‹ Histoire de l'Empire ottomanChapitre 181 sur 384 · LIVRE LXII · texte numérisé non relu

LIVRE LXII

événement avait été préparé par le grand I vesir Ali de Tschorli , et les annales de l'em- I pire turc en ont exposé les causes, qui n'ont pas été connues entièrement des historiens européens. Sur les rapports détaillés adressés par le commandant de Ba ba ta g h i , gouverneur d'Ocsakow, au vesir Jusuf-Pascha, relatifsaux circonstances de la guerrealramée alors entre Pierre, appelé par les ottomans la Moustache blanche t et Charles XII qu'ils surnomment Tête de fer, è l'occasion de la prise de Thorn et de Dantzig , de Lemberg et de Varsovie, delà bataille de Frauenstadt, de la paix d'Altranstadt, de l'élection de Stanislas Leczinski comme roi de Pologne , le grand vesir recommanda à Jusuf-Pascha d'adresser de son coté un envoyé è Charles XII. Le gouverneur d'Ocsakow choisit l'homme le plus propre à cette mission , Mohammed-Efendi de Jerkoï, qui , évitant la Pologne, dont la route était peu sûre . se glissa le long des frontières de Hongrie et de l'empire germanique, ayant soin de dissimuler son caractère diplomatique et l'objet de ?on voyage, parvint à Thorn, et là remit au roi des dépêches qui invitaient Charles XII à s'unir d'une amitié plus étroite avec la Sublime Porte. Le roi demanda quelle était la couse de cette démonstration du pascha envers lui, qui n'avait jamais entretenu de rapports intimes avec la Sublime Porte : « Mon padiscbah , dit Mohammed- Efendi, a entendu parler de ta valeur, et s'est senti attiré secrètement vers toi. — Quel nom me donne-t-on à la Sublime Porte? reprit le roi. — Tu n'en as aucun, répliqua l'envoyé, parce que tu n'y entretiens aucun résident, ainsi que le font les autres rois francs; ton nom ne pourra y être prononcé et ta situation connue que par suite de l'envoi d'un ambassadeur et de l'établissement de relations commerciales.» Le roi voulut savoir si le pascha d'Ocsakow avait assez d'influence pour engager des rapports d'amitié entre la Suède et la Porte, et garantir la sûreté des marchands suédois contre les états barbaresques. Mohammed assura que son mattre était assez puissant pour amener les résultats désirés, parson intervention, et qu'aussitôt après l'arrivée d'un ambassadeur suédois à Constantinople toute garantie serait accordée contre les bâtiments algériens. « Eh bien ! interrompit Charles XII, que l'on restitue le vais-

seau suédois capturé tout récemment par les pirates d'Alger. » L'efendi le promit. « La Porte me fournira-t-elle des secours contre la Russie? » demanda le roi. Sur l'observation de Mohammed-Efendi que le trop grand éloignement ne permettait pas de l'assister avec une armée : « Les distances se rapprocheront, dit Charles; je vais marcher dans la direction de Caminiec , et la Porte pourra soutenir mes mouvements par des troupes. » L'envoyé promit de seconder ce projet de tous ses efforts. Charles le congédia en lui remettant une note écrite dans laquelle était exprimé le désir d'un traité qui assurât aux envoyés suédois auprès de la Porte le même traitement qu'aux autres représentants des puissances chrétiennes , la liberté réciproque du commerce pour les sujets des deux États, sous la réserve des droits de douane, la restitution des bâtiments enlevés par les Algériens, la reconnaissance de Leczinski en qualité de roi de Pologne, la formation d'une armée ottomane pour chasser les Russes de la Pologne. En conséquence, Charles et Stanislas enverraient des ambassadeurs à la Porte. Le gouverneur d'Ocsakow rendit compte du résultat de la mission de Mohammed-Efendi , et le grand vesir répondit que rien ne s'opposait à l'établissement de relations de commerce et d'amitié entre la Turquie et la Suède , mais que la Porte ne pouvait garantir les bâtiments suédois contre les attaques des Algériens, ni faire marcher une armée pour appuyer le roi , sans rompre la paix avec la Russie ; tout ce que la Porte avait à faire était donc de veiller à ce que la paix ne fût pas conclue sans son intervention entre la Pologne et la Russie. Si le roi tenait à établir un bon accord avec l'empire ottoman, il devait d'abord envoyer un ambassadeur à la Porte. Le gouverneur d'Ocsakow écrivit dans ce sens au roi , et plusieurs lettres furent échangées entre eux. Le grand vesir , qui désirait la guerre avec la Russie , sans être sur ce point d'accord avec le sultan, nourrissait dans le roi, par l'entremise do gouverneur de Babataghi. l'espérance que le chan de Krimée marcherait à son secours avec une armée. Il parait qu'il aurait secrètement écrit au chan dans ce sens, qu'il se mit en correspondance avec Charles XII , et que le sultan , informé de toutes

ces menées, adressa aussitôt an chan l'injontion la plus sévère de ne porter en quoi que ce soit la moindre atteinte à la paix avec la Russie. Le roi ignorant cette défense et comptant pleinement, en raison des promesses du grand vesir , sur les secours du chan de Krimée. se lança avec huit mille Suédois et on nombre à peu près égal de Cosaques Zaporogues, contre l'armée russe infiniment supérieure à la sienne , et livra la fameuse bataille de Pullawa [8 juillet 1709]. Complètement défait, blessé au pied, il s'enfuit avec les comtes Peper et Poniatowski, le chancelier Mullern , les secrétaires Neugebauer et Klinkowstrom, Herodenski, l'hetman des Cosaques du Don et Mazeppa, betman des Cosaques Zaporogues.

Charles XII atteignit dans sa course le château des Cosaques Perewolotscbna , sur les rives du Dnieper , et pendant deux jours batailla contre des Russes et des Kalmuks envoyésà sa poursuite. Le parti le plus sûr aurait été de se diriger vers la Krimée; mais, se croyant trompé par le chan, Charles résolut de prendre la route d'Ocsakow où commandait maintenant l'ancien général des armuriers, Abdurrahman-Pascha. Comme les Russes avaient déjà brûlé tous les bâtiments et les barques plates, l'on construisit comme on put, avec des débris de voitures et des roseaux , des radeaux sur lesquels le roi passa le fleuve ; mais il perdit beaucoup d'hommes qui se noyèrent. Arrivé au gué dit des Russes, à une lieue et demie au-dessus du confluent du Bog dans le Dnieper, il espérait voir opérer le passage à cinq cents Suédois et à trois ou quatre mille Cosaques Zaporogues qui le suivaient, quand parurent le soir des troupes russes contre lesquelles il fallut soutenir de vifs engagements cette nuit et le jour suivant jusqu'à midi ; ceux de ses guerriers qui ne périrent pas en combattant se perdirent presque tous en traversant la rivière. Parvenu de l'autre côté du Dnieper , dans la retraite de Cantemir , à une lieue et demie encore au-dessus d'Ocsakow, Charles se sépara des deux hetmans, qui allèrent s'établir avec douze mille Cosaques dans la forêt des Frères , dépendant de la Krimée. Après quelques moments de repos, le roi se disposait à se mettre en route pour Bender, quand le grand chambellan do gouverneur de Baba- j

taghi, Jusuf, lui apporta des présents et lui offrit en même temps tous les objets nécessaires à ses besoins. Le gouverneur d'Ocsakow, Abdurrahman-Pascha , qui, par son refus de livrer des barques sans recevoir une forte somme d'argent , avait été cause que cinq cents Suédois, sur l'autre rive du Bog , étaient tombés entre les mains des Russes sous les yeux mêmes du roi , et qui en outre s'était saisi de plusieurs pages suédois, fat mandé à Bender par le vesir Jusuf-Pascha pour rendre compte de sa conduite, contraint de rendre les captifs suédois , déposé et emprisonné ; les prières seules du roi purent le faire remettre en liberté. Avant son départ d'Ocsakow, le roi avait écrit au sultan et au grand vesir; le chancelier Mullern adressa aussi une dépèche au premier ministre ottoman pour proposer une alliance offensive et défensive contre la Russie. Le porteur de ce message, le secrétaire Neugebauer de Dantzick, se rendit à Constantinople avec dix domestiques ; douze tschauschs allèrent à sa rencontre; il obtint audience du grand vesir, mais ne fut pas admis auprès du sultan parce qu'il n'était pas revêtu d'un caractère officiel [7 septembre 1709]. Déjà Charles XII s'était construit une maison en dehors de Bender , quand parut un aga porteur de la réponse du grand vesir au roi et au chancelier (1) ; il était chargé aussi d'offrir un cheval richement caparaçonné et un poignard garni de pierreries : mais il n'avait pas de lettre du sultan (2). Quelques semaines auparavant, en dépit des représentations de Jusuf-Pascha , le roi avait envoyé mille Suédois en observation dans la Moldavie , du côté de la frontière polonaise ; les Russes informés de cette circonstance tombèrent sur les Suédois près de Czernowicz et les firent prisonniers pour la plupart. Cette violation du territoire ottoman exaspéra le diwan et inspira des craintes sérieuses à la Porte pour les frontières turques et pour la sûreté du roi de Suède , que c'était pour elle an devoir d'honneur de garantir. En conséquence,

(1) Lamolraye [ 1 app. p. 23. ] a commis ici une erreur.

(3) Lamolraye , 1. i. p. 417 , et la lettre apporté* qui est dan* l'appendice , p. 21 , Voltaire.

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