LIVRE LXI
Raphaël de Winiawa Leszczynski, petit trésorier de la couronne, père de Stanislas, qui pins tard devînt roi. Il fit son entrée avec une suite de quatre à cinq cents personnes et déploya une pompe supérieure à tout ce que l'on avait vu jusqu'alors dans les cérémonies de ce genre. Il fut logé dans le palais d'Ibrahim-Pascha t près de l'Hippodrome. Il offrit au sultan des vases d'argent, des flambeaux , des horloges, des fontaines jaillissantes, le tout en argent, et des chiens de chasse. Malgré sa nombreuse suite, il n'obtint pas un accueil au?si honorable que l'arabasnadeur impérial [5 mai 1700]; il n'osa paraître sous les yeux du sultan qu'avec cinq gentilshommes, tandis que seize comtes de. la suite d'OEttingen furent admis dans la salle où siégeait le souverain. OEttingen resta pendant la séance assis sur le sofa même do diwan ; Leszczynski n'eut qu'un tabouret recouvert de soie. Au repas donné a l'issue du diwan , il ne partagea pas avec l'ambassadeur impérial l'honneur du plat de poisson frit. Le représentant du roi de Pologne devait surtout s'occuper de faire nommer la commission pour la rectification des frontières , et pour cette opération le gouverneur polonais avait revêtu de pleins pouvoirs l'ambassadeur lui-même, le palatin de Podolie, François de Sas Dziedusycki, le staroste deStszyca . Adam de Topor Tarto, le sénéchal de Podolie, l'historien de la paix de Carlowicz, Etienne de Junosza Humiecki. Après que ces points eurent été réglés, la Porte signifia à Leszczynski qu'il pouvait partir, attendu qu'il n'était pas d'usage d'accorder une audience de congé à tous les ambassadeurs. Mais Leszczynski répondit qu'il savait fort bien ce que prescrivait la coutume , à quels égards il pouvait prétendre, ce qui était dû à la dignité de son roi; qu'il se ferait écarteler à Constan- Unople (I), plutôt que de se résigner à un tel affront; alors l'audience de congé lui fut accordée [27 juillet].
L'ambassadeur de Venise, Lorenzo Soranzo, avait précédé de trois mois le comte d'OEttingen à Constantinople ; à la nouvelle de son arrivée aui Dardanelles , deux galères
(1) Diariwn de Simpcrt, p. 264.
avaient été envoyées au-devant de lui pour l'amener dans la capitale. Il fut logé à Galata , et le H novembre parut devant le sultan. 11 obtint la coniirmatîon de la paix signée provisoirement et sous quelques réserves à Carlowicz , et amena même la conclusion d'un acte bien plus étendu où furent insérées beaucoup d'autres stipulations de traités antérieurs , qui portèrent de seize à trente le nombre des articles arrêtés à Carlowicz.
La Russie n'avait arrêté à Carlowicz qu'une trêve de deux années. Pour fiier les situations et assurer définitivement des rapports pacifiques entre les deux Etats, l'envoyé russe Oukraintzow était venu à Constantinople avec un second plénipotentiaire ; on les tint sous bonne garde , près de la porte de Sable . tant que durèrent les négociations. Ils se réunirent en conférences deux fois par semaine, dans le sérail de l'ancien grand vesir Kara-Mostafa, aveclereis-efendi Rami, et l'interprète de la porte Maorocordato. Les Russes voulaient que Ghasi-Kerman et Schahin-Kerman restassent au czar , ils demandaient la liberté du commerce, a délivrance des prisonniers , le libre exercice du culte et la faculté d'aller en pèlerinage a Jérusalem. De leur côté les Turcs insistaient pour l'évacuation des places fortifiées qui leur avaient été enlevées. Après cinq mois de négociations, les plénipotentiaires russes reçurent par un courrier l'autorisation d'accorder la destruction des forteresses conquises ; les Turcs n'en persévérèrent pas moins à réclamer leur évacuation , et ce fut seulement l'avis donné par le chan ta tare d'un rassemblement de cent mille Russes , près d'Assow , qui détermina la signature de la paix pour trente années [13 juin 1700] (1). Le traité contenait quatorze articles : le second stipule la démolition de Toghan, Ghasi-Kerman, Schahin-Kerman, Nuszret- Kerman; le cinquième fixe la frontière à travers une solitude de douze lieues , d'Or vers Assow. Le sixième accorde dans le district entre Or et le château de Mejusch , aux Tatares comme aux Russes, le droit de Chas-
te Le traité est dan» flosebid, I. i, fol. 253- «5.
ser, pêcher, élever des abeilles, abattre du bois , faire du sel ; le septième attribue à la forteresse d'Assow une étendue de territoire de sept lieues dans la direction du Kuban, où les Nogliais et les 1 scherkesses doivent s'abstenir de toute vexation à l'égard des Russes et des Cosaques ; le huitième interdit bien expressément aux Tatares de la Krimée toute irruption sur le territoire russe ; le neuvième règle la délivrance des prisonniers; le dixième assure la liberté du commerce ; le douzième garantit la tranquillité des pèlerins qui voudront se rendre à Jérusalem ; le treizième, les privilèges des agents et des interprètes ; le quatorzième décide l'envoi mutuel d'une ambassade extraordinaire dans le délai de six mois.
A l'occasion de l'audience qui devait être accordée auprès du sultau au nouvel ambassadeur français Ferriol , marquis d'Argental, il se passa l'un des faits les plus singuliers dans les annales de la diplomatie européenne. Ferriol , arrivé l'année précédente pour remplacer Châteauneuf, avait été présenté par son prédécesseur nu grand vrsir [b jauvier 1700]. Quelques jours après il se rendit avec son cortège officiel au sérail , pour offrir au sultan les présents apportés de France. Tout alla pour le mieux, jusqu'au moment où l'ambassadeur, revêtu d'un kaflan parsemé de fleurs d'or, devait être introduit auprès du sultan. Alors le tschausch-baschi remarqua qu'une longue épée repoussait les plis du kaftan dont l'ambassadeur était couvert. Maurocordato représenta que cela était contraire à tous les usages depuis si long-temps observés , d'après lesquels nul être , quel qu'il fût , ne pouvait paraître armé devant le sultan. Ferriol mit la main sur son épée, en protestant que son roi seul pouvait la lui retirer. Le grand vesir lui lit signifier qu'il ne serait point admis à l'audience s'il ne déposait son épée. Ferriol prétendit que M. de Châteauneuf lui avait déclaré avoir été introduit avec la sienne. Le grand vesir répliqua qu'il n'en avait pas été ainsi, ou que l'épée avait été si petite que personne ne l'avait remarquée. L'aga des janitschares essaya en vain de ramener l'ambassadeur à la raison : « Vous êtes des sujets, s'écria Ferriol , et moi je suis 1 e représentent d'un grand roi ! » Les vesirs
de la coupole, les kadiaskers épais èreat inutilement leur éloquence pour changer la résolution de Ferriol. Les chambellans qui l'avaient saisi sous les bras pour l'introduire, suivant l'usage , essayèrent de lui soustraire la malencontreuse épée sans qu'il s'en aperçût ; mais il les repousse avec les genoux et les coudes, se dégaine et s'écrie, en se tournant vers Maurocordato : « Violc-t-on ainsi le droit des gens! sommes-nous amis ou ennemis? — Amis, répondit Maurocordato , mais on n'entre pas l'épée au coté. — Alors je n'entrerai pas, » s'écrie l'ambassadeur transporté de colère ; et se débarrassant de son kaftan , il ordonne d'une voix retentissante aux personnes de sa suite revêtues de ce costume de le rejeter, et retourne à son palais. Le lendemain les présents lui furent renvoyés. Six mois après Ferriol se promenait dans un yacht, protégé , comme celui du sultan , par un parasol doublé de pourpre (1); le grand vesir lui flt dire, an nom du sultan , qu'il devait renoncer à la satisfaction de naviguer sur un yacht semblable , s'il ne voulait pas se faire couler à fond. Les rameurs, qui étaient des Turcs, reçurent chacun deux cents coups de bâton. La cour de France ne s'enquit pas officiellement de ces querelles, qui n'influencèrent non plus en aucune façon la conduite de la Porte , et Ferriol géra dix ans les affaires de son gouvernement à Constantinople sans avoir jamais reçu audience. Trois mois après la leçon du Bosphore, il obtint pour les ecclésiastiques et les missionnaires un chatti-schérif en tout point semblable à celui qui fut accordé en même temps au comte d'OEttingen (2). Quand , dix ans plus tard, il devint réellement fou, l'interprète Bru , parent de Voltaire , ayant annoncé au grand vesir que l'ambassadeur avait perdu la raison : « Il ne l'avait déjà plus quand il vint ici , » répondit froidement le ministre. M. de Ferriol fut le dernier ambassadeur français qui, par ses emportements et son irréflexion confirma les préventions conçues par les Turcs contre les Français; aussi ne fot-H pas traité avec plus de considération que ses
(4) Flassan , 1. iv , p. 172, et Diarium de Flwsao, p. »63.