucoup de projets de paix ; en même temps l'on poursuivit avec la plus grande activité les préparatifs d'une campagne prochaine. Paget , qui avait acheté pour sa cour l'honneur de la médiation pour 50,000 écus , somme que l'ambassadeur de France Châteauneuf n'osa point offrir , gagna aussi le chan des Ta tares, à cette époque conseiller-né de la Porte. Paget reproduisit donc les propositions faites quatre ans aupavant , aussitôt après son arrivée , au grand vesir Hadschi-Ali , pascha de Mersifun ; le premier ministre tint conseil avec le chan tatare [ 27 janvier 1698 ], le mufti, les deux kadiaskers, et, chose inouïe jusqu'alors, une contre-proposition écrite de la main du sultan fut remise à Paget avec une lettre du grand vesir pour le roi d'Angleterre. Dans cette pièce la Porte demandait l'évacuation de la Transylvanie et la fixation des frontières du Banat à la Maros et a la Theisz, la destruction des ouvragesdePeterwardein, l'abandon d'Illok et de Poschéga, Rengageant aussi à retirer ses garnisons des châteaux qu'elle pouvait posséder au-delà de l'Unna ; elle voulait en outre que Ion rasât Caminiec (1). La Porte poussait bien à contre cœur les concessions jusqu'à comprendre les Vénitiens dans ses propositions de paix ; le vieux Kceprili-Ilusein, qui, sous le grand vesirat de ses cousins Ahmed et Mustafa-Kœprilt, avait assisté aux désastres de Saint-Golthard et de Slankamen, et, tout récemment gouverneur de Belgrad . s'était bien convaincu de la supériorité des armes autrichiennes, avait mûrement calculé que, dans les quatorze campagnes que l'on comptait depuis le siège de Vienne , les impériaux avaient remporté neuf victoires éclatantes, à Vienne, Parkany, Hamsabeg , Essek , Mohacs, Batucina, Nissa, Slankamen et Zenta ; qu'ils avaient conquis
(1) Fundamentutn pacis . dd. 15 rrgcb 1109. [ 17 janvier 1698. ]
neuf grandes villes et forteresses : Raab, (Iran, Ofen, Stuhlweiszenburg, Kanischa, Essek , Peterwardein, (iroszwardein, Lippa ; ' que probablement ils reprendraient dans la première campagne Lippa , Beha , Nissa , Widdin, Fethislam, Orsova, dont ils s'étaient emparés déjà une fois , et pourraient pousser jusqu'au pied de l'Hœmos à Dragoman , et par delà l'Orbelos à Scopi. Il se trouvait donc tout disposé à la paix avec la cour de Vienne; mais il avait d'autres sentiments envers Venise , dont les efforts s'étaient bien ralentis dans les dernières années de la guerre. Après avoir remis l'armée sur un assez bon pied , passé en revue cinquante mille cent fantassins et quarante huit mille quatre cent trente-sept cavaliers, porté la flotte de la mer Noire à quarante-cinq voiles , celle du Danube à deux cents petits bâtiments, équipé trente-cinq vaisseaux destinés à se montrer dans l'Archipel , installé Bosokli-Mustafa- Pascha en qualité de kaimakam de rétrier impérial, le 31 mai, il quitta Andrinople où le sultan resta avec les dignitaires de sa cour. De Bosnie arrivèrent des bulletins annonçant que Daltaban-Pascha avait brûlé les faubourgs de Novi et repoussé les Croates arrivés devant Galamotsch , puis avait entrepris une expédition dans le district de Pioka , réduit quinze villages en cendres, détruit six tours et la redoute de fîhorab, et traversé plusieurs autres districts en ravageant tout sur son passage. Le 10 juillet, le camp du grand vesir était encore à Sofia où furent expédiés les pleins pouvoirs qui investissaient le reisefendi Kami et l'interprète de la Porte, Scarlatsade-Maurocordato, de toute l'autorité nécessaire pour suivre des négociations de paix (l).Ccs pièces conféraient à Maurocordatole titre de conseiller secret, que depuis ont porté tous les interprètes de la Porte. A peine arrivé au camp , le vesir Ismaïl , gouverneur de Siwas , fut décapité en punition de ses nombreuses extorsions. A Semendra, l'armée ottomane fut grossie par trente mille Tatares qu'amena le chan Sélim-Girai ; mille Tatares furent envoyés en reconnaissance du côté du camp ennemi, établi à
(1) Raschid, I. i. fol. 239.
Becskerek, saisirent quatre cents prisonniers avec du butin , et coururent ensuite se jeter dans Temesvar , que les Autrichiens menaçaient d'un siège. Dans un engagement, le fils du palatin Esterhazy fut tué et pris ; la flotte vénitienne , sous les ordres de Delfino, soutint un combat très-vif contre les vaisseaux ottomans commandés par Mezzomorto, devant le cap des Oliviers, près de Mitylène. Après une perte à peu près égale en hommes et en bâtiments, les deux partis s'étaient séparés et les deux amiraux s'étaient attribué réciproquement la victoire [ 13 septembre ]. A Constantinople , le moulin à poudre établi au milieu de la ville , non loin de la place des Intendants, depuis dix années seulement, sauta en l'air avec trois cents quintaux de poudre qui emportèrent sept ouvriers et vingt-deux chevaux employés au moulin ; quatre cent vingt-cinq maisons s'écroulèrent , et de grands dégâts furent signalés jusqu'à Akserai et la mosquée du sultan Mohammed. Ce désastre détermina le sultan, sur la proposition du grand vesir, à ordonner la construction du nouveau moulin à poudre dans l'ancien jardin d'bkender-Tschelebi, où il est encore aujourd'hui. Bientôt après, à Belgrad, les flammes dévorèrent cent cinquante magasins où étaient entassés de la farine, du blé, de l'orge et du biscuit [ 9 novembre 1698]. Le 10 uovembre, le grand vesir quitta Belgrad ; le sultan , attristé par toutes ces catastrophes, sentit son esprit se relever à la nouvelle de la victoire remportée par Kaplan-Girai sur les Polonais devant Caminiec, et de la naissance du prince Mohammed.
Quand le secrétaire de Paget eut apporté à Vienne la lettre du grand vesir avec la note du sultan , les ministres autrichiens se réunirent pour délibérer sur ces graves questions (24. avril). Il fut répondu qu'avant tout il fallait prendre pour base des négociations l'état actuel des possessions des diverses parties sons restriction ni réserve , et comprendre la Russie dans le traité. Des instructions furent adressées dans ce sens à l'ambassadeur impérial à Moskou , le baron de Quarient, et au comte Zedlnicky à Varsovie Les représentants des puissances mé • dtalrices auprès de la Porte, de l'Angleterre et do la Hollande, reçurent de l'empeicur
l'autorisation d'accepter l'état de sans réduction comme base des négociations. Ensuite Maurocordato leur transmit la déclaration que la Porte était prêle à comprendre la Russie dans le traité (7 mai). Naturellement le roi de Pologne n'était pas content de voir prendre, comme point de départ , le maintien de l'état de possession actuelle, parce que Caminiec, la clef de son royaume, devait rester entre les mains des Turcs (1). Dans une lettre à l'empereur et au comte de Kinsky, le roi, les remerciant de lui avoir communiqué les propositions pacifiques des Turcs , exprimait la conGance que l'empereur prendrait à cœur les intérêts de la Pologne et obtiendrait pour elle de justes dédommagements. Pour lui, il avait l'intention de se faire représenter à la couférence par un ambassadeur, après s'être concerté avec la Russie (2). Le czar Pierre en passant à Vienne demanda si l'empereur était véritablement résolu à faire la paix avec les Turcs, daus quel lieu se suivraient les conférences, et réclama comme allié communication des propositions. L'empereur répondit qu'il n'avait pas recherché la paix ; que les Anglais avaient offert les premiers leur médiation ; que la base des négociations était pour tous les alliés le maintien de l'état actuel des possessions. Pierre demanda, outre ce qu'il tenait déjà , la place de Kertsch ; en cas de refus, il désirait que l'empereur voulût bien prolonger de trois ans la ligue avec la Russie: on lui répliqua que Ton s'efforcerait d'obtenir Kertsch , mais qu'il ne pouvait être question maintenant de la prolongation de la ligue; que ce sujet devait être réservé au congrès , que d'ailleurs on le tiendrait eiactement au courant de tout ce qui se passerait. Dans une conférence avec le comte Kinsky, Pierre lui fit celle brusque question: * Qui donc insiste sur la paix ? — L'empire romain , l'Espagne , l'Angleterre , la Hollande, toute la chrétienté, dit le comte. — Mais, reprit le tzar, il ne faut en aucune fd(.on s'en remettre à l'Angleterre et à
(1) Kapporl du comte Zcdlnkki , du 31 mai 1G'J8.
(2) LtUre du roi de l'olo^w. au iouUc Kiu k\.
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