‹ Histoire de l'Empire ottomanChapitre 167 sur 384 · LIVRE LXI · texte numérisé non relu

LIVRE LXI

de la plume ne s'était fait sentir qne dans le remplacement de Daltaban par Rami. Le premier, oppresseur rade et grossier, incapable d'écrire on de lire, maniait vigoureusement une épée ; le second, écrivain distingué, négociateur habile et délié , ne connaissait absolument rien à la guerre. L'histoire signaleplusieurshommesd'étatéminentsqui étaient en même temps de grands généraux , mais rarement et par exception elle peut citer de glorieux guerriers qui aient su à la fois écrire et se battre , manier aussi bien le fer que la plume. Rami possédait les qualités d'un écrivain distingué, comme le prouvent les deux recueils de ses écrits politiques , véritables modèles du style simple, clair et noble, si propre à la politique ; mais il n'avait point paru sur les champs de bataille, et il avait blessé les soldats par la part prise au supplice de Daltaban , par l'outrage fait à un officier supérieur. Il s'était aussi aliéné les ulémas par ses complaisances envers le mufti Feisullah , odieux a ce corps. Au reste, l'avidité et l'orgueil intolérables du mufti commençaient à peser lourdement sur Rami lui-même. La famille et les partisans de Feisullah osaient dire que le grand vesir était client de leur patron , et Rami, qui savait bien que son prédécesseur était tombé victime de la passion de Feisullah pour le pouvoir, songea maintenant mystérieusement aux moyens d'éloigner ce redoutable protecteur.

A tous les motifs de mécontentement public vinrent se joindre encore pour les habi- - tants de la capitale la résolution plus manifeste du sultan de se fixer à And ri do pie, où il passait le temps à chasser. L'on était en outre indigné des sommes énormes consacrées à élever des palais pour la célébration des noces des trois princesses fiancées au vesir Kuuman-Kœprili, frère d'Abdullah, au vesir Ali, fils de l'ancien grand vesir Kara- Mustafa , et à l'écuyer favori Ali de Tschorli. Deux cents dschebedschis préludèrent aux troubles en refusant de partir pour la Géorgie où le gouvernement les envoyait, avant d'avoir reçu leur arriéré de solde. Depuis quelque temps on avait érigé en coutume de ne pas payer complètement la solde aux sept odschaks du corps de troupes mercenaires des janitschares, sipnhis, silihdars.

topdschis , toparabadschis , dschebedschis et bostandschis , et de leur donner seulement des à-comptes (1). L'aga et le kiaja des dschebedschis jugèrent prudent de faire remettre l'argent réclamé , et d'embarquer de suite les deux cents dschebedschis turbulents. Sur le rapport adressé à Andrinople par le kaimakam Jusuf-Pascha , le grand vesir blâma la faiblesse des autorités en cette circonstance , nomma le jeune Kœprili-Abdullah à la place de Jusuf-Pascha ; il donna aussi un successeur au dschebedschi-baschi dans la personne de son client , Tbrahim-Aga ; toutefois cette dernière nomination ne fut point d'abord publiée ; Ibrahim-Aga parut d'abord être banni de la résidence de la cour. Il entra ainsi comme disgracié dans Constantinople, où bientôt H prit le poste de général des dschebedschis. Il y avait à peu près un mois que le nouveau dschebedschi-baschi était a Constantinople, quand ses troupes s'agitèrent de nouveau ; mais cette fois le tumulte dura plus long-temps , et il eut pour résultat une révolution sur le trône. Le kaimakam s'empressa de leur promettre le paiement de dix quartiers arriérés de solde , et de plus un présent de vingt bourses ; mais alors se mêlèrent parmi eux des janitschares , qui laissaient enfin éclater leur colère long-temps contenue contre les torts du grand vesir. Ils conseillèrent aux dschebedschis de ne pas accepter les offres de l'autorité et de se réunir sous une même bannière, près des marmites, sur le marché à la viande, avec les janitschares. En effet , le 18 juillet, les mécontents se rendirent au lieu indiqué au cri répété de Dieu est grand , en se fesant réciter les surres de la victoire et de la conquête. Environ trente émirs se joignirent à un attroupement de trois cents dschebedschis et de quelques centaines d'hommes du peuple. Les boutiques de la ville se fermèrent ; le kaimakam et le scgban-baschi Hnschimsade Murtesa-Aga résolurent, comme dernière ressource, de convoquer les ulémas et d'arborer la bannière sainte. Le juge de Constantinople, Seid-Mahmud , gendre du mufti , était depuis peu, comme le kaimakam, en grand

(V l;..sciii<l , I. i. fol. 27".

désaccord a?ec Feisullah; maintenant il refusa de convoquer les ulémas. Le lendemain le segban-baschi , avec les officiers et les janitschares demeurés fidèles , se rendit au sérail pour l'occuper ; mais le préfet du palais, Jakdar, craignant que les janitschares ne pillassent le sérail, ne les laissa point entrer. Au bruit du mouvement du segban-baschi, la multitude de la place à la Viande courut à la demeure de l'aga des janitschares, en força les portes, brisa les fers des prisonniers et prit pour auxiliaires tous les malfaiteurs. De là elle se porta sur le palais du kairaakam. Une voix cria de l'intérieur que le kaimakam était depuis la veille au sérail et qu'il ne fallait se permettre aucune insulte contre sa demeure. Après un échange de paroles on en vint bientôt à des voies de fait ; malheureusement une balle partie de la maison étendit par terre un dschebedschi. Alors les passions s'enflammèrent. La maison fut assaillie , saccagée ; les fourrures les plus précieuses furent mises en pièces. Les criminels tirés de prison signalèrent leurs passions destructives long-temps contenues. Le segban-baschi en se dirigeant précipitamment du sérail vers le palais du grand vesir, tomba malheureusement entre les mains des rebelles, qui le renversèrent de son cheval et le ' gardèrent prisonnier; une masse de misérables jeunes gens perdns de débauches s'était saisi du juge de Constanlinople, gendre de l'odieux mufti que les rebelles désignaient par les noms d'hérétique et de Persan. Tous deux furent gardés à vue pendant la nuit. Le 20 juillet, vendredi, les mutins sommèrent le segban-baschi, qu'ils avaient proclamé aga , d'arborer le drapeau du commandement suprême. Comme il s'y refusa , un janitschare cria : t Le mécréant a caché le drapeau dans son sein , » et le tua (1). La bannière fut déployée , et des hérauts allèrent crier dans tous les quartiers : a Que tout janitschare qui ne se range pas sous le drapeau soit séparé de sa femme et dépouillé de sa force virile. » L'un des rebelles monta sur un arbre de l'hippodrome et harangua la foulé : a Salut à vous, frères qui êtes ici

(t; HisL do h bibliolbtque de Berlin , n» » , fol. 7 el n\75, fui. 240.

rassemblés! que Dieu nous aide tous. Salut à vous, amen! frères et amis, peuple de Mohammed, qui voulez-vous pour mufti?

qui voulez-vous pour aga? qui voulez-vous pour juge de Constanlinople ? — Nous voulons, crièrent aussitôt mille voix, nous voulons Paschmakdschisade pour mufti, Tschalik-Ahmed pour aga , Ssaanollah- Efendi pour juge de Constanlinople (1). • Cependant ils avaient entraîné le juge, gendre du mufti, dans la mosquée du centre, le véritable foyer de toute insurrection des janitschares , et l'avaient forcé à écrire des invitations à tous les ulémas pour qu'ils se rendissent dans ladite mosquée ; un seid secrétaire déroula une bannière comme chef des émirs rebelles ; et aussitôt autour de cet emblème se rassemblèrent plusieurs milliers de palefreniers et de planteurs de tentes, qui parèrent leurs turbans de bandes d'étoffe verte , se créant ainsi émirs de leur pleine autorité. Il fut proclamé que toutes les boatiques devaient se fermer , à l'exception de celles des boulangers , des bouchers et des fruitiers. Les inspecteurs des besestans, da marché des Selliers et tous les chefs des corporations furent convoqués; les topdschis, les toparabadschis, les portefaix et les matelots accoururent en foule ; les étudiants des diverses wakfs vinrent joindre leurs marmites à celles des rebelles sur la place du marché à la Viande ; les bostandschis, qui s'étaient mis à la recherche du saint étendard transporté secrètementd'Ejub au sérail, parurent maintenant devant le palais impérial, réclamant impérieusement l'ouverture des portes. Le préfet n'osa pas défendre l'entrée contre eux , comme il avait fait à l'égard des janitschares. L'étendard du prophète fut donc souillé , il flotta au-dessus de la révolte ; les bostandschis le portèrent eo triomphe sur la place du marché à la Viande et dans la mosquée du centre. Là un certain Karakasch qui avait à se plaindre du mufti, à cause de la perte d'un fief, s'était posé en orateur et chef de la rébelbon , et avait rédigé une requête qui demandait la déposition du mufti et de ses fils les grands juges, et réclamait la présence du sultan a Cons-

(i; HisL de la bibliothèque de Bcriin.n*. v. f-7 cl 8.

Page 1