LIVRE LXI
fauconneaux, trente piècesde campagne, quatre mortiers, huit cents grenades, quatorze cents barils de poudre. Cependant l'annonco du mépris des rebelles pour le dernier chalti-schérif avait déterminé les mesures les plus actives pour une guerre ouverte. Le gouverneur de Rumili avec toutes ses troupes , Chodawerdi-Pascha avec dix mille Albanais et tous les segbans des environs furent invités à se rendre dans la plaine d'Andrinople. Des ordres pressants appelèrent d'Asie les percepteurs des impôts d'Aidin avec dix mille fusiliers, et le gouverneur d'Anatoli Nuuman-Pascha. Des instructions rigoureuses adressées aux ports de Nicomédie, Modania , Michalidsch enjoignirent aux commandants de ne laisser passer aucune troupe pour Constantinople. A la tête de l'armée fut placé le vieux Hasan , chef des juruks de Rumili. Des courriers avaient été expédiés aux Tatares , mais personne ne venait de la Krimée. Quand le bruit de toutes ces dispositions parvint à Constantinople, les rebelles envoyèrent des volontaires dans les ports de l'Asie - Mineure dont il vient d'être question , afin de maintenir le passage libre. Ces volontaires pillèrent la campagne de Rrusa , et ramenèrent prisonniers à Constantinople les deux fils de Wani , beauxfrères de Feisullah. A Andrinople s'étaient réunis les juruks de Rumili , appelés Ewladi- Fatihan ( enfants des conquérants), et les Albanais sous les ordres de Chodawerdi-Pascha. D'autres paschas arrivèrent encore , et leurs forces réunies présentèrent une masse de quatre-vingt mille hommes, contre laquelle l'armée des rebelles n'aurait pu tenir un instant, si le grand vesir eût voulu sérieusement les combattre , s'il avait mis à la tête des troupes du sultan un chef plus capable et plus vigoureux que le vieux Hasan. Le grand vesir , dans une harangue officielle , appela bien tous les serviteurs fidèles à la défense du trône ; un chatti-schérif vanta surtout les services rendus tant de fois par les janitsclmres à l'empire dans les situations les plus désespérées ; Rami fit jurer solennellement à toute l'a/mée sur le koran, par le pain, le sel et le sabre , de soutenir le souverain (1) ; mais
(I l Raschid I. i. fol. ii et 14. MLst. de la bi-
Hasan-Pascha avait ordre de ne poiut attaquer, et, dans le cas où les rebelles s'approcheraient , de se replier sur Andrinople. Car Rami se flattait de leur imposer parla supériorité de ses forces, et de les ramener ainsi à 1 obéissance. Parvenus à Siliwri le 10 août, les rebelles avaient saccagé la ferme du chef de la corporation des bouchers , qu'ils détestaient. Là les ulémas se réunirent dans la tente de l'aga des janitschares Tschalik. qui depuis quelque temps avait proposé d'opérer une révolution sur le trône en faveur, non pas d'Ahmed fils de Mohammed, mais d'Ibrahim, ûls d'Ahmed II. On lui représenta que cela était contraire à la loi de l'hérédité des ottomans, qui assure le trône à l'alné des princes du sang, et Tschalik -Aga dut se rendre à celte raison. Dès ce jour, la prière , du haut des chaires , fut récitée non plus au nom de Mustafa , mais à celui d'Ahmed (1). A Tschorli, les rebelles rencontrèrent des envoyés du sultan qui apportaient des propositions d'accommodement. C'étaient les premiers paschas de l'armée : Hasan-Paschâ , Chodawerdi-Pascha , Suleiman-* Pascha et quelques ulémas , parmi lesquels le prédicateur de l'ancienne mosquée d'Andrinople Ali-le-Gros. Sulciman et Ali se rendirent sous la tente d'Ahmed-Pascha, général des rebelles, qui avait changé le titre de kaimakam contre celui de grand vesir (2). Ils épuisèrent en vain tous les raisonnement» tirés du droit et du devoir. Les chefs des rebelles leur opposèrent sept fetwas qui approuvaient la révolte et le changement de souverain. Les deux députés demandèrent qu'on leur remît les fetwas pour les montrer à leur général , le vieux Hasan , qui , de son côté, lié par ses instructions, au lieu d'attaquer , en référa au grand vesir ; puis revintà Hafaa où était arrivé le grand vesir, parti deux jours après lui d'Andrinople. Le grand vesir désapprouva la retraite d'Hasan, tint conseil avec ses généraux sur la nécessité de l'attaque, et expédia des courriers au
bliothL-quc de liorlio, n„ 75, fol. 258, et Lamotraye, 1. i.p. 328. Dist. de Mohammcd-Scbofik. fol. 60.
(1) Raschid, 1. n . fol. !5.
(2) Ibidom.
sultan è Andrinople pour le presser de se transporter dans le camp , attend a que c'était son unique voie de salut [ 19 août]. Les deux fils de Wani, qui jusqu'alors avaient été traînés prisonniers par les rebelles, furent massacres par des misérables appartenant à la populace de Brusa (1). Le sultan s'était rendu au milieu de ses troupes à Hafsza [ 20 août]. Les deux camps n'étaient séparés que par une journée de marche. Les troupes s'étaient mises en relations secrètes depuis plusieurs jours. Vers le soir, le grand vesir ordonna de couvrir le camp par des retranchements. Quand l'aga des janitschares transmit l'ordre aux troupes, quelques soldats crièrent qu'il était trop tard, qu'il fallait attendre le lendemain matin. Tandis que la dispute s'animait à ce sujet, de tous cotés se faisaient entendre des détonations de fusées et de fusils ; c'était le signal convenu avec les insurgés. Les janitschares, quoique comblés de présents, abandonnèrent tous leur mettre ; le grand vesir s'enfuit, le sultan retourna au galop à Andrinople (2). Le lendemain mardi, les rebelles
(!) Raschid, t. it, fui. 15.
(i) Histoire de la bibliothèque de Berlin, n° v, fol. 39 et «0. et n«75, fol. 161.
campaient sur les rives de la Tundscha , devant Andrinople (1). Le sultan s'était rendu auprès de son frère en lui disant : « Frère, les troupes veulent te faire padischah ! » (2) Et aussitôt Ahmed confirma dans leurs places le grand vesir, le mufti , le grand juge, l'aga des janitschares des rebelles. Déjà, au premieravisqu'ils'agissait d'un changement sur le trône, la Validé s'était prononcé contre le sultan Ibrahim en faveur du sultan Ahmed (3). Ainsi ce prince , le troisième de son nom , monta sur le trône à la suite d'une révolte de trente-six jours , et les dschebedschis , qui , soixante - dix ans auparavant , égarés par une féroce et stupide émulation, avaient immolé leur aga , pour ne pas rester au-dessous des janitschares et des sipahis, virent cette fois leur rébellion couronnée par une complète révolution {h).
(1) Scheichi , fol. 10 S.
(î) Histoire de la bibliothèque de Berlin. (3) Histoire de la biblioUùque de Berlin , n* », fol. 40.
Le jour de l'avènement an trône dans l'Histoire de la bibliothèque de Berlin , est par erreur fixé au 12. Scheichi et l'histoire de Mohammed- Scbefïk s'accordent à donner la date du 9. Dans Kaschid, le 10 est h* jour où fut présente* l'hommage.