‹ Histoire de l'Empire ottomanChapitre 153 sur 384 · LIVRE LX · texte numérisé non relu

LIVRE LX

les plénipotentiaires turcs et impériaux proposèrent qu'un terme de cinq à seize jours fût 6 lé pour la On du congrès ; tous les fondés de pouvoir, pressés par leurs instructions autant que par les rigueurs de l'hiver , se réunirent pour siguer un acte par lequel ils s'engageaient à attendre encore seize jours; durant ce délai , la paix serait conclue avec Venise, soit par les ambassadeurs, soit par les médiateurs ; ou bien l'on arrêterait seulement une trêve, et la république serait libre de traiter ensuite séparément comme elle l'entendrait.

Les ministres impériaux employèrent les seize jours accordés a préciser les termes de leur traité , à déterminer quelques points restés encore indécis. Ainsi ils revinrent encore au saint Sépulcre ; mais les plénipotentiaires ne voulurent pas s'occuper de celte question, qui n'avait jamais été discutée dans les négociations des traités précédents. On fixa le délai de rigueur pour l'échange des actes et l'envoi d'ambassades extraordinaires. Le 15 janvier, les plénipotentiaires turcs proposèrent d'ajouter à l'article relatif à la Transylvanie un paragraphe concernant Hélène Zrinyi , épouse de Tœkœli, qui l'autorisait à jouir où il lui plairait de la dot dont la propriété lui avait été assurée lors de la capitulation de Munkacs. Les négociateurs impériaux, qui plusieurs fois déjà avaient élevé des objections contre la rédaction latine de Maurocordato , biffèrent les termes qui leur déplaisaient dans cette addition ; de sorte que la comtesse fut tout simplement assurée du recouvrement de sa dot et de la liberté d'aller rejoindre son époux. Dans les trois conférences des 10 , 22 et 23 janvier, l'on travailla très- activement à régler les intérêts de Venise, mais sans la participation du cavalière Ruzzini ; on voulait en finir avant l'expiration du délai fixé : l'on s'occupa surtout de la frontière de Dalmatie, du territoire à rattacher à chacune des forteresses laissées en la possession de Venise , des golfes d'Angora et de Lépante, dont la navigation serait commune aux deux parties, des! les de l'Archipel qui seraient laissées aux mains qui les tenaient avant la guerre. Les Turcs ne voulaient pas renoncer au tribut de Zante; il fut pourtant supprimé. Les plénipotentiaires ottomans consentaient bien à

céder aux Vénitiens tout le territoire nécessaire pour relier les places restées à la république en Dalmatie; mais en ce cas le pays au-delà de la Narcnta . à partir de Gabella ou Ciclut jusqu'à Castelnuovo, demeurerait à la Porte, parce qu'il rattachait Raguse aux états de l'empire ottoman, dont les troupes s'y étaient maintenues au moyen de Vidosca et d'autres places. Ainsi fut terminé le traité avec Venise , rédiaé en seize articles; le premier, concernant les délimitations de la Moréc par PHexamilon , fut seul arrêté avec l'agrément de l'ambassadeur vénitien ; pour les quinze autres articles, l'accord se lit au moyen des médiateurs et des plénipotentiaires impériaux. Ainsi se décidèrent l'évacuation de Lépante, la destruction des châteaux sur le détroit et des ouvrages de Prevesa , l'état de possession des îles de l'Archipel comme avant la guerre , la suppression de la pension levée sur Zante , la délimitation de la Dalmatie, à partir de Knin , par Verlico , Sign , Delovar, Zadvar, Vergorac, Ciclut, la jonction du territoire ottoman avec celui de Raguse, la fixation des limites du côté de Cattaro, le châtiment des perturbateurs de la paix , la liberté mutuelle de réparer les places subsistantes, l'échange des prisonniers, la trêve pour le cas où l'ambassadeur vénitien au jour fixé pour la signature n'aurait encore reçu aucune autorisation à cet effet. Deux jours avant la signature des traités, l'envoyé russe souscrivit la trêve dont il était convenu avec les ottomans. Le 26 janvier enfin, à dix heures, tous les plénipotentiaires à l'exception de celui de Venise , se rendirent en grande pompe au lieu des conférences. La lecture fut donnée des trois traités de la Porte avec l'empereur, la Pologne et Venise ; puis on attendit jusqu'à midi moins un quart par déférence pour le reisefendi Rami , qui avait calculé que de longtemps il n'y aurait une conjonction d'astres aussi heureuse qu'en ce moment. Aussitôt qu'il fut arrivé, les signatures s'apposèrent aux trois traités ; puis les portes de la salle s'ouvrirent vers les quatre* points cardinaux, a lin que chacun pût approcher et se convaincre que la paix était définitivement conclue, et que l'heureuse nouvelle se répandit dans toutes les directions. Des courriers furent expédiés à Vienne , en Angleterre, en Pologne

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à Venise ; les ambassadeurs se donnèrent le baiser de paix. Les salves d'artillerie furent répétées par les canons de Peterwardein et de Belgrad.

Le traité de Carlowicz est le premier où il ne soit plus question de présents honorifiques ; quoique dès la fin du siècle précédent eussent disparu ces stipulations qui obligeaient la cour de Vienne à payer annuellement des sommes auxquelles le sultan donnait le nom de tribut , et que l'empereur envoyait comme des présents; néanmoins, dans les traités de Sitvatorok et de Vasvar , avaient été encore insérés des articles sur une contribution de 200,000 florins. Cette fois la tentative de la Porte pour obtenir une pension annuelle en indemnité de la possession de la Transylvanie ou de Zante échoua de la manière la plus complète; la demande n'eut même pas les honneurs de la discussion. Venise confirma dans le délai de trente jours le traité signé en son nom. Des trois puissances chrétiennes contractantes , la république fit les plus grands sacrifices par la cession de Lépante, la destruction des châteaux du détroit et des fortifications dePrevesa ; mais elle resta maîtresse du Peloponèse et de toute la Dalmatie, à l'exception d'une langue de terre qui fut affectée à la réunion du territoire ottoman avec Raguse ; et tout le pays entre la Kerka et la Narenta , jusqu'aux montagnes qui séparent la Bosnie et l'Herzegouina de la Dalmatie , avec une ligne de sept forteresses reliées l'une à l'autre . au pied de ces montagnes, demeurèrent en la ' possession de Venise ; c'était une puissante barrière qui interdisait aux habitants de la Bosnie et d'Hersek l'usage des cours d'eau de la Dalmatie , l'abord des villes maritimes, et leur coupait la route de la mer ; en deçà de Raguse, les territoires de la république étaient défendus par les passes profondes de Cattaro, à l'entrée du golfe de Castelnuovo. Dans les conventions arrêtées par les plénipotentiaires impériaux pour Venise , tout ce qui ne concernait pas les possessions de territoire et les frontières n'avait pas excité fortement leur zèle. Quant à la Pologne , ce qu'elle obtint fut bien au dessous de ses demandes , produites dix ans auparavant au congrès de Vienne. À la vérité elle recouvra Caminiec , et vit la Porte renoncer sponta-

nément à toute prétention sur l'Ukraine et la Podolie ; sans doute, il ne fut plus question d'humiliants tributs à payer au chan tatare ; mais on ne soutint pas non plus l'indemnité de frais de guerre , ni la restitution du saint Sépulcre aux Latins, ni les faveurs particulières , dont les catholiques devaient jouir sous la protection polonaise. La durée de la paix n'était fixée à vingt-cinq années que dans l'acte passé entre la Porte et l'empereur; cet article ne figurait pas dans la minute des traités avec Venise et la Pologne. Quant à la Russie, elle n'avait conclu qu'une trêve de deux années.

Considérée sous un point de vue plus élevé que celui de l'acquisition de territoire , la paix de Carlowicz est la plus remarquable de toutes celles qui eussent été jamais conclues jusqu'alors par les puissances européennes avec la Turquie : elle mit fin à la honte des prestations en argent, du tribut pour la Transylvanie , de la rente sur l'île de Zante, de la contribution payée au chan ta tare ; pour la première fois la Porte reconnut comme principe de droit politique l'iotervention sous forme de médiation de puissances européennes pour l'intérêt général.

Lorsque sous le grand Suleiman les forces de l'empire ottoman dans leur plus grande extension avaient heurté aux portes de Vienne, repoussées par les murailles de cette capitale , elles étaient encore retombées sur la Hongrie et la Transylvanie , qui restèrent cent quatre-vingt-dix ans sous l'oppression. Pour la seconde fois des flots de Turcs victorieux s'étaient roulés sous les remparts de la ville des Césars ; mais ils en avaient été refoulés, ensuite ils s'étaient retirés même de la Hongrie , de la Transylvanie , de la Podolie , de l'Ukraine, de la Dalmatie et de la Morée , et la paix de Carlowicz les contint, du coté de la Pologne et de la Hongrie , dans les limites du Dniester, de la Save et de l'Unna. Cette paix proclama hautement la décadence de l'empire ottoman, qui, dans la période précédente , suspendue quelque temps par le bras de fer de Murad III et les remèdes sanglants du vieux Kœprili , ne put être arrêtée ensuite par la sagesse politique des grands vesirs de la famille de ce dernier , ni dérobée aux regards du monde par les nuées de soldats indisciplinés que

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lançait la Porte dans sa détresse. Un siècle s'écoula entre la soumission de la Hongrie a l'effroyable oppression de la tyrannie turque , et l'établissement du nisami-dschedid parle sage et vertueux Mustafa-Kœprili, pour le soulagement des rajas. Un siècle passa encore avant que, sous le régne de Sélim III, cette nouvelle institution Tût rappelée et mise en vigueur dans un cercle plus étendu. Si l'exemple du sage Kœprili, dans ses mesures d'humanité envers les sojets chrétiens, avait été suivi par les grands vesirs ses successeurs; si l'on eût appliqué réelle-

ment le système de réparation et d'équité par lui conçu , qui tendait à ramener l'ordre et l'économie dans l'administration publique , la douceur aurait prévenu la récente insurrection des Grecs, ou la force l'aurait facilement comprimée. Les idées du nisamidschedid et l'intervention reconnue de puissances chrétiennes en qualité de médiatrices préparent immédiatement l'époque où nous allons entrer, qui nous montre l'histoire de l'empire ottoman rattachée plus intimement aux destinées de l'Europe.

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