LIVRE LXl
désirs le harem impérial. Le kislaraga l'accusa, selon les expressions de Raschid, «d'avoir attaché mystérieusement sa pensée à l'une des souveraines dont le corps est gardé dans la chambre du trésor de la chasteté (1). » C'est là un acte de culpabilité qui ne se retrouve en aucun autre temps dans les annales de l'empire ottoman. Pénétré de la plus vive douleur, succombant d'ailleurs aux souffrances d'une maladie incurable qui le retenait au lit depuis six semaines, le grand vesir sollicita la permission de quitter les affaires (2) ; sa demande lui fut accordée avec la libre disposition de sa fortune et la faculté entière de choisir sa résidence [5 septembre 1702]; il envoya en présent au sultan ses soixante meilleurs chevaux avec tous ses bijoux , et se rendit à Andrinople dans le palais construit sur la hauteur de Butschukdepe ; deux jours après, il se retira dans sa métairie située aux environs de Siliwri , et au bout de six semaines il mourut. C'était un homme généreux , magnanime , politique profond , grand ami des sciences, qui, après son oncle Mohammed -le -Cruel, après ses cousins, Ahmed-le-Politique et Mustafa-le- Vertueux, mérita bien le surnom de Sage qui loi fut donné. Malheureusement il apparut seulement comme un rayon d'espérance pour le salut de l'empire. Trois mois avant sa mort, il avait envoyé à Naima-Efendi , qui venait d'adresser à la Porte quelques cahiers de son Histoire , commencée à l'an 1000 de l'hégire, une bourse d'or avec le diplôme d'historiographe de l'empire et une assignation de 120 aspres de traitement quotidien sur la douane. La même année vit s'éteindre aussi l'astronome Scheich-Ahmcd-Dedé, célèbre par son histoire universelle et plusieurs autres ouvrages; Rodosisadc-Efendi , traducteur des biographies d'Ibn-Challikan de Nisami et de l'Histoire naturelle de Kaswini, auteur luimême d'un commentaire sur quatre kaszides du poète persan UrO ; enfin , les deux poètes Katib et Emri. L'année précédente avait aussi été funeste aux lettres : ainsi avaient disparu successivement le scheich
(<) Raschid, 1. i, fol. 261.
(2) Il n'yeutdonc point déposition ri bannissement, comnir le prétend Canlemir, I. wiii, p. H8.
mystique Nami-Mohammed , qui traduisit le livre de Mesnevi et composa sur les sept mots sacrés des derwischs l'ouvrage intitulé la Pierre de touche des rèyles de l'ordre , et sept autres savants inscrits dans les biographies des poètes, parmi lesquels il faut citer le mufti Debbaghsade-Mohammed. Les poètes avaient péri en plus grand nombre encore en 1700, car les biographies et les anthologies n'en comptent pas moins de douze enlevées alors aux Muses.
Sur l'indication du mufti Feisullah , le sceau impérial fut remis à Mustafa-Daltaban-Pascha, l'exterminateur des Arabes, Servien rude et grossier qui ne savait ni lire ni écrire, et qui avait peu profité des bons conseils que lui avait adressés dans une lettre le grand vesir Husein-Kœprili. A l'avis de sa nomination il se mit aussitôt en route , et six jours après la retraite de Kœprili il était déjà près de Skutari , où l'inspecteur des douanes et le kîaja de son prédécesseur vinrent à sa rencontre avec de riches présents. Le kaimakam Jusuf-Pascha le traita dans le jardin du Phare. Le lendemain il se rendit, sans toucher à Constantinople, sur le rivage d'Europe, près de San-Stefano, et continua sa route sur Andrinople. Le defterdar, le reis-efendi , le tschausch-baschi vinrent jusqu'à nafsza lui offrir leurs félicitations , et avec eux se trouvait l'auteur anonyme et inconnu de l'excellente histoire de la Bibliothèque de Berlin, qui a décrit les événements de son temps comme témoin oculaire (1 ). Ils le rencontrèrent non loin de Kullélikoi , et trois jours après ils passèrent la nuit dans le village d'Iskenderijé à une lieue d'Andrinople, où le reis-efendi donna un repas à Daltaban. Là se présentèrent les trois premiers agas de l'armée , un fils du mufti , l'imam impérial . le kaimakam d'Andrinople , beaufrère du sultan. A une demi-lieue au-delà d'Iskenderijé les coureurs du nouveau grand vesir furent revêtus d'habits de velours , et ses autres serviteurs furent habillés de drap fin; puis se présentèrent les tschauschs, pour régler l'ordre et la marche. Une demi-
(\) Hasrhid . I. i. fol. 2G4. ot Ilisl. de h bibîîoth.'^uc (le bVrlin, ir 7:., fol. 1S3.
lieue plus loin encore parut le grand chambellan ; les vesirs , les grands juges , les seigneurs du diwan attendaient ou lieu fixé pour le repas. Quand le cortège fut arrivé près de la tente du mufti , ce grand dignitaire de la loi et le chef des émirs s'avancèrent jusqu'à l'eitrémité du tapis de la tente; le grand vesir descendit de cheval, non sur la pierre dressée à cet;eû~et, mais au hasard. 11 baisa la main du mufti , et frappa dans celle du nakib. Après le repas le grand vesir et le mufti, le nakib avec le kaimakam et le nischandschi montèrent à cheval. Devant les portes de la ville étaient rangés les jaoitschares avec leurs officiers prêts à complimenter le nouveau grand vesir, qui alla recevoir de la main du sultan le sceau de l'empire dans le kœschk des processions. Ensuite Daltaban se rendit droit au diwan, où les officiers de l'état-major des troupes lui présentèrent leurs hommages. De riches présents et des pelisses d'honneur furent distribués dans cette circonstance. A la suite de ces cérémonies qui avaient encore conservé toute leur importance, la première mesure de Daltaban fut de jeter en prison le kiaja, le trésorier et le beau-frère du dernier grand vesir, pour leur arracher de l'argent. Le sultan, la sultane Chadische et la Validé envoyèrent des présents au grand vesir, qui récompensa généreusement le silihdar Ali chargé de les lui offrir, et les pages qui accompagnaient ce messager. Daltaban revêtit d'une pelisse de martre zibeline le précepteur du prince, fils du tout-puissant mufti, qui vint le féliciter sur son élévation, et le barbier qui lui apporta l'heureuse nouvelle que la tète de l'héritier du trône avait été rasée pour la première fois. Le grand vesir eut l'insigne honneur de traiter dans son palais le sultan, auquel il offrit des poignards, une ceinture garnie de pierreries, une pelisse magnifique, un cheval de bataille, beaucoup de paquets d'étoffes précieuses , et cinq bourses pleines de monnaies nouvellement frappées. Le sultan satisfait lui envoya encore une pelisse de martre zibeline ; mais la fête donnée par le vesir dut lui coûter au moins 20,000 ducats. 11 y eut encore un échange de présents entre le grand vesir et le grand écuyer. Le chef des baltadschts bouclés , ou eunuques blancs , qui le premier
avait apporté au grand vesir la nouvelle de la naissance du prince Ahmed, reçut de lui 100 ducats [ 18 février 1703] , de riches étoffes et une pièce de drap fin'; l'aga confident qui lui remit les lettres de notification du sultan sur le même événement eut 800 ducats , un cheval et une pelisse. Douze jours après, le sultan donnait une halwet, collation de sucreries; le grand vesir lui envoya un cheval sellé , des bourses pleines d'or et un bouquet de fleurs avec une lettre , dans laquelle il offrait ses félicitations sur l'approche du printemps. Le retour de cette saison était d'autant plus agréable au sultan, qu'à l'exemple de son père , le sultan Mohammed , il aimait passionnément la chasse, battant sans cesse la campagne entre Andrinople et Constantinople : aussi le grand vesir prit-il le soin de faire établir des approvisionnements de vivre pour deux à trois semaines à Tschorli , Burgas et Karischduran.
La première ordonnance de Daltaban concerna le costume des chrétiens et des juifs, et même des femmes de musulmans. Il fut interdit aux chrétiens et aux juifs de faire usage de pantoufles jaunes, de kalpaks de drap rouge ou ornés de galons à la manière des Tatares ; ils ne devaient appliquer que le noir à leur chaussure et à leur coiffure (1). Le drogman du traître qui avait livré Carabusa aux Turcs, et qui jouissait d'une pension pour ce service , reçut des coups de bâton sur la plante des pieds parce qu'il fut rencontré avec des pantoufles jaunes. Quant aux femmes qui, au lieu de s'envelopper d'amples vêtements, en portaient d'étroits pour se dessiner la taille, et ne se voilaient le visage qu'avec de la mousseline légère , à travers laquelle se découvraient les traits, elles durent reprendre les larges manteaux flottants et faire tomber de leur front un tissu noir, épais, impénétrable aux regards étrangers. D'un autre côté les vesirs. qui jusqu'alors dans les circonstances oflfleielle* avaient porté les turbans élevés de forme cylindrique, comme les autres seigneurs du diwan, obtinrent la permission de se coiffer du kallawi , turban de forme pyramidale ,
(1) UisL de la bibliolhtMjue de Berlin, n* 75. fol. 187.