LIVRE LXI
civilisation suivent un mouvement réel en Orient, déterminé au moins par nne réaction des agitations de l'Occident. Les Chinois eux-mêmes, malgré leur grande muraille, sont attaqués par la civilisation européenne, qui pénétre dans le céleste empire an moyen du commerce maritime , et les Juifs se fondent peu à peu dans les communautés chrétiennes. Résister à ce progrès , c'est se vouer au destin des Maures d'Espagne et des enfants d'Israël. Il y a une grande différence entre le musulman sujet des chrétiens , et le sort qu'il fait subir aux enfants du Christ quand il est leur maître. L'empire russe compte plus de quatre millions et demi de sujets mahomëtans, l'Angleterre en réunitle double dans l'Inde; les états d'Astracban et de Krimée ont été incorporés à la Russie, les royaumes de Baber et de Tipu-Saïb ont été absorbés dans les vastes possessions anglaises; les murs du Kremlin renferment les symbolesde la souveraineté des chans ta tares d'Astrachan et de Krimée; qui ne réveillent aucun sentiment d'hostilité ; dans l'hôtel de la compagnie des Indes, à Londres, les couronnes et les diadèmes de Tipu-Saïb et des princes de Ceylao sont exposés comme des objets auxquels n« se rattache plus aucune signiâcation politique actuelle. L'intolérance impitoyable de l'Islam éclate dans sa loi et dans le gouvernement des princes qui la professent : l'histoire de s chrétienssoumisè ces gouvernements n'est que le tableau des violences atroces de la tyrannie et de la dégradation dans l'esclavage. Tout récemment on s'est donné beaucoup de peine pour offrir les phases successives de la situation du peuple grec sous la domination turque ; mais les événements rapportés sont aussi peu dignes de mémoire que les faits concernant les Arméniens sous le joug des ottomans ou des Persans. Les musulmans furent laissés dans une tout autre liberté de mouvement par les princes chrétiens qui les subjuguèrent. Quand la Krimée fut réunie à l'empire russe , tous les mahométansqui voulurent émigrer en eurent la faculté ; il ne vint non plus à la pensée de personne d'expulser par la force les habitants du pays : une telle violence eût été aussi indigne de la tolérance chrétienne qu'opposée à la politique européenne. Autre chose
est de soustraire les chrétiens au joug de fer des musulmans , autre chose est d'arracher de leurs foyers des populations qui peuvent invoquer une possession séculaire. Par l'effet irrésistible du temps , le dominateur mahométan n'a plus d'autre alternative que de renoncer à son pouvoir sur les chrétiens ou de l'exercer avec plus de douceur et de modération , suivant les conseils de l'intérêt et de la prudence. A la fin du dix-septième siècle, les sultans ottomans reconnaissaient déjà cette nécessité; c'est ee que prouve la première apparition du nisami-dschedid, dans la période où nous entrons. L'action de la politique européenne se fait plus vivement sentir par le moyen de la diplomatie; antérieurement il y avait bien des échanges d'ambassades, et, depuis le commencement du dix-septième siècle, des représentants des puissances maritimes résidaient auprès de la Porte, qui depuis long-temps recevait ceux de Venise et de la France. Des légations de l'Au triche et de la Pologne allaient et venaient fréquemment; mais les ambassadeurs envoyés par la Turquie en Europe à de longs intervalles apparaissaient dans les capitales des contrées de l'Occident comme des personnages étranges , qui restaient indifférents à ce qui les entourait. A partir du commeneement du dix-huitième siècle seulement, les envoyés turcs rapportèrent dans leur patrie quelque teinte de la civilisation européenne ; ce fut par les plénipotentiaires du traité de Carlovicc qu'un nouvel esprit émané de la diplomatie européenne passa dans les relations des Turcs , et dès-lors la politique ottomane se mêla intimement avec celle de l'Europe.
Avant de parler du traité russe, arrêté l'année qui suivit la paix signée à Carlovicz avec les trois autres puissances, de l'échange d'ambassades entre les parties contractantes, et du long repos qui s'étendit sur l'empire , il faut jeter un coup d'œil sur les divers personnages qui se partageaient alors le pouvoir ; l'exposé des faits doit être précédé de la connaissance des hommes qui donnaient l'impulsion. La direction suprême était entre les mains de Kœprili-Amudschasade- Husein, formé aux affaires sous le grand vésirat de son oncle et de ses cousins, champion de la foi sous les murs de Vienne
avec Kara-Mustafa, puis commandant à Schehrsor, Amasia, aux Dardanelles, et enfin gouverneur de Belgrad ; là il proposa au sultan de conduire les troupes à Wardein et combattit la marche sur Temesvar(l); le désastre de Zenta démontra la sagesse de son conseil ; et , parvenu à la dignité suprême , à la place du grand vesir Elmas , il avait donné à l'empire la paix si nécessaire dont le maintien fut son principal objet. Libéral et généreux , ami des savants et des poêles , on le vit pour une kaszide laisser tomber de sa main 100 et 200 ducats (2). Il remettait annuellement 500 bourses aux scheichs de Gonstantinople , et faisait chaque jour distribuer mille aspres parmi les pauvres. Immédiatement à côté de lui se faisait remarquer par son intelligence et son activité le reisefendi Rami, (ils d'un manœuvre du faubourg d'Ejub, qui, après avoir gagné péniblement sa vie à la sueur de son front, fut reçu parmi les scribes et s'attacha au grand poète Nabi, qui était alors secrétaire du grand vesir Kara-Mustafa. Il rivalisa de talent poétique avec son patron , et le surpassa de beaucoup comme pnbliciste ; en effet le recueil de ses écrits politiques est resté le modèle inattaquable du style clair, élégant et facile, convenable pour les considérations sur les affaires publiques. Quand Nabi fut appelé au poste de kiaja , Rami le remplaça comme secrétaire de Kara-Mustafa ; après la mort de celui-ci, il devint beglikdschi ou soussecrétaire d'état, référendaire du reisefendi, puis reis-efendi lui-même, et en cette qualité , revêtu de pleins pouvoirs par la Porte, il avait signé avec l'interprète Maurocordato le traité de Carlovicz. Ce dernier, ûls d'un marchand de soie de Chios et de Loxaudra, fille du riche marchand de bœufs Scarlatos, avait pris le nom de son aïeul, de sorte que, dans les annales ottomanes et dans le diplôme de l'empereur Léopold , il est désigné comme fils de Scarlatos. Il avait achevé ses études à Padouc, où lui avait été conféré le grade de docteur en philosophie et en médecine; à Constantinople il avait été attaché comme professeur au
(O Kaschid, 1. 1 , fol. 260.
(S) Ibid. , fol. 265.
collège de l'église patriarchale,et avait reçu la licence nécessaire pour exercer la médecine. Eu rendant des soins à Ahmed Kœprili, il gagna la confiance de ce grand vesir et succéda bientôt à Panajotti dans les fonctions d'interprète de la Porte ; c'est en cette qualité qu'il se trouvait avec Kara-Mustafa dans le camp devant Vienne. Après la chute de Kara-Mustafa, persécuté par le grand vesir Kara-lbrahim , il ne sauva sa tête qu'en sacrifiant toute sa fortune, et se vit remplacé parle renégat Sefer-Aga; réintégré bientôt après dans son emploi , après l'avènement de Suleiman II, il se rendit à Vienne avec Sulfikar-Efendi , plénipotentiaire de la Porte , et revint au bout de trois ans sans avoir obtenu aucun résultat dans sa mission. Dix ans plus tard, ses succès furent éclatants : à ta paix de Carlovicz, il fut l'âme de toutes les négociations et donna l'impulsion à toute la politique extérieure de la Porte ; aussi son gouvernement lui conféra le titre nouveau de conseiller privé et d'excellentissime , et l'empereur Léoppld l'éleva au rang de comte. Sa puissante influence s'exerça, comme celle de son prédécesseur Panajotti , au profit de ses co-religionnaires , et favorisa les relations avec les puissances chrétiennes. Dévoué à trois Kœprili , il prit part à leurs sages et bienfaisantes mesures; il jouissait d'un grand crédit surtout auprès du dernier, avec lequel, joint à Rami, il forma une espèce de triumvirat uni dans l'intérêt d'une politique modérée , mais qui ne put se saisir exclusivement de tout le pouvoir et dut fléchir devant la domination du plus ambitieux et du plus funeste de tous les muftis, de Feisullah-Efendi.
Feisullah , fils de Mohammed , seid d'Erscrum, qui faisait remonter sa généalogie jusqu'au seid Schcmseddin-Tebrisi, ami et précepteur de Mewlana-Dschelaleddin , le grand poète mystique, était venu trentetrois ans auparavant d'Erserum à Gonstantinople avec le fameux scheich Wani , prédicateur d'une si rigoureuse orthodoxie à la cour de Mohammed IV ; bientôt sa qualité de gendre de Wani le fit parvenir à une si haute considération qu'il obtint avec son maître accès auprès du sultan , puis la place de précepteur des princes Mustafa et Ahmed. Assez versé dans la science des lois , auteur