LIVRE LXI
riger sous escorte vers Rodosto et Mnlghara. Tous les soldats tirés d Egypte forent consignés à Andrinople. On s'occupa aussi des moyens de fournir continuellement de l'eau aux habitants de la seconde capitale de l'empire. Après avoir fait évaluer les travaux nécessaires pour mettre en bon état l'aqueduc de Ssaruchanli , le grand vesir assigna des sommes suffisantes aux dépenses, et fit en outre conduire vers la ville les eaux de la Jundscha, qui prend sa source près du sérail de Chisrlik. Il n'appliqua pas moins de soins au rétablissement de la mosquée de Janboli, qui était en ruines depuis plusieurs années , de telle sorte que des chrétiens et des juifs avaient construit des maisons au milieu de ces débris, et que des arbrisseaux croissaient sur l'emplacement du maître-autel. Les lieux consacrés furent déblayés, débarrassés des constructions des infidèles, et le temple fut rendu au culte de l'Islam sous le nom de mosquée du sultan Mustafa. Pour garantir la sûreté des caravanes de pèlerins, des présents furent remis bien exactement aux Arabes du désert; la dignité d'émirolhadsch fut conférée au gouverneur d'Adana , Mohammed-Pascha , fils de Bairam , guerrier infatigable ; en même temps l'on donna le titre de dscherdedschi ( qui va à la rencontre) à Kawaszoghli-Hasan-Pascha, qui eut le gouvernement des sandschaks de Ghasa et Nablus, et put disposer des troupes de Tripoli, Ssaida, Beirut et Jérusalem : au moyen de ces sages dispositions, les Arabes respectèrent la sainte caravane. L'émirol-hadsch , après l'accomplissement du pèlerinage , ne se tint pas à la Mecque selon la coutume ; il se porta aussitôt en avant, résolu à tomber sur les Arabes s'ils se montraient; il avait quatre-vingt-dix enseignes, et le dscherdedschi devait en outre venir à sa rencontre avec trente autres enseignes. Les Arabes des tribus de Ssahra et d'Ansa s'étaient bien réunis au nombre de six mille, et se montrèrent à la station de Maan ; mais tandis qu'ils étaient attaqués par le dscherdedschi Kawaszoghli et par le scheich des Arabes de Damas, Koleb, combattant dans ses rangs, la caravane continua sa route sans avoir été atteinte. Les tribus turkmannes qui par leurs brigandages infestaient les cantons d'Asir et de Maszisz , furent rame-
nées à l'obéissance parle gouverneur d'Adana; d'autres tribus de même race furent transplantées en Anatoli par le gouverneur de Siwas. Les dispositions de Kami pour toutes les innovations utiles se montrent encore dans l'ordre adressé aux juifs fabricants de draps à Salonik et aux Grecs fabricants de soieries de Brusa , de faire confectionner dans leurs manufactures les espèces de tissus et d'étoffes qui jusqu'alors avaient été importées d'Europe; il essaya aussi la culture du café , qui , prétendait le beglerbeg de Dschidde, ne pouvait être propagée que par la plantation de fèves avalées d'abord puis rendues par des hirondelles (I).
L'attention de Rami se portait sur toutes les branches de l'administration et s'étendait dans toutes les provinces de l'empire. Jaffa, qui servait de port à Ghasa , Ram la et Nablus, avaient besoin d'être protégés contre les corsaires francs et les Arabes syriens ; il y envoya cent hommes de garnison avec six officiers et deux tschauschs, un inspecteur des fortifications , un commandant de place, dix grosses pièces d'artillerie, trois canons de sept, deux de douze , deux mille boulets , deux cents quintaux de poudre. Le prince de Valachie, Brancovan Cantacuzène Bessaraba , dont le grand chancelier Radul- Gretschan a décrit le règne sur le ton du panégyrique, fut mandé à Constantinople.
Il occupait le trône princier depuis quinze ans, et durant douze années de guerre il s'était maintenu à force d'habileté contre Tœkœli , le chan , le sultan , le czar et l'empereur ; de sorte que le souverain de l'Allemagne l'avait élevé au rang de prince du Saint-Empire , ce qui n'empêcha pas le sultan Mustafa de le confirmer dans la dignité de woiwode de Valachie, et, après la paix de Carlowicz, de lui assurer la domination viagère de ce pays. 11 était parvenu à déjouer complètement un complot tramé contre lui près de la Porte par des bojards mécontents, et même avait rtussi à renverser son ennemi , Antiochus Gantemir, fils de Gonstan-
(1) La lettre de Rami au boglcrbeg de Dschidde sur cette circonstance se trouve dans l'Insrba. [Bibliothèque de la cour impériale, n° 213.)
tin et frère de Démétrius l'historien , et à faire investir du gouvernement de ce pays son gendre Duka (1). Mais il avait un ennemi implacable dans Maarocordato , interprète de la Porte , qui se joignit maintenant à Rami pour le détruire. Le second écuyer Sélim-Aga parut à Bukarest pour le sommer de se rendre à Andrinople. Le prince avait la fièvre, ou la peur lui causa un tremblement; ce fut un prétexte pour retarder son départ, et il espérait ensuite faire agréer ses excuses et obtenir la faculté de rester chez lui. Son médecin Pilarino calma l'impatience de l'écuyeren l'assurant que si le prince voulait arriver vivant à Andrinople, il lui fallait voyager bien lentement. Malgré tous les bons offices des puissants amis de Brancovan près de la Porte , du mufti Fei9ullah , du silihdar Ali de Tschorli , et d'Uasan beau-frère du grand vesir, l'ordre du voyage ne fut pas révoqué , et après avoir employé plus d'un mois pour le trajet de Bukarest à Andrinople , le prince arriva enfin à Arnandkoi près deConstantinople. Il offrit à son ennemi Maurocordato une pelisse précieuse , un cheval de bataille magnifiquement harnaché, et mille ducats; et négocia ensuite avec lui sur l'augmentation du tribut annuel de 270 bourses que la Porte voulait doubler. Brancovan à grand'peine se résignait à une augmentation de 100 à 120 bourses ; mais voyant qu'il ne pourrait rien obtenir par les voies de la corruption , il s'engagea au paiement des 5M> bourses, à la condition toutefois que ce tribut, au lieu d'être appelé capitation , serait donné sous le nom de trésor de Moldavie ( 24 juin 1703 ). Le grand vesir, circonvenu par les protecteurs de Brancovan, le reçut gracieusement. Le mardi suivant jour de diwan , audience solennelle lui fut accordée par le sultan. Introduit selon le cérémonial en usage pour les princes de Moldavie et de Valachie, par le secrétaire et l'intendant des tschauschs , après le diwan et le repas du grand vesir, il fut revêtu du kaftan et de la kuka par le trésorier ; et il reçut le diplôme de confirmation comme prince de Valachie pour sa vie.
(1) Engd, liisl, de l» Valachfr, J». 35.'».
Tout occupé du soin d'améliorer les finances , Rami ne pressurait pas les sujets ; loin de là , il restitua à la famille Kœprili les biens et les métairies confisquées par Daltaban. Durant son grand vésirat, l'État ne saisit les successions de riches fonctionnaires que dans le cas où ceux-ci étaient redevables envers le fisc , sinon les biens passaient dans leur intégralité aux héritiers. Par de tels procédés il gagna les affections de beaucoup de particuliers ; mais d'un autre côté il s'attira l'inimitié des hauts dignitaires, dont il diminuait fortement les revenus éventuels , et que souvent même il ne craignit pas de faire bastonner contrairement aux coutumes et sans aucun égard pour leur rang. Ainsi il ordonna d'appliquer deux cents coups de bâton au defterdar des galions et douze à l'intendant de l'orge, deux fois déjà chargé de l'inspection des janitschares, qui refusait de solder le compte des compagnies d'ouvriers ; le patient ne fut soustrait à la continuation de ce chàtimentque par les représentations du muhsir-aga. De tels actes avaient soulevé contre Rami la haine de toutes les troupes et particulièrement des janitschares. Son kiaja, qui avait jadis occupé le môme poste sous Kœprili, alors que Rami était reis-efendi et par conséquent son subordonné, ne pouvant supporter maintenant les manières hautaines et blessantes de celui dont il avait été le supérieur, se plaignit auprès du mufti , qui détermina Rami a l'éloigner de sa personne en le nommant aga des janitschares. L'officier qui occupait ce poste fat envoyé à la Canée avec le titre de gouverneur et la dignité de pascha à trois queues. L'aga des sipahis devint ministre de l'intérieur, et fut remplacé par l'ancien général des armuriers.
Outre le ressentiment des janitschares contre Rami pour l'outrage fait à leur ancien inspecteur , ces miliciens nourrissaient encore des rancunes profondes contre un grand vtsir étranger à l'armée, qui n'était parvenu à la première dignité de l'empire que par le supplice de Daltaban, dont la valeur compensait au moins l'humeur tyrannique , et à l'aide de la protection du mufti Feisultah , odieux par son ambition et son caractère impérieux. Jamais contraste plus frappant entre les seigneurs du sabre et les seigneur*