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LIVRE LXII

AVÈNEMENT DU SULTAN AFIMED III. — EXÉCUTION DU MUFTI. — LB SULTAN CEINT LE SABRE.

— SUPPLICE DE PLUSIEURS CIIEFS DB REBELLES.—*- DÉPOSITION DU GRAND VESIR. — NOMI- NATION D^ASAN. — MORT DB MCSTAFA II. — LA PORTE OBSERVE LA RUSSIE. — ÉCHANGE DE NOTIFICATIONS ET DB FÉLICITATIONS. — DÉPLACEMENT DE FONCTIONNAIRES. — DÉPO- SITION DU GRAND VESIR.— ADMINISTRATION D'ilASAN ET DR SON SUCCESSEUR, QUI EST RENVERSÉ PAR SES INTRIGUES. — ADMINISTRATION DE KALAILIKOS ET MANOEUVRES DE BALTADSCHI. — MORT DE SÉLIM-G1RAI ET D* BAS AN LE FUGITIF.— ALI DB TSCUORLI ÉLEVÉ A LA PLACE DE BALTADSCHI. — TROUBLES A BASZRA. — DÉLASSEMENTS FAVORIS DU SCLTAN.

— DANGER DB NOUVELLE RÉVOLTE. — AMBASSADES DE PERSE, DES USBBGS, DE VENISE, DE i/EMPIRE. — ENVOYÉS DE RAKOCZY. — RAPPORTS AVEC LA RUSSIE , LA POLOGNE , LA FRANCS. — PERSÉCUTION DES ARMÉNIENS. — AVED1CK ET COMJDAS. — LA PUISSANCE DU MUFTI EST RESTREINTE , PUIS RENDUE A SA PLÉNITUDE. — LE CHAN DE KRIMÉE GUASI- C.IRAI. — GUERRE DES TSCI1ERKESSES. — INSTITUTIONS D*ALI DE TSCDORLI. — FIAN- ÇAILLES DES SULTANES. — LA SYRIE , I.' EGYPTE. — MORT DE RAM1-PASCIIA ET DE NUD> EFENDI. — - DÉBARQUEMENT A MALI.ORA. — LES CLÉS D'ORAN. — APPARITION D*UN PRÉTENDU PRINCE OTTOMAN. — ARRIVÉE DB CHARLES XII SUR LE TERRITOIRE DE L'EM- PIRR ; SON DÉPART. — DÉPOSITION DB GRAND VESIR. — NUUMAN, DERNIER GRAND VESIR DE LA FAMILLE KOEPRILI. — DÉCLARATION DB GUERRB CONTRE LA RUSSIE. — DÉPART DB FERRIOL. — RAPPORTS DIPLOMATIQUES AVEC DES PUISSANCES EUROPÉENNES. — KALAI- LIKOS, JUSUF-PASCBA. — LB S1L1UDAR DEVIBNT KAIMAKAM.

Ahmed III monta sur le trône dans sa trentième année et reçut l'hommage des grands dignitaires, suivant le cérémonial accoutumé. Le lendemain , comme il se rendait à cheval pour la première fois à la mosquée afin d'accomplir les devoirs religieux du vendredi , de la foule encore agitée s'é- ' levèrent ces formidables cris : <* Nous sommes contents du padischah, mais nous ne voulons pas de traîtres. — Mes serviteurs, répondit le sultan, ce qui vous convient m'est agréable; tous les commandants par vous institués, nous les avons confirmés. — Maintenant qu'on nous livre le mufti, le kislaraga, le chasinedar, avec d'autres formant en tout soixante personnes, dont la liste est entre nos mains. Il faut que le mufti

meure à l'instant, afin que par la suite il ne s'élève aucun doute sur son exécution , qu'on ne puisse supposer qu'un autre aitété immolé à sa place ( I ). » Le sultan promit de satisfaire à cette demande menaçante, et le même jour les queues de cheval furent tournées du côté de Constantinople. Le kislaraga, son secrétaire et le kiaja des baltadschis furent renfermés entre les deux portes du sérail , dans la chambre du bourreau, et confiés à la garde du bostandschî-baschi ; quatre eunuques, confidents du dernier sultan, furent chassés du palais. Les places d'imam du sul-

(I) Histoire de la bibliolhfque de Borlio, n* v, fol. 42.

tan, de premier et second écuyer furent occupées par des protégés des rebelles ; les dschebedschis reçurent leur solde arriérée avec 250 bourses, et le présent d'avénement fut payé aux troupes avec 3,681) bourses. Le sultan quitta le sérail et alla camper sur les bords de la Tundscha dans la plaine du Pascha , près de Kutschukdepe , où s'élève le palais du dernier Kœprili grand vesir. Là, il donna audience au mufti Mohammed , qui insista sur l'exécution de son prédécesseur, afin de se trouver bien plus assuré d'une place qu'il ne devait qu'a la révolte. Feisullah , qui était alors sur la route de Varna d'où il devait être embarqué pour Erserum, fat ramené à Andrinople avec ses quatre fils et jeté en prison. Pendant trois jours il fut livré à tous les tourmçnts que voulurent lui faire endurer les trois chefs de l'insurrection militaire, le janitschare Torischanli, le sipahi Karabasch et le dschebedschi Kutschuk-Ali ; enfin son successeur osa rendre le fetwa pour le supplice ; c'était le premier acte de ce genre qu'un mufti eût commis envers son prédécesseur , et jamais <œt exemple ne fut imité. Feisullah fut placé sur un cheval de charge , la tête tournée vers la croupe ; un juif dut tenir la bride, et le patient fut ainsi mené par les rues de la ville ; arrivés sur le marché des Fripiers, ses bourreaux lui coupèrent la tête , et rencontrant deux prêtres arméniens qui revenaient d'un enterrement avec leurs encensoirs, ils les contraignirent à se placer derrière le cadavre de la victime et à le suivre en chantant des hymnes et agitant leurs encensoirs , tandis qu'on le traînait avec une corde à travers le camp ; ils le chargeaient de malédictions en châtiment du fetwa qui avait autorisé l'abandon de Caminiec avec de nombreuses mosquées aux mécréants (1). Les dépouilles du supplicié furent livrées aux plus horribles outrages : l'un lui coupa le nez, un autre les oreilles, un troisième lui perça les lèvres (2) ; deux fois le tronc et la tête furent jetés dans la Tundscha , deux fois ils en furent retirés pour être définitivement abandonnés aux flots. C'était le troisième chef

(1) Hist. du prince Mohammed , fol. 121.

(2) lbid. fol 124.

spirituel des ottomans livré ainsi au dernier supplice. Trois patriarches grecs ont aussi été exécutés par ordre de la Porte ; mais ils ont péri par la strangulation, beaucoup moins infamante aux yeux des Turcs que la décollation. Si l'on songe que la loi de l'Islam place un musulman au-dessus de tout chrétien, un uléma au-dessus de tout musulman, et que la constitution ottomane assigne au mufti un rang si élevé au-dessus de tous les ulémas, on frissonnera d'horreur à la pensée de l'effroyable passion de vengeance qui emportait les ennemis de Feisullah.

Trois jours après son arrivée à Daud-Passcha, le sultan fit son entrée solemnelle dans la capitale, pour aller ensuite ceindre le sabre dans la mosquée d'Ejub [ 15 septembre 1703]. En cette circonstance fut déployée autant de pompe que trois ans auparavant pour le malheureux Mnstafa II ; ce prince détrôné ouvrait maintenant la marche renfermé dans une voiture grillée qu'entouraient des eunuques blancs (1) ; il était suivi de sa mère , de sa sœur et de sa fille, et par trente voitures de son harem qu'il ne lui était plus permis de voir depuis sa déposition ; ses femmes , gardées par des eunuques noirs, furent emmenées dans le vieux sérail, le sultan Muslafa ci ses quatre Ois dans la cage dite des princes, au nouveau sérail. Le silihdar , le nakib et l'aga des janitschares ceignirent le sabre au sultan , suivant l'antique usage, et aussitôt les sept collines retentirent des salves d'artillerie du sérail et des vaisseaux dans le port. Un édit sévère défendit à qui que ce fût de paraître armé dans la ville ; les troupes reçurent une augmentation de solde : il y eut kO aspres pour les serdengetschdis , 20 pour les porte-enseignes , 10 pour chacun des mille émirs ; vingt mille janitschares , quatre mille trois cents dschebedschis et mille topdschis furent inscrits sur les registres avec une augmentation de solde de trois aspres par jour. Alors les janitschares rayés jadis des rôles affluèrent à Constantinople , réclamant leur inscription nouvelle ; mais , les janitschares casernés ne faisant pas cause commune avec

(1) Lauiolrayt, I. i, p. iti.

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