LIVRE LXII
ces nouveau-venus, ce mouvement n'ébranla pas l'ordre à peine établi. L'on put également comprimer les gardes du jardin du sérail, les bostandschis , auxquels on avait promis au moment du départ d'Andrinople le paiement de huit quartiers de solde arriérée, et qui maintenant exigeaient avec des clameurs menaçantes non-seulement cette créance , mais encore le présent d'avénement au trône, bien que jamais cette gratification n'eût été distribuée à leur corps. Le sultan se rendit dans l'intérieur du sérail à l'estrade de marbre appelée le sofa; là, entouré du grand vesir, du mufti, de l'aga des janitschares et des scheichs, il exprima hautement son indignation sur cet oubli de tout devoir de la part des bostandschis , qui jusqu'alors s'étaient montrés les gardiens les plus dévoués du sérail ; puis il ordonna d'expulser ces ingrats et de les remplacer par des jeunes garçons ticés des enfants enlevés aux chrétiens. Après le paiement des 320 bourses formant le montant des huit quartiers de solde arriérée , sept cent trente-sept coupables furent chassés du sérail , et un commissaire fut institué pour lever mille enfants chrétiens : ce fut le dernier exemple de cette odieuse pratique tombée en désuétude depuis cinquante ans(l). Tschalik, qui, avec quelques milliers de janitschares, avait si bien mis fin aux démonstrations des bostandschis , pensant avoir acquis par là un titre inaliénable à la plus haute faveur près du sultan, eut la présomption d'offrir un festin à son maître. Ahmed se rendit chez l'aga, qui , encouragé par cette faveur inouïe, osa demander la place de grand vesir; trompé par le sens de qoelques paroles bienveillantes , il se croyait déjà sûr du succès, lorsque son manque d'égards pour le nouveau kislaraga Abdurrahman vint "renverser ses espérances et précipiter sa ruine. A l'époque de la dernière révolution , Abdurrahman , qui occupait la place d'aga du vieux sérail à Constantinople . avait d'abord réuni ses partisans pour le sultan Ibrahim ; mais comme les chefs de l'insurrection lui promirent le poste de kislaraga si le sultan Ahmed parvenait au trône, il se déclara pour ce prince. Il remplaça en effet le kislar-
(1) Raschîd, 1. u, f 22.
aga Nesir, qui fut déposé, dépouillé de tous ses biens et condamné au bannissement. C'était l'usage de la cour que , dans toute fête donnée au sultan , le kislaraga marchât devant le grand vesir , et que celuici , en s'ad ressaut au gouverneur du sérail verbalement ou par écrit, employât toujours le terme de Monsieur mon fils , et, en cas de visite, qu'il allât au-devant de lui jusqu'au bas de l'escalier ; les vesirs lui baisaient la main. Au lieu d'observer ces convenances , Tschalik. qui se reposait sur un sofa, sans turban, coiffé d'une simple calotte , après avoir reconduit le sultan , à l'arrivée d'Abdurrahman resta dans la même position sans réparer le désordre de son costume , et se contenta de lui dire : « Vous plairait-il , aga, de vous asseoir sur le sofa, » en lui indiquant une place en face de lui. Dans ce moment on apportait de l'eau ; Tschalik but aussitôt, et le kislaraga ayant demandé aussi à boire, on lui remit le verre dont Tschalik s'était servi. Les eunuques confidents du sultan entrèrent ensuite , et Tschalik ne leur donna pas la moindre marque de considération : «r Nous sommes des janitschares, dit-il, qui ne connaissons rien à votre étiquette, nous ignorons s'il faut vous donner le titre de fils ou de père ; soyez les bien-venus; » et il demanda du café. Les eunuques, accoutumés à d'autres manières, se confondirent en remerciments , mais ils ressentirent profondément la grossièreté de l'aga et ne manquèrent pas de s'en venger à la première occasion où le sultan leur prêta l'oreille. Ainsi cette fête fut cause de la ruine de Tschalik , à laquelle travaillait d'ailleurs activement le grand vesir , qui avec raison voyait en lui un rival redoutable.
Le sultan sentit que pour se maintenir sur le trône il lui fallait se défaire des chefs de la révolte, qui chaque jour pouvaient le changer ; il commença par frapper l'aga des janitschares, et concerta le coup avec le grand vesir. Les vesirs et les ulémas , mandés au sérail pour une lecture de la Tradition, laissèrent leurs chevaux à la porte du jardin ; quand ils furent entrés , on mena les chevaux du côté opposé, près de la grande porte. L'assemblée une fois complète dans le kœschk d'Eriwan, le kaftandschi jeta-un kaftan sur les épaules de Tschalik; en
même temps le grand vesir lui déclara que le sultan l'avait nommé gouverneur de Chypre. « Quel est donc mon crime ? » s'écrie Tschalik en courroux , et, jetant le kaftan loin de lui , il s'élance vers la porte du jardin dans l'espoir d'y trouver son cheval ; mais ne l'y voyant plus , il reconnaît qu'on en veut à sa tête, revientà la porte des Canons, et monte sur une galère disposée pour lui. Le chambellan qui l'accompagnait était aussi porteur d'un ordre de mort, appuyé sur un chattischérif et un fetwa du mufti. L'exécution de Tschalik fut suivie de celle d'autres chefs de rebelles, du janitschare Toridschanli , du sipahi Karakasch , de la déposition et du bannissement du kulkiaja et du musiraga desjanitschares, du tschausch-baschi et du bostandschi-baschi. Déjà le silihdar Ipschir, qui avait remplacé Ali de Tschorli s'était vu éloigné par le sultan: les quatre fi>s de Feisullah, sonkiaja et son référendaire avaient été bannisàFamagusta ; son gendre Mahmud, qui était juge à Constantinople au moment de la révolte, s'étant échappé auparavant, avait été relégué à Brusa. D'un autre côté, l'on rappela deux anciens grands juges de Rumili, Mirza-Mustafa et Abasade-Efendi , exilés par le précédent mufti. Le chef des bouchers , homme puissamment riche, bienfaiteur des pauvres, ancien protégé de Feisullah , qui avait été forcé de racheter des rebelles sa tête au prix de 300 bourses, fut continué dans son poste , et l'ex-defterdar , Muhsiusade-Mohammed-Efendi , qui, durant son intendance des cuisines impériales, n'avait jamais rendu de comptes , dut verser une somme de 870 bourses. L'historien Hadschi-Mohammed lui avait succédé en qualité de defterdar. Le présent d'avènement fut pris comme a l'ordinaire sur les revenus mensuels que les concessionnaires de fermes, de wakfes et de pensions devaient laisser à cet effet dans les caisses, au renouvellement de leurs berats(baux). Autrefois on avait fait face à ces dépenses au moyen d'une augmentation de 10 aspres inscrite sur le bordereau de la capilation ; mais le grand vesir Kœ« prili-Mustafa ayant ramené, en faveur des sujets non musulmans, la capitation à un système constant et légal , pour couvrir cette émission de fonds exigée du trésor , on eut recours maintenant aux possesseurs viagers
de fermes (malikianes ), qui sur 1 ,000 piastres durent en payer 250. L'argent rentrait d'autant moins au trésor que l'avidité du grand vesir Ahmed avait poussé la corruption jusqu'aux dernières limites : cet homme d'origine russe avait été tiré du sérail sous le sultan Mohammed pour être investi du commandement de Baszra; ensuite il était devenu successivement gouverneur de Moszul, Ssaida , Beirut ; déposé à l'avènement do sultan Suleiman , il était resté long-temps sans emploi, jusqu'à ce que les prières instantes de son épouse, sœur du dernier Kœprili , déterminèrent ce grand vesir à le replacer. Husein avait eu de fortes répugnances à surmonter pour investir de nouvelles fonctions son beau-lrère; quand il le voyait s'approcher avec les autres vesirs, il disait : « Voilà l'administrateur ; » car il connaissait rcspritd'inventiveexactiond'Ahmed.
Porté à la première dignité de l'empire par l'insurrection , Ahmed trafiqua de tout dans l'administration , et poussa la vente des emplois jusqu'au plus révoltant scandale. Il prit pour kiaja une véritable brute qui ne savait ni lire ni écrire; il conférait des sandschaks verbalement , sans apposer sa signature aux diplômes; il lui arriva d'en donner quelquesuns trois ou quatre fois ; il n'avait à la bouche que ces paroles : « Y a-t-il là de l'argent? » Après avoir remis à l'émirol-hadsch l'argent et les présents accoutumés au moment du départ de Constantinople, il envoya des commissaires à sa poursuite pour lui reprendre le tout. Le sultan, qui n'ignorait aucun de ces faits, avait offert plusieurs fois le sceau à son beau-frère Uasan ; mais celui-ci ne voulut pas l'accepter , car il voyait bien que le grand vesir créé par la révolte était disposé à l'exciter et à l'entretenir encore en secret pour se maintenir. Enfin , obsédé de demandes pour la destitution d'Ahmed, le sultan envoya le silihdar lui redemander le sceau [ 16 novembre 1603]. Ahmed, à cet ordre du souverain , se sentit frappé d'une telle consternation qu'il ne se trouva pas en état de dénouer le nœud du cordon qui l'attachait. On lui signifia de se transporter dans sa maison près de la Suleimanije ; en chemin il rencontra son successeur, le beau-frère du sultan: « Frère pascha, lui dit Hasan, si tu ne t'obstines pas à vouloir cacher tes trésors.