LIVRE LX
plénipotentiaires européens; jamais une paii conclue avec les Ottomans n'eut de plus heureux résultats pour la tranquillité de l'Europe et de la chrétienté. Avant l'arrivée à Carlowicz , les envoyés rus>e et polonais avaient demandé à ôlre logés selon le rang de leurs souverain-»; on leur répondit que lesiiigénieursenvoyés sur les lieux n'avaient d'autre mission que de préparer les logements pour les plénipotentiaires de la cour de Vienne , que chacun était libre de s'établir où il lui conviendrait le mieux, qu'il n'y avait aucune distinction entre les quartiers. L'envoyé russe prit son logement à la droite de l'ambassade impériale et chassa l'agent polonais qui avait choisi cette place pour l'ambassadeur de Pologne, moins promptque Wostinitzinovv à se rendreau lieu des conférences; Malachowski se montra irrité de cette insulte et ne voulut point mettre pied à terre avant d'avoir obtenu satisfaction. Sur quelques observations des médiateurs, une nouvelle disposition fut adoptée pour le campement des négociateurs : l'on traça un carré dont chaque coté dût être occupé par l'ambassade de l'une des quatre puissances alliées; le centre était réservé au corps-de-garde ; au-delà de Carlowicz étaient dressées les tentes des Ottomans ; dan9 l'espace compris entre les deux camps se trouvait la salle des conférences, aux deux côtés de laquelle s'étaient établis les représentants de l'Angleterre et de la Hollande , puissances médiatrices. L'édifice où devaient se tenir les conférences , construit en planches, renfermait quatre chambres , dont trois à la suite l'une de l'autre; celles des extrémités, regardant les deux camps opposés des parties contractantes, servaient aux réunions particulières des négociateurs chrétiens ou ottomans ; celle du milieu était réservée aux conférences; dans la quatrième chambre , établie tout contre la salle des conférences , se retiraient les médiateurs. Il fut décidé que le dernier venu serait visité par tous ceux qui l'avaient précédé : en conséquence les envoyés russe et polonais rendirent visite aux négociateurs impériaux moins empressés qu'eux, et les ambassadeurs de l'empereur allèrent complimenter les représentants des puissances médiatrices, qui arrivèrent les derniers. Les médiateurs com-
mencèrent par envoyer leurs pouvoirs aux ambassadeurs, puis les représentants des puissances chrétiennes et de la Porte remirent les leurs aux médiateurs, qui eu tirent l'échange. Il fallut de longues infantes de la part des Autrichiens pour décider l'envoyé russe à se conformer à la conduite de ses collègues; car il ne voulait ni reconnaître les médiateurs , ni adopter la base de la paix, si Kertsch n'était pas cédé au czar. Après quelques débats sur la teneur des pouvoirs des impériaux et sur les prétentions de Maurocordato à être traité en plénipotentiaire et en conseiller intime, on rédigea une convention qui supprimait complètement le cérémonial pour les visites à venir; on stipula en outre que chacune des puissances négociatrices serait libre de conclure des traités séparés et de déposer ses pouvoirs entre les mains des médiateurs. Trois jours après l'échange des pouvoirs, les plénipotentiaires de l'empereur, de Venise et de la Pologne, remirent leurs propositions aux médiateurs, qui ensuite présentèrent aux deux parties le règlement Qxé d'un commun accord : alors les plénipotentiaires turcs reproduisirent leur première demande qui parut fort étrange, car elle tendait à replacer la Transylvanie dans son ancien état , sous un prince particulier rattaché à la suzeraineté turque ; voyant cette prétention repoussée sans aucune discussion, ils proposèrent de laisser la Transylvanie à l'empereur, qui pour cela paierait annuellement une somme à la Porte. De pareilles prétentions parurent si exorbitantes, que les impériaux prièrent les médiateurs de sonder les Turcs pour savoir s'ils songeaient sérieusement à traiter; de son côté, l'ambassadeur russe aurait voulu s'entendre avec les Turcs sans l'intervention des médiateurs, qu'il ne reconnaissait point. L'ambassadeur Anglais rassura les plénipotentiaires impériaux en prolestant de la sincérité des Turcs et de la ferme résolution des puissance* médiatrices à offrir d'une main la paix , de l'autre lu guerre (l).On voit que déjà les cours de Hussie et d'Angleterre connaissaient la meilleure ma-
(1) Protocole de la paix de Carlowicr . dan» ta Stc-K.
nière de traiter avec les Turcs. Enfin, sur la déclaration, solennelle des plénipotentiaires tares,- qu'à l'avenir ils n'insisteraient plus sur la cession de la Transylvanie, de la part de l'empereur, ni sur le présent en argent réclamé au nom de la Porte pour l'abandon de cette principauté , les négociations furent ouvertes le 13 novembre 1C98. A une longue table étaient assis d'un côté les plénipotentiaires impériaux avec l'envoyé russe, de l'autre les deux négociateurs de la Porte; aux deux extrémités se tenaient les envoyés d'Angleterre et de Hollande. Après les compliments et les félicitations d'usage , après les protestations réciproques sur le but et la pensée de leur réunion, les négociateurs convinrent de se mettre à l'œuvre en partant des bases arrêtées , de fixer d'abord un peu vaguement les nouvelles frontières de chaque État, et de renvoyer les détails de la délimitation précise à la fin du congrès. Le comte Schlick flt observer) préalablement qu'il y avait deux sortes de frontières, les unes tracées par la nature , les autres conventionnelles ; il proposa d'abord d'arrêter les premières. Dans cette première conférence, on convint de suivre attentivement sur la carte la ligne des frontières en commençant par la Transylvanie, de se laisser guider par les sinuosités du Danube et de la Save jusqu'à l'Unna, de fixer les limites de la Transylvanie, du Banat, du territoire de Temesvar, et des cantons situés entre la Theisz et le Danube ainsi que de la Croatie. Cette opération fut faite dans les conférences tenues les 13, 14, 15, 16 novembre, et l'on s'entendit sur quatre articles , dont le premier attribuait à l'empereur la Transylvanie avec ses frontières naturelles , depuis la Podolie jusqu'à la Valachie , et le second assurait aux Turcs le territoire entre la Theisz et la Maros ; là se présentait naturellement l'application de Yuti possidetis, relativement à l'évacuation ou à la destruction de quelques postes. Les Turcs interprétèrent à la vérité cette clause comme étant établie en leur faveur ; mais les troupes impériales occupant autant de points au centre du Banat que les Polonais en tenaient dans la Moldavie, et les Turcs au-delà de l'Unna, cette dérogation à la lettre rigoureuse de Vuii possidetis devenait absolument néces-
saire si l'on n'avait pour but commun que de fixer une limite plus certaine entre les possessions des parties. Quand les Turcs demandèrent l'évacuation et la destruction de Lugos et de Karansebes , qui dépendaient du Banat, mais se trouvaient eu la possession des impériaux , Schlick voulut que cette question fût remise après la fixation des frontières; Maurocordato soutint que la délimitation et la possession étaient inséparables et devaient être traitées simultanément. Après quelques difficultés, les négociateurs autrichiens consentirent à la destruction des fortifications de Karansebes, Lugos, Ltppa. Csanad, du petit Kanilscha, de Becse, Becskerek, toutes élevées dans le Banat. L'on parla de transformer en désert le territoire turc le long de la Theisz , afin de mieux garantir la frontière ; mais les Turcs repoussèrent une pareille proposition , contraire à leur loi qui leur recommandait de peupler et non pas de dépeupler : après quelques débats, la jouissance de l'eau , des moulins et de la navigation de la Theisz et de la Maros fut accordée aux Turcs. Jusqu'alors la délimitatien s'était présentée d'elle-même au moyen des montagnes et des rivières ; mais dans le Syrmium , occupé en partie par les impériaux, en partie par les Turcs, il fallut tracer une ligne conventionnelle qui ne présentait pas la moindre séparation apparente et qui fut marquée par une suite de fossés ou de poteaux depuis le confluent de la Theisz et du Danube jusqu'à l'embouchure de la Bossut dans la Save (1). A partir de la jonction de la Bossut avec la Save, cette dernière rivière commençait à former une frontière naturelle qui fut continuée ensuite par l'Unna, à la condition que les impériaux évacueraient tous les châteaux dont ils étaient en possession en-deçà de cette rivière. Venaient maintenant les questions relatives aux prisonniers, aux irruptions sur les territoires des puissances voisines, aux brigands, aux rebelles , à la religion , au commerce , à la confirmation des anciennes capitulations, à la durée de la paix, aux frais des ambassades, au sort de Tœkœli; mais Maurocordato proposa maintenant de conférer préalable-
(1) Art. i\ ck la paix de Cwlowict.
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