LXII
le cimetière arménien près de Balikli ; et ce tombeau a toujours été depuis visité par de nombreux pèlerins arméniens du rite catholique.
Le grand vesir , jaloux d'assurer son pouvoir plein et entier, à l'abri de tout contrôle, envoya dans le gouvernement de Bosnie l'ancien kapudan-pascha Weli, maintenant .vesir de la coupole, par la seule raison qu'il soupçonnait en lui un rival possible. Ali- Pas< hmakdschisade satisfesait complètement le sultan ; le grand vesir ne prit pas de repos qu'il n'eût ruiné ce chef de la magistrature dans l'esprit du maître , en rappelant qu'il avait été fait mufti d'abord par les rebelles , et qu'il avait donné la première impulsion a l'insurrection. Paschmakdschisade fut donc déposé, et eut pour successeur Ssadik- Mohammed, qui était revêtu de la première dignité de la loi avantla révolte [ février 1707]. Le grand vesir chercha encore les moyens de limiter le pouvoir du nouveau mufti ; par une ordonnance dont les dispositions blessaient toutes les idées adoptées dans la constitution , il décida que désormais les promotions dans les places de juges et de muderris ne dépendraient plus de la seule volonté du chef de la magistrature , qui devrait s'entendre avec les deux grands juges de Rumili et d'Anatoli. C'était provoquer de grands désordres , car on créait ainsi trois muftis au lieu d'un. Cette absurde ordonnance avait déjà six mots d'existence , quand un jour le grand vesir se trouvant en visite chez le mufti , le chef des baltadschis parut avec un chatti-schérîf du sultan qu'il présenta au maître de la maison. « La lettre est sans doute pour son Excellence le grand vesir? ditSsadik-Mohammed.— Non, répondit le grand vesir en riant ; elle s'adresse bien à votre Grandeur. » Le chatti - schérif contenait le rétablissement du mufti dans la plénitude de son pouvoir avec l'exclusion des grands juges de toute . participation 8ux nominations des juges et des muderris. Quand le grand vesir fut sorti , parurent les grands juges, parce que ce jour-là il y avait lieu à des nominations judiciaires en Europe et en Asie. « Tendons les chaînes des deux bras ( de l'Asie et de l'Europe ) , qu'on nous apporte les listes,» dirent les grands juges , se disposant à s'occuper de
promotions comme précédemment. « Apportez seulement des sorbets à ces messieurs, » dit le mufti , leur donnant ainsi à entendre qu'il s'agissait en ce moment d'une simple visite , et que leur pouvoir avait fait son temps [ février 1708 ]. Quatre mois après, Ssadik-Mohammed fut déposé , mais seulement à cause de son grand âge ; car il était réduit à un tel état de faiblesse, qu'aux funérailles de la fille du sultan, Chadidsche , morte à un an , il ne put lever les bras pour la prière des morts. Sa dignité fut donnée à Ebesade - Abdullah. Le sultan destitua luimême le juge de Constantinople , qui à cette place réunissait , contre tous les usages , les fonctions d'imam de la cour ; et il nomma, pour rendre la justice dans la capitale, le digne chef des émirs, le seid Mohammed- Ssahhafsade.
Un changement fort grave alors fut celui du chan de Krimée. Ghasi-Girai avait donné asile au chef de la tribu tscherkesse des Heiduques , coupable de fratricide , et s'était dispensé de réprimer les irruptions des Noghais d'Anapa au-delà du Kuban , ainsi qu'il en avait reçu l'ordre. Pour donner satisfaction aux plaintes de la Russie , et en même temps punir la désobéissance dont Ghasi-Girai s'était rendu coupable jadis envers son frère aîné, le chan Dewletr-Girai , la Porte éleva immédiatement Kaplan-Girai à la dignité de chan , et lui envoya par le grand écuyer, le renégat Osman-Aga, les insignes princiers avec 5,000 ducats- La place de kalgha fut donnée à Mengli-Chan , celle de nureddin au plus jeune frère Makszud. Le chan déposé mourut bientôt de la peste à Karinabad , et Makszud-Girai n'ayant pas tardé à le suivre dans la tombe, Ssahib-Girai devint nureddin. Kaplan-Girai guerroya contre la tribu tscherkesse de Kabarta, établie à Pischtaw , sur le Caucase , dont les begs avaient été jusqu'alors institués par les chnns de Krimée , et qui , à la suite de leurs rébellions assez fréquentes, mais passagères, étaient contraints en châtiment , par leurs maîtres victorieux, de livrer un tribut d'esclaves tscherkesses des deux sexes, appelé Aiblik. Depuis quelque temps , accablés par l'oppression des Tatares de Krimée, ils avaient abandonné leurs demeures de Pischtaw , et s'étaient retirés dans les monta-
, gnes inaccessibles dé Balchandschan. Eu vain de fréquents messages leur avaient été adressés pour les déterminer à regagner leurs anciens foyers, en vain le kalgha Mengli-Girai s'était montré les armes à la main, il fallut que le chan marchât contre eux maintenant avec des forces considérables; six mille Noghais de Bessarabie, quinze cents segbans du chan , les troupes du beglerbeg de Kaffa Murtesa, trois mille sipahis, cinq mille tscherkesses de Kemurkoji, et d'autres tribus de Noghais, d'Ischtuakoghli, de Juwarlak, de Katai , de Kipdschak et de Jedisan. Au passage de Balchandschan , Kaplan- Girai, après de vaines tentatives d'accommodement, attaqua les Tscherkesses, et subit une défaite complète; il perdit la fleur de sa noblesse, le scherinbeg , les begs des tribus de Dscharik, Juruldsche et Manszur, vingt-trois ulémas et la plus grande partie de son armée. Cette défaite et la faute qu'il avait commise en assignant des demeures à Chandepe , dans le voisinage de Temeruk , à huit mille Cosaques fugitifs de Kerman qui avaient pris part à la révolte da cosaque Ignace contre le czar Pierre , déterminèrent sa déposition ; et Dewlet-Girai fut tiré de sa prison d'Andrinople pour être placé une troisième fois sur le trône princier de Krimée.
Ali de Tschorli , Agé de trente ans environ , avait une ardeur, un esprit entreprenant qui faisait craindre qu'il ne voulût marcher sur les traces de Kara-Mustafa. Il prit quelques mesures financières qui témoignent de son activité et de son amour de l'ordre. Il soumit les comptes des cuisines de la cour à sa propre vérification. Jusqu'alors on n'avait pas déterminé le nombre des defterlus ou affranchis du service militaire, et des clients du chan ainsi que des vesirs pourvus de fiefs. Pour en réduire l'accroissement si préjudiciable au trésor et au service actif, on assigna pour l'avenir au chan de Krimée vingt muteferrikas soldés, vingt tschauschs soldés, vingt sipahis, vingt silihdars, trente fendataires, et aux vesirs moitié de ce nombre. Sur les plaintes des Moldaves contre les vexations de leur prince, Antioche Cantemir, Ali le déposa, et rendit la dignité d'hospodar à son prédécesseur, Michel Bakoviza. Le grand vesir lit construire