‹ Histoire de l'Empire ottomanChapitre 150 sur 384 · LIVRE LX · texte numérisé non relu

LIVRE LX

la Hollande; car ces puissances ne sont préoccupées que des intérêts de leur commerce, et ne songent nullement à leurs alliés. » A l'égard de Venise, il n'y eut aucune difficulté ; l'envoyé vénitien donna par écrit son adhésion à la déclaration d'acceptation de l 'état actuel de possession comme base du traité (1). Le roi de Pologne , toujours en désaccord sur ce point avec la cour de Vienne, s'adressa au pape comme père commun des chrétiens, gardien de la sainte ligue contre les ennemis de l'empire , protecteur de la Pologne , afin qu'il déterminât, suivant le droit et l'équité, une égale répartition des avantages (à). Quand la déclaration des plénipotentiaires impériaux et vénitiens sur l'adoption de la base des négociations arriva au camp turc à Sofia , on investit alors formellement le reisefendi et l'interprète Maurocordato de pouvoirs spéciaux , et ils signèrent la contredéclaration de la Porte sur l'acceptation de la base du traité [22 juillet 1698]. Les pouvoirs furent conférés par le grand vesir, qui transmit ceux qu'il avait reçus lui-même du sultan (3). En communiquant la déclaration de la cour de Vienne et de la république à Paget , Kinsky dissipa toute espérance relativement aux dispositions de l'empereur à se rendre au désir de la Porte sur l'abandon de la Transylvanie à une puissance tierce ; cette principauté, dit-il, devait rester à son maître ; quant à une trêve, il n'en pouvait être question à cause de l'alliance avec la Pologne et la Russie. Si ces puissances n'avaient pas donné leur adhésion aux négociations de paix , elles auraient dû continuer la guerre avec leurs propres forces. La cour impériale, ajouta Kinsky, proposait pour lieu de réunion du congrès Vienne, où avaient déjà été conclus les traités de 1 615 et de 1616 ; si cette ville ne convenait pas, on pourrait se réunir à Debreczin.

(Ij Plenipoletilia pro comité Kiu*kv, 23 janvier

(2) Mitera; régis Polonise ad pontif.. 1 Aug., 469S,. Slcll.

(3) Les pleins-pouvoirs du sultan pour le grand vesir , ceux du grand voir aux deux plénipotentiaires et la déclaration deKœprili sont «lu 13 moharrem 1180, du camp de .Soiia. Ces trois pii-ccs se tiouuiit aux archive» de la maison impériale.

Durant le mois d'août, les ministres impériaux eurent de fréquentes conférences avec les envoyés de Pologne et de Russie. Ce dernier déchira que le czar s'en tenait à ces termes de la ligue de 1697 : «En cas de conclusion de la paix, chacun des alliés obtiendra satisfaction convenable , et pendant la durée de la ligue aucun des alliés ne concluera la paix sans les autres. » 11 lui fut répondu que l'empereur, toujours préoccupé de remplir ses engagements , et prenant à cœur les intérêts du czar, n'avait point accepté la base de la paix , tant que le czar n'avait pas été compris dans le projet , et que le maintien de l'état actuel de possession avait été obtenu aussi au profit du monarque russe. Cependant le czar Pierre avait eu une entrevue avec le roi Auguste de Pologne; mais comme ces souverains se défiaient l'un de l'autre, le résultat de la conférence n'avait satisfait aucun des deux (1). Quoiqu'il eût déclaré dans ses lettres précédentes être disposé à envoyer un représentant au congrès , le roi ajourna toujours la nomination de cet envoyé, et, dans une nou velle lettre à l'empereur, il se plaignit que la sainte ligue eût de si funestes effets pour son royaume ; car le maintien de l'état actuel de possession adopté comme base du traité , sans son agrément ni celui du czar de Russie, lui fesait perdre Caminiec ; quelques points dans la Moldavie étaient de tristes dédommagements pour trois duchés, comme Kiow, Smoleusk et Czernikow , pour des frais de guerre montant à plus de deux cents millions; l'empereur lui-même ne serait pas en sûreté si Caminiec restait entre les mains des Turcs (2). Ces représentations du roi furent pesées avec la plus grande attention dans la conférence des ministres d'état impériaux (3). Après de mûres délibérations l'on s'arrêta aux considérations suivantes : « L'état de l'Europe depuis la paix de Ryswick, conclue l'année précédente, les désirs instants de

(1) Voyage du comte Zedlnicky du 21 août 1G98.

(2) Mitera; régis Polonia Leopold ad pontif. et ad imperat., .Slc-R.

(i\ Uapi»il de la conférence du là .septembre sur la lettre du roi du 21 août . dans le* archives de la maison iiupciiale.

l'Espagne , de l'Angleterre et des États-Généraux , réclamaient !;> On des hostilités. La paix ne pouvait être établie sur un pied plus favorable que sur le maintien de l'état actuel de possession ; car la loi des Turcs leur défend de restituer volontairement des villes et des lieux où déjà la profession de l'Islam a été proclamée. Venise et la Pologne n'avaient rien perdu par la guerre ; elles avaient même gagné toutes deux quelques portions de territoire. L'empereur avait poussé les hostilités avec la plus grande vigueur , taudis que la Pologne avait écouté les propositions faites par l'entremise du chan ta tare, avec des pensées de paix séparée. Au reste la parole donnée même a un ennemi, devait être tenue , et l'on ne pouvait plus maintenant la retirer. » Les Turcs fesautdes objections contre Vienne et Debreczin, et même contre Slankamen , ou les ministres de l'empereur proposaient ensuite de transférer le congrès , et, ne voulant se réunir pour les conférences que dans un lieu en deçà du Danube, les deux partis finirent par adopter Carlowicz, situé sur la rive droite du fleuve, au-dessous de Peterwardein. Le premier septembre, Kinsky écrivit aux médiateurs Paget et Colier que Ie9 plénipotentiaires impériaux partiraient pour Carlowicz vers le milieu du mois. Les représentants de la cour de Vienne étaient le président du conseil aulique , Wolfgang, comte d'OEttingen, et le vaguemestre général comte de Schlick; on leur adjoignit comme conseiller d'ambassade et commissaire pour la future délimitation des frontières, le colonel comte Marsigli ; on leur donna le conseiller de guerre TU pour rédiger les protocoles, et Talman comme interprète. L'ambassadeur de Venise fut le cavalière Ruzzini, celui de Pologne, Malachowski, que le roi s'était enfin décidé à nommer. Procop Boganoviz Wostinitzinow arriva revêtu des pouvoirs du czar de Russie. Ruzzini, au moment de partir de Vienne, demanda qu'il fût enjoint aux représentants de l'empereur d'agir de concert avec lui , et que l'on convint surtout de ne pas perdre un instant de vue la religion , le commerce et la sécurité des frontières. Il lui fut répondu que la rédaction des articles du traité était laissée aux plénipotentiaires, que la base était le maintien de l'état actuel de posses-

sion, et que la discussion des points. relatifs au commerce viendrait plus à propos après que la paix serait arrêtée. Les cinq négociateurs partirent en septembre, et le l Voctotohre. le comte d'OEttingen, le comte de Sclilirk et le cavalière Ruzzini arrivèrent à Futlak, au-dessus de Peterwardein; Malachowski et Procop Boganoviz Wostinitzinow , qui par un malentendu avaient poussé plus loin , allèrent jusqu'à Peterwardein. Deux jours après, le secrétaire de la légation anglaise apporta la nouvelle que Paget, Colier et les négociateurs ottomans étaient i Belgrad , que déjà l'armistice avait été proclamé pour le territoire sur lequel allaient s'engager les conférences. En conséquence, le 19 octobre, une suspension d'armes fut publiée à Peterwardein, sur la flottille et dans le camp de Kobila pour le Danube et la Save, et les cantons situés entre ces deux rivières, depuis Scmiiii jusqu'à Ulock, et pour le pays depuis Belgrad jusqu'à l'embouchure de la Bossutdans la Save. Le même jour , Paget et Colier passèrent la Save , et comme les Turcs ne devaient arriver que trois jours plus tard à Slankamen , on se mit toujours en route pour Carlowicz . où les ambassadeurs de Vienne, de Pologne et de Venise se trouvèrent le 23 ; le représentant de la Porte y fut rendu le lendemain.

La paix de Carlowicz, conclue entre les Turcs et les puissances chrétiennes, marque une époque si éclatante de gloire pour les chrétiens, de décadence pour l'empire ottoman, elle a une si haute importance historique , que tout oc qui s'y rapporte mérite d'être exposé avec détail. La Porte a subi depuis des conditions plus humiliantes , mais le traité de Carlowicz est le plus grand triomphe qu'aient obtenu les chrétiens : il mit fin à une guerre qui durait depuis seize ans et assura à l'Autriche la possession de la Transylvanie et de la Hongrie tout entière, comme à la république de Venise celle de la Morée et de la Dalmatie, et ces contrées se trouvèrent ainsi arrachées à la domination ottomane; le traité de Carlowicz est mémorable encore , parce qu'alors les Turcs reconnurent pour la première fois et acceptèrent la médiation de deux puissances européennes. Jamais les Ottomans n'étaient entrés non plus en conférence avec tant de

Page 1