‹ Histoire de l'Empire ottomanChapitre 18 sur 384 · LIVRE LU · texte numérisé non relu

LIVRE LU

du gouverneur, le vieux et imbécile Dschaafer, frère de l'ancien grand vesir Gurdschi- Mobammed, il fut arrêté, puis décapité.

Sa tête fut envoyée à Constantînople avec celle de Dscbindi-Mohammed, autre chef de rebelles; ce -fut là le seul service que l'imbécile Dschaafer eût jamais rendu à la Porte; maisdumoinsonavaitdes grâces à lui rendre. Abdi-Pascha fut nommé au gouvernement de Tripoli, qu'Ipschir avait conféré a Kœprili. Abasa-Hasan ravageant la Syrie avec dix à douze mille ssaridsches , d'accord maintenant avec Sidi-Ahmed-Pascha , il y avait lieu de les déclarer tous deux rebelles; mais le nouveau grand vesir Su leiman trouva plus prudent de confirmer au premier sa woiwodie des Turkmans, de conférer à l'autre le rang de vesir, et de les charger d'occuper et de défendre les Dardanelles (1).

A Baszra, la tribu arabe d'Efrasiab s'était soulevée contre Murtesa , pascha de Bagdad, qui , sur l'invitation des deux émirs Ahmed et Fethi, seigneurs de Baszra, s'étant rendu dans celte ville, et n'ayant pas été satisfait des riches présents offerts par les habitants , avait pillé l'entrepôt des marchands indiens et arabes, et, pour détourner de lui-même la honte d'une telle action, avait ordonné le supplice des deux émirs, comme s'ils en étaient coupables. Dans la nuit même , les Arabes le chassèrent de Baszra , et à grand'peine put-il s'échapper nu vers Bagdad.

Murtesa fut ensuite nommé gouverneur d'Alep et prouva que le châtiment infligé par la tribu d'Efrasiab ne l'avait pas rendu meilleur. Avec soixante à soixante -dix bohémiennes et danseuses il parcourait son gouvernement, pressurant les habitants et leur arrachant de l'argent à force de tortures sanglantes. Les gens d'Alep se rassemblèrent dans la grande mosquée pour y rédiger régulièrement leurs plaintes et les adresser ensuite à Constantînople. Aussitôt ils furent assaillis par les segbans et les ssaridsches du pascha, qui , sans respect pour la sainteté du temple où était le tombeau de Zacharie, massacrèrent tout ce qui leur tomba sous la main , n'épargnèrent pas même les malheureux qui se réfugiaient près du tombeau

(1) Naima, 1. m, p. 547 et 548.

vénéré ; plus de cinq cents victimes furent immolées dans le lieu saint.

En Egypte aussi et même en Ethiopie, il y eut des soulèvements et des massacres. Les habitants de Suakin, après avoir tué deux mulesellims du pascha Mustafa , qui avait acheté le gouvernement moyennant 60 bourses , le repoussèrent lui-même quand il accourut de Dschidda. A la vérité, des troupes envoyées par le gouverneur d'Égypte , Chasieki- Mohammed- Pascha, sous le commandement du Beg Boschnak- Ahmed , les réduisirent à la soumission ; mais pour assurer la tranquillité il fallait mettre en mouvement la garnison du Kaire. Les agas des troupes égyptiennes se refusèrent à cette opération, disant qu'ils étaient chargés de la garde du pays et de la sécurité des caravanes; que les agas eunuques, dont il y avait trente à peu près alors au Kaire , devaient maintenir l'ordre en Ethiopie. De là , des querelles et même des luttes à main armée entre les agas militaires et les agas eunuques. Ces derniers assassinèrent dans l'ombre ou tuèrent ouvertement plusieurs de leurs adversaires , ce qui ût exiler quelques eunuques à lbrim. Deux des plus puissants, l'ex-kislaraga Taschjalar et le confident Mesud-Aga, s'enfuirent à Constantinople, où ils remplirent le sérail de plaintes contre le pa>cha; ils arrachèrent même une sentence de mort contre lui; mais la résistance des agas des troupes contre les agas eunuques du Kaire offrit un exemple bien excitant pour Constantinople.

Le grand vesir Suleiroan-Pascha se trouva bientôt dans le même embarras que son prédécesseur; car les Onances étaient toujours dans un effroyable désordre, que l'altération des monnaies accroissait de plus en plus. La piastre avait bien cours à 80 aspres, selon la fixation légale , et l'écu du lion à 70 ; mais la monnaie nouvellement frappée ne pouvait plus être reçue que pour son poids . et elle était désignée sous le nom d'argent de Bohémien ou des tavernes. Le defterdar, le sage et loyal Ali, qui n'avait accepté cette place que par contrainte sous Ipschir, sollicita maintenant la faculté de donner sa démission, et son exemple fut suivi par le grand vesir lui-même. L'architecte Kasim , qui autéricurement avait recommandé à la

Validé le vieux Kœprili comme le seul homme dont la tête et le bras pussent porter secours à l'état, le signala maintenant à Suleiman-Pascha comme étant digne de recueillir sa succession. Mais ce fut encore en vain. Suleiman répondit : * Comment dans ce temps un homme sans fortune , comme Kœprili, pourrait-il convenir à la situation? » Sur le conseil des agas eunuques les plus puissants par leur influence auprès de la Validé, le sceau fut donné au serdar de Crète, qui, depuisdix ans de lutte continuelle dans cette île contre les infidèles, avait défendu l'honneur de l'empire. En attendant son arrivée , Ton investit de l'autorité de kaimnkam le kapudan-pascha Mustafa (27 février 1656). Alors le mécontentement public, depuis long-temps contenu, éclata par l'insurrection des troupes, l'une des plus remarquables de l'histoire des Ottomans, et qui vit un impuissant sultan foulé aux pieds par des soldats. Quelques centaines de janitschares revenus de Candie ayant à réclamer un quartier de solde , remplirent les rues de Conslantinople de leurs plaintes ; ils criaient que durant l'année où ils soutenaient la cause de la foi , ils avaient eu des pierres pour oreillers et la terre toute nue pour matelas ; le kulkiaja les repoussa rudement et les menaça de la prison. Mais leur troupe fut grossie par des sipahis turbulents qui avaient aussi à se plaindre de retard dans le paiement de leur solde , et dont les meneurs étaient Mehter-Hasan , Schamli-Mohammed et Karakasch-Mohammed (5 mars 1656). Ils se réunirent dans l'hippodrome au lever du soleil et envoyèrent un message au sérail, pour demander un diwan a pied , attendu qu'ils avaient de graves propositions à faire. Aussitôt l'aga des janistchares fut déposé, et l'on commença d'autres changements parmi les officiers d'état-major. Mais tout cela ne fut d'aucun secours , car le feu de la révolte était attisé sous main par divers grands , nommément par le kaimakam, qui était poussé par le désir d'obtenir la place de grand vesir. Le sultan envoya le vieux Nischandschi vers les mutins pour les apaiser; mais ce fut en vain ; le lendemain, la mission du vesir Taukdschibaschi et du grand juge n'eut pas plus de succès. Le troisième jour, les mutins insistèrent plus que jamaii sur la tenue d'un di-

wan à pied. Le mewkufatdschi Kara-Abdullah, qui s'était offert comme négociateur, en se rendant à cheval du sérail à l'hippodrome, fut assailli par la première troupe de sipahis qui le rencontra , et mis en pièces. On accorda la réunion d'un diwan , qui devait être tenu , non point dans le sérail et devant la porte de la Félicité , comme dans les occasions semblables, mais sous le kœschk d'Alai situé à l'angle du palais , dont la vue commande la ville , et d'où le sultan avait coutume de regarder les processions solennelles derrière un grillage. Au-dessous de ce kœschk se rassembla la masse rebelle , le sultan étant derrière la fenêtre grillée. La foule cria que la fenêtre devait être entièrement ouverte pour que le sultan se montrât au peuple , et l'on se rendit à ce désir ainsi exprimé. Le sultan parut, ayant à sa droite le mufti , à sa gauche le kaimakam ; derrière étaient le kislaraga et le kapuaga. De nouveaux cris ayant fait entendre qu'il fallait éloigner ces directeurs, afin que le souverain parlât seul et d'après sa propre pensée , le mufti et le kaimakam firent quelques pas en arrière. Les deux eunuques se retirèrent à l'abri de la fenêtre grillée afin de pouvoir souffler au Grand-Seigneur les oracles qu'il allait rendre (1). L'artificieux juge Hasan s'avança et tint un long discours sur les fautes de l'administration , sur les anciens vices de corruption et de vénalité des charges, sur les anticipations des fermages, les arriérés de solde , l'influence des eunuques et l'altération des monnaies ; disant qu'il serait impossible de remédier à ces maux , si l'on n'abattait pas les trente têtes portées sur les listes qui allaient être remises (2). Une corde fut descendue du kœschk pour que l'on y attachât la liste de proscription , et Mehter-Hasan enveloppa dans le papier une poignée d'aspres rouges, comme un témoignage accusateur contre les coupables dont on demandait la mort. Le sultan dit ce que lui soufflèrent les eunuques masqués par l'appui de la fenêtre, et le kaimakam, au nom du souverain, cria aux mutins : a Mes serviteurs,

(1) Rapport de P.eningcr cl de Ponajolli ; Naima, I. h , p. 556.

(2) Ibidem.

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