‹ Histoire de l'Empire ottomanChapitre 168 sur 384 · LIVRE LXI · texte numérisé non relu

LIVRE LXI

tantinople ; en cas de refus, les rebelles menaçaient de se transporter eux-mêmes è Andrinople. Cinq ulémas, plus deux députés de chacun des sept corps de troupes, et deux autres de chaque corporation partirent pour aller exposer les exigences des rebelles à Andrinople.

Le jour môme où ces gens se roettaieut en route, à Andrinople se tenait un conseil dans le palais du mufti. Le grand vesir et tous les officiers supérieurs de l'état-major des janitschares parurent à cette assemblée, où il fut résolu d'envoyer à Constantinople le kulkiaja avec trente bourses pour apaiser les cris devenus trop violents. Le lendemain on délibéra dans le palais du grand vesir, et tous les grands ulémas s'y trouvèrent II fut question des mesures à prendre si la mission du kulkiaja restait sans résultats. L'on ne décida rien parce qu'un officier des dschebedschis occupa l'assemblée d'une proposition tendant à obtenir vengeance pour le meurtre du segban-baschi. Comme il prétendait parler au nom des janitschares qui l'avaient investi de pouvoirs à cet effet, la vengeance fut promise , mais on l'ajourna jusqu'au retour du kulkiaja. Le mufli alla faire son rapport au sultan, avec lequel il eut encore des conférences secrètes , le lendemain 2fc. Mais le grand vesir mit à proflt cette occasion pour éloigner le silihdar favori, Ali-Pascha de Tschorli, dont les rapports immédiats et fréquents avec le sduverain excitaient depuis long-temps sa jalousie et son inquiétude ; il le nomma donc vesir adjoint, prétendant que les difficultés des circonstances réclamaient un tel auxiliaire. A la nouvelle que les députés des rebelles étaient en route , un troisième conseil fut tenu dans le palais du grand vesir. L'on résolut de faire partir bien vite d'Andrinople le bostandschi-baschi avec cent hommes, qui se saisiraient des députés et les conduiraient en prison. Le bostandschi-baschi rencontra ces gens à Hafsza , brûla la requête dont ils étaient chargés et qui était revêtue de trois cents signatures , et les conduisit à la palanque d'Egridere , où ils furent enfermés. L'aga des Turkmans , Mustafa , leva des volontaires; le grand vesir, le kaimakam, le silihdar arborèrent des drapeaux sous lesquels se rangèrent des pages et des lewends ;

tous ces préparatifs se fesaient selon les idées du mufti , contrairement au sentiment du grand vesir, qui pourtant n'osait pas s'y opposer. Enfin la Validé , informée par ses espions de l'accroissement qu'avait pris la révolte , représenta à son fils la nécessité de sacrifier le mufti et sa famille. Aussitôt fut rendu le chatti-schérif qui renversait l'insolent chef de la justice. En conséquence un ordre du grand vesir enjoignit au tschauschbaschi de se saisir de Feisullah et de ses quatre fils, le nakib, le chodscha , les deux grands juges, et de les mener à Erserum (1). Le sultan demanda compte au grand vesir de la destruction de la requête et de l'incarcération des députés. Rami s'excusa en disant que tout avait été décide par le pouvoir illimité du mufti. Les prisonniers d'Egridere furent donc délivrés, appelés à Andrinople et bien accueillis. Dans la nuit même de l'enlèvement du mufti et de ses quatre fils, leurs maisons furent occupées chacune par une compagnie de janitschares qui devaient les préserver du pillage [28 juillet]. Le grand vesir écrivit aussitôt a Paschmakdschisadea Constantinople, pour lui annoncer le renversement de Feisullah et de ses quatre fils , et lui notifier sa nomination à la première dignité de la loi, dont le chatti-schérif lui serait portée le lendemain par le grandécuyer.

Cependant à Constantinople la révolte s'était fortifiée d'une manière effrayante par une multitude de gens sans aveu accourus d'Asie ; des hommes s'étaient présentés pour l'organiser et la diriger. La place du marché à la viande ne pouvant plus contenir les flots qui s'y accumulaient, les rebelles transportèrent leur camp dans la plaine du nouveau Jardin (2). A leur tête s'étaient placés Tschalik- Aga, reconnu par eux en qualité d'aga, et un simple janitschare du petit Tschekmetschi, nommé Toridschanli-Ahmed . Ils avaient pour collègue Suleiman-Aga , officier mécontent de janitschares. Enfin Ahmed- A ga, gendre d'Husein-Kœprili, qui après sa dé-

fi) L'ordre est tout entier dans l'Hist. de la bibliothèque de Berlin, n°75, fol. 245.

(i) Ilist. de la bibliothèque de Berlin, n*75, fol. 242.

position du poste de nischandschi arait jusque-là vécu dans la retraite, fut proclamé kaimakamà la place d'Abdullah-Kœprili.

C'étaient là les quatre colonnes de la rébellion. La police fut rigoureusement maintenue ; environ dix mille révoltés restèrent paisiblement rassemblés sans que l'on eût à signaler ni vol , ni effraction , ni outrage envers les femmes. Pas un magasin ne fut pillé, pas un jeune garçon saisi par la main de la lui ure; on ne vit pas même un homme en état d'ivresse (1). Ali-Paschmadkdschisade, nommé mufti par les rebelles , se prétendit malade et incapable de s'acquitter des devoirs de sa charge ; en conséquence , l'imam Moliaramed-Efendi de Brusa fut adjoint à Tschalik-Ahmed. Le maître des requêtes du grand vesir et le grand écuyer qui apportaient la lettre de Rami et le chatti-schérif contenant la nomination de Paechmakdschisade à la dignité de mufti , faillirent être massacrés tous deux par les rebelles , qui les prirent d'abord pour des espions. Quand ou connut positivement la vérité, les maisons de Fcisullah et de ses quatre fils furent aussitôt placées sous le scellé , et ses biens confisqués ; puis les rebelles écrivirent au grand vesir en faveur du nouveau mufti Mohammed, et pour le prier en même temps d'arrêter l'enrôlement des troupes à Constantinople. Un chatti-schérif du sultan confirma les nominations faites par les rebelles dans les premières dignités de la loi , [ 1 août 1703] désapprouva l'arrestation des députés, qui d'ailleurs avaient été mis en liberté, et annonça l'arrivée prochaine du sultan dans la capitale. Mais une impulsion toute nouvelle fut donnée à la révolte par l'apparition d'Hasan-Aga le fugitif, qui s'était tenu caché à Constantinople depuis l'envoi de la tête du chambellan chargé de l'immoler lui-même à Schehrsor. Les rebelles alors , au nombre de 50 à 60,000 établirent un camp régulier près de Daud-Pascha et fixèrent leur départ pour Andrinople au samedi suivant [ 6 août ]. Un nouveau chattischérif qui excusait le retard du sultan à se mettre en route pour sa capitale ne fit qu'irriter les esprits. Les rebelles criaient : a Si

(1) Jlist. d< la liiWintJiî-'juf de Berlin, n" 75,

le sultan était mort , son cadavre pourrait être transporté en deux jours d'Andrinople à Constantinople ; pourquoi donc étant vivant ne peut-il franchir cette distance en quatre jours : » Ils demandèrent le pillage d'Andrinople , puis un fetwa qui légitimât leur conduite. Les ulémas , qui en gagnant du temps avaient fait de vains efforts pour rétablir le calme et empêcher les choses d'être poussées aux dernières extrémités, furent contraints maintenant de rédiger presque sous la dictée des furieux, qui tenaient des cimeterres suspendus sur leurs têtes, les trois fetwas suivants que signèrent le mufti et le grand juge : « Si le padischah, choisi pour gouverner le peuple de Mohammed , abandonne la capitale pour se livrer au plaisir de la chasse , écrase les sujets sons le poids des impôts, épuise le trésor, est-il juste de souffrir tant de fautes ? Réponse : Non. — Si des moslims le lèvent pour repousser les actes de cruauté de l'imam, sontils rebelles? Non. — Si des moslims se mettent en campagne pour réprimer la cruauté de l'imam , est-ce un devoir pour d'autres hommes de prêter secours et assistance à l'imam? Non.» (I)

Après que la capitale eut été ainsi agitée plus de trois semaines , l'armée des rebelles se mit en marche dans le meilleur ordre de Daud-Pascha pour Andrinople [9 août 1703]. En avant était portée la sainte bannière do Mohammed ; un char recouvert d'étoffe verte contenant le manteau du prophète était entouré d'étudiants qui lisaient à haute voix le koran ; soir et matin était récitée la prière de la victoire, qui se terminait par le /tri d'Allah (2). Il y avait d'assez nombreuses troupes régulières : mille janitscharcs , quatre cents sipahis et silihdars, mille hommes d'autres corps, quatre mille dschebedschis, neuf cents canonnière, trois cents conducteurs d'artillerie et neuf cents prétendus émirs qui recevaientuntraitement quotidien dediiaspres sur la douane de Constantinople. L'artillerie se composait de vingt couleuvrines,dix

(1 ; Les trois fetwas sont dans l'histoire dr la bibliothèque de Berlin, n- 75, fol. 23f».

(2) Histoire delà liiMiulnî-que do IWlio t.- t..

' fol. 250.

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