‹ Histoire de l'Empire ottomanChapitre 165 sur 384 · LIVRE LXl · texte numérisé non relu

LIVRE LXl

orné de raies d'or à sa base , jusqu'alors réservé exclusivement au grand vesir. Ensuite le kaimnkam et le nischandschi - pascha eurent la faculté de paraître à côté du grand vesir vêtus de pelisses de zibeline doublées de satin, et de kaftansdeNikde. Au reste, le grand vesir prit des mesures plus importantes et plus utiles; il interdit l'exportation des armes de guerre , ordonna de soumettre les tschauschs et les registres des wakfs à un contrôle sévère , régla les tarifs des douanes et le paiement exact des troupes. Quelques tschaiks ayant chargé des boulets et des bombes sur la mer Noire, contrairement à la défense, furent saisies et confisquées; le commandant du château du canal sur la mer Noire fut déposé , et pour appuyer à une exécution plus redoutable de l'ordonnance , on envoya dans les ch&teaux du Bosphore vingtsix canons et vingt fauconneaux. Le nombre des tschauschs soldés s'était accru jusqu'à mille, dont cinquante seulement remplissait un service actif auprès de la Porte. Le tschausch-baschi fut chargé de faire l'appel de tous les autres et de renvoyer ceux qui n'étaient pas portés sur les listes ou qui ne remplissaient pas de fonctions réelles. La surveillance des biens religieux conférés à la mosquée de Suleiman par ce sultan luimême appartient au grand vesir : Daltaban exposa au Grand-Seigneur que dans les derniers temps ces biens avaient diminué dans leurs produits par l'effet d'une mauvaise administration ; qu'on pourrait laisser les traitements de nouvelle création à cinquante fonctionnaires durant leur vie; mais qu'à mesure de leur extinction les deux tiers de ces émoluments profiteraient aux wakfs ; qu'en outre, pour les réparations extraordinaires des édifices , aucune dépense ne pourrait être faite sans l'avis préalable du contrôleur des wakfs et de l'inspecteur des constructions et des travaux hydrauliques.

Cependant Daltaban envoya par le chambellan Bairam-Aga l'ordrede mortau kiaja da grand vesir, Hasan, gouverneur de Schehrsor. Comme Bairam-Aga avait rempli souvent de pareilles missions, Hasan, qui se défiait fortement d'un tel messager , le fit étrangler avec le cordon préparé pour luimême , envoya la tête de la victime à Andrinople , et, pensant être en sûreté dans le

lieu où on le soupçonnerait le moins , il s'enfuit à Constantinople. Là il se tint caché dans son propre harem , qu'il avait laissé tout disposé au moment de son départ pour Schehrsor. Il fut proscrit, et reçut dès-lors le surnom de Firari ou le fugitif.

A cette époque aussi le patriarche des Arméniens Aviettis persécuta ses compatriotes catholiques, dont il fit enfermer plusieurs. Il fut mandé pour cela de Constantinople à Andrinople, et le grand vesir lui dit: « Chien, ne sais-tu pas que le sultan seul a le droit de condamner à la prison ! » Puis tr ordonna de le jeter dans un cachot. Néanmoins , sur les instances du mufti , il le relâcha , et quatre des plus riches catholiques furent enchaînés comme esclaves aux bancs des rameurs sur les galères [24 octobre 1703]. Les jésuites s'étant mis à prêcher en Turc dans les églises des Arméniens, d'après la permission du patriarche Supi , soulevèrent contre eux ceux de ces gens qui n'étaient pas catholiques. Les wertabietes de ces Arméniens, ayant à leur tête le métropolitain Ephraïm, se rendirent à Andrinople pour exposer leurs griefs contre les catholiques et contre le patriarche lui-même. « Qu'est-ce que des catholiques? demanda le kiaja aux plaignants introduits auprès de lui , ne sontce pas des infidèles?» Ephraïm ayant répondu affirmativement : a Eh bien, reprit le kiaja , qu'un cochon soit blanc ou noir, c'est toujours un cochon; la Sublime Porte ne se soucie pas des différences entre un Arménien, un catholique et un schismatique (1). » En dépit de cette déclaration de tolérance à la turque , Ephraïm obtint la déposition du patriarche Supi, dont le successeur Avedick , bien que gagné par l'argent des jésuites à promettre sa protection aux catholiques, commença par les excommunier et les persécuter. Le collège des jésuites à Erserum, où ces religieux avaient déjà converti trois cents jeunes Arméniens, fut fermé; les jésuites se dispersèrent et gagnèrent la Perse ou Constantinople. Ce qui fit tort aux catholiques dans l'opinion, ce fut surtout la quantité de Français qui abjurèrent leur religion pour em-

(l) Lamolraye, I. i, p. 399.

brasser l'Islam ; on vit entre autres on abbé se présenter devant le grand vcsir, blasphémer Dieu et fouler aux pieds la sainte hostie. Le grand vesir, sans donner aucun signe d'ironie ou de mépris , ordonna froidement que l'on procédât à la circoncision du renégat.

Le mufti Feisullah, qui avait porté Daltaban à la direction de l'État, et qui ne le trouvait pas assez docile , se fortifia contre lui en élevant le reis-efendi Rami à la dignité de vesir. Abdi, fils d'un scheich de Cbalwetis, devint reis-efendi. Le place de kaimakam fut conférée à Kœprili-Abdullah-Pascha, fils du grand vesir tué à Slankamen ; les fonctions de nischandschi passèrent au savant calligraphe persan Ebubekr de Schirwan , qui fut remplacé lui-même dans le poste de rusnamedschf par l'ancien defterdar Muhsinsade-Mohammed. Le savant grand juge Ewlia-Mohammed mourut à cette époque.

Alors s'éteignit aussi , à l'Age de 85 ans ; une pieuse et savante femme nommée Ummetul- Dschebbar, épouse du fameux prédicateur Wani, et belle-mère du mufti Feisullah. Elle était si versée dans le koran et la tradition qu'elle soutenait des discussions théologiques avec son mari et son gendre ; si pieuse, qu'elle se levait cinq fois la nuit pour faire sa prière, et lisait en cinq jours le koran. Le mufti, le grand vesir, le nakib, les grands juges, les grands ulémas assistèrent à ses funérailles à Andrinople , et virent ses dépouilles mortelles déposées sous le porche de la mosquée de Taschlik.

Cependant de graves événements en Krimée attirèrent vivement l'attention du grand vesir et entraînèrent en partie sa chute. Daltaban voulait bien sérieusement la guerre, et, quoiqu'il eût donné les assurances les plus amicales à l'ambassadeur russe arrivé aussitôt après sa nomination , il était tout préoccupé de préparatifs de défense contre la Russie. Sur le détroit de Kertscb, è la pointe du cap d'Akindiburuni (le courant) , il fit élever un fort pour fermer le canal aux bâtiments russes, et y établit des batteries à fleur d'eau. D'un autre côté, le chan de Krimée , Dewlet-Girai , qui ne songeait qu'à faire des irruptions sur les territoires russes et polonais, avait déjà plusieurs fois adressé à la Porte des avis sur les préparatifs mili-

taires de la Russie. Ces renseignements se trouvaient mal fondés. Maintenant le kalgha Seadet-Girai parut en Bessarabie avec des masses de Ta tares, et il écrivit à Jusuf-Pascha , gouverneur d'Ocsakow, que les Kusses élevaient des fortifications et armaient une flotte. L'ambassadeur russe à Andrinople , interrogé sur ces faits, répondit que le château que son maître faisait construire pour tenir en bride les Cosaques de Potkal était éloigné de plus de quarante lieues de Pèrekop , que le czar n'avait pas plus de douze vaisseaux de guerre dans la mer d'Assow. et qu'il était prêt à les vendre aux Turcs. Ces explications déterminèrent la déposition du chan ; on le remplaça par son père, le vieux et goutteux Sélim-Girai , auquel Daltaban devait le premier degré de sa grandeur, le grade d'aga des janitschares, et qui fut revêtu de la dignité de chan pour la quatrième fois (26 décembre 1702). Amené en voiture à Andrinople, il reçut l'investiture avec le cérémonial accoutumé ; son plus jeune fils , Kaplan-Girai, fut nommé nureddin; la dignité de kalgha passa au troisième, Ghasi- Girai. Mais Dewlet-Girai n'obéit point aux ordres de la Porte qui le renversait, et envoya son frère Seadet attaquer Akkerman et Ismaïl. Jusuf eut à repousser dans cette dernière place les attaques de Seadet et des Noghais soulevés. La Porte, sentant le besoin de secourir promptement Jusuf, fit partir dix régiments de janitschares, quinze mille lewends, et proclamer une levée générale au-delà du Balkan , à Silistria , Nicopolis ; le beglerbeg de Rumili reçut ordre de se porter à marches forcées vers Ocsakow avec des troupes de Valona, Delvino, Achrida, Ilbesznn, Janina , Skutari, prenant avec lui le pascha de Salonik. En même temps des lettres pressantes forent adressées à Dewlet-Girai pour le déterminer à la soumission.

A Constantinople, si l'on redoutait une irruption des Noghais, Ton tremblait bien pins fortement à l'idée d'une guerre contre la Russie ou l'Autriche ; car le bruit se répandait que toutes ces grandes levées de troupes se faisaient dans la prévision d'une lutte avec ces deux redoutables puissances. Au reste, l'opinion avait deviné juste. Daltaban disait : a Nous sommes satisfaits des ïatares, » et à

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se* familiers il racontait qu'en songe il s'était va conquérant d'Ofen ; les personnes de son entourage répétaient : « Notre pascha Ta se lancer dans la carrière des combats, et il obtiendra des triomphes. » Mais ses plans de guerre et de conquêtes rencontraient des obstacles dans le mufti , qui refusa le fetwa pour les autoriser, et dans Rami, le vesir, qui avait conclu la paix de Garlowicz. Daltaban imagina, comme l'espédient le plus sûr, d'inviter le mufti à une fête et de l'empoisonner. Ce projet fut trahi par le kiaja Ibrahim; le mufti se tint sur ses gardes, et s'unit avec Rami et Maurocordato contre leur ennemi commun, qu'ils représentèrent comme un empoisonneur et un brandon de discorde. Déjà Daltaban s'était aliéné le sultan par sa violence, sa grossièreté et son empressement à proposer pour les emplois les plus importants plusieurs de ses créatures incapables de les occuper ; et il avait osé dans maintes circonstances humilier le mufti et les eunuques. Maintenant feisullah, Rami et Maurocordato représentèrent au sultan que le calme ne pourrait être rétabli en Krimée tant que Daltaban serait grand vesir; et cela paraissait d'autant plus probable, que les deux rebelles , Dewlet et Seadet-Girai , pour tromper leurs partisans, répandaient le bruit de leur intelligence secrète avec le grand vesir. Daltaban fut donc mandé au sérail [24 janvier 1703]. Au même moment, sur l'ordre qu'il avait reçu, Kami se rendait à la porte du grand vesir ; là on lui dit que le ministre suprême tfvait été appelé auprès du Grand- Seigneur, et Rami attendit un message du sérail. Un chambellan vint lui apporter le sceau de l'empire, qui avait été repris à Daltaban. Celui-ci fut d'abord retenu entre les deux portes du sérail, dans la chambre du bourreau , et au bout de trois jours livré au supplice (1).

Rami, le plus ferme appui delà paix, avait beaucoup à faire, en prenant la direction du gouvernement, pour rétablir le calme au-dedans et maintenir les bons rapports extérieurs. La révolte des Noghais tomba

(1) KasdmL fol. :v:*. Osmansadr . histoire des grands vesirs.

d'elle-même au bruit de son élévation ; la renommée le faisait marcher en personne contre les rebelles avec vingt mille janitschares et cinq mille volontaires. Dewlet et Seadet-Girai s'enfuirent vers le Kuban et chez les Tscherkesses (i). Jusuf, pascha d'Ocsakow, se jeta sur les Noghais avec ses troupes, pendant trois mois les épouvanta par la fureur de ses vengeances , leur fit payer 000 bourses et imposa sur chaque maison la fourniture de dix kilos de blé, dix kilos d'orge et un bœuf. Une commission se réunit, composée du juge, du molla et du mufti de Babataghi, des juges deKili, d'Ismaïl et d'Akkerman , pour faire restituer aux propriétaires les biens enlevés par les Tatares dans les cantons de Tomorova, Is> maïl et Kili. La tranquillité rétablie parmi les Tatares , il s'agissait maintenant de châtier les habitants soulevés de la Mingrélie et du Guriel, qui depuis plusieurs années refusaient les impôts , et les Abases qui pillaient les marchands et les traînaient en esclavage. Cinquante-sept ans auparavant, sept paschas avaient entrepris une expédition contre la Mingrélie ; maintenant le gouverneur d'Erserum, Kœse-Chalil - Pascha , se mit en marche avec plusieurs paschas et begs, pour attaquer vigoureusement les rebelles de trois côtés à la fois, de Trébizonde , de Tschildir et d'Erserum (2).

Cependant les frontières restaient toujours à fixer avec les quatre puissances signataires de la paix de Carlowicz ; les plus grandes difficultés s'élevaient surtout avec l'Autriche. Trois mois après la conclusion du traité, avait été rédigé un acte préliminaire , dont l'objet était la fixation des limites respectives ; l'année suivante on formula l'acte de délimitation générale ; puis vinrent successivement les règlements séparés des frontières du Syrmium , de la Bosnie et de la Croatie, de la Transylvanie et du Banat ; ce fut seulement après l'achèvement de tou-

(i) Uistoiic de la bibliothèque de Derlin , n" 75. fol. 215. Histoire du prince Mohammed G irai. fol. 118. Raschid. I. i, fol. 172. Scbessejar.

(?) Ila«cbid. fol. 273 . et Nli>l. de la bibliothèque de Kerlin . fol. 20«J.

tes ces opérations que l'on régularisa une convention qui fixait Novi comme le point de séparation entre les possessions ottomanes et celles de Venise (1). Tous ces débats si longs et si compliqués furent dirigés par le comte Marsigli, fondateur de l'Institut scientifique de Bologne , qui régla tous les intérêts avec l 'ex-ambassadeur extraordinaire à Vienne Ibrahim , nommé à son retour gouverneur de Temeswar, et investi à cet effet de pleins pouvoirs par la Porte. Après le départ du comte OEttingen , le secrétaire d'ambassade Talman était resté près de la Porte en qualité de résident. Il obtint l'éloignement de Tœkœli de la frontière et son bannissement à Nicomédie , où l'ex-roi des Kruczes établit sa demeure dans une ferme hors de la ville. Les différends sur les frontières avaient été accommodés à peu près en même temps avec Venise et avec l'empire d'Allemagne (2). La délimitation avec la Pologne ne fut terminée que cette année, après que le roi Auguste , que les historiens ottomans désignent toujours par le nom de briseur de fer à cheval, eut été reconnu en qualité de souverain par la Porte , auprès de laquelle il avait envoyé le vice-trésorier de la couronne Raphaël de Wieniawa Lesczynski (3). Déjà il avait notifié son élection par l'entremise du châtelain deHalicz, Pierre de Wieniawa Bronicz. Les difficultés avec la Russie, relativement aux frontières , ne furent aplanies que deux ans plus tard au moyen de deux conventions. D'après la première, d'octobre 1704, la Suliva devait séparer les deux empires; la deuxième, en date du 22 octobre 1705, fixa pour limite le cours du Dnieper. Les deux parties avaient choisi pour commissaires Oukraiotzow et Moharamed-Efendi. Les instructions donnèrent lieu à une correspon-

(1) Instrumenta liniitanco délia evacuationc dcl territorio di Novi, ecessionc di esso insicme col castello dal Nome alla Porla ottomana. 12 agosto 1703 Dans le dossier de la Sle-R. , tradollo da Aloise Walde, Ces. interprète.

(2) Dans le grand irocha de Rami , lettres du grand vesir au gouvernement de Bosnie, relativement à la délimitation des frontières vénitiennes, »" 1*2, 153 , 15a, 211, 239, 240.

(3) ftaschid, I. i, fol. 255. Hisl. du defterdar.

dance très active du grand vesir avec le chan,le gouverneur d'Ocsakow et Mohammed-Efendi.

Rami convaincu , comme Husein-Kœprili, de la nécessité de nouvelles mesures, et formé dès sa jeunesse à la pratique de l'administration intérieure, appliqua tous ses soins à des plans de réforme. Il songea d'abord à rendre plus libres le» mouvements des chefs ottomans dans les places frontières de l'empire, à l'orient et à l'occident : il envoya au gouverneur de Bagdad 350 bourses pour entretenir les lewends contre les Arabes rebelles; à Widdin et Temesvar, il transforma en biens héréditaires pour les sujets (Odschakliks) les domaines de la couronne affectés jusqu'alors aux grands vesirs; de la sorte il assura le paiement plus régulier de la solde des troupes assignée sur les impôts de ces terres, et augmenta le nombre des habitants du Banat de Temeswar, dépeuplé par les dernières guerres ; cette année seule amena huit mille nouveaux sujets en ces lieux (1). La solde de seize mille hommes de troupes de Bosnie dut être aussi prélevée sur les domaines de l'État dans cette province. Celle des garnisons de Belgrad et des palanqoes voisines fut prise sur les fermages des villes environnantes. Afin de régler les revenus et les dépenses de l'arsenal, Rami manda le kapudan-pascha et l'intendant des chantiers à Andrinople , et beaucoup de droits éventuels, qui jusqu'alors avaient profité aux employés, revinrent au trésor impérial (2). Dans les derniers temps, la passion pour les fourrures avait été poussée si loin qu'une pelisse de martre zibeline se vendait 1,500 piastres, et que les marchands vendaient 50 et 100 piastres une fourrure d'hermine achetée par eux 20 piastres. Les prix de ces objets furent fixés par une taxe qui régla aussi la valeur d'autres espèces de fourrures. Une ordonnance du grand vesir chargea l'aga des janitschares et le bostaodschi-baschi de signaler toutes les femmes de mauvaise vie d' Andrinople, et de les di-

(1 ) Flist. de la bibliothèque de Berlin , n« 75. fol. 221.

(2) Rascbid, 1. 1. fol. 2A7. Une lettre qui fitalt s stations des flottes se trouve dans linscha de Rami. n* 164. [Bibliothèque de la cour impériale 423].

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