‹ Histoire de l'Empire ottomanChapitre 182 sur 384 · LIVRE LXII · texte numérisé non relu

LIVRE LXII

après trois longues conférences du grand vêtir avec le mufti et le reis-efendi , les troupes feudataires de Ruraili , les sandschakbegs de Janina , Tirhala , Gustendil , Ochri , Ilbessan, les deux vesirs, le gouverneur d'Anatoli, et le précédent gouverneur de Rumili , Ismaïl-Pascha , reçurent ordre de se réunir et de marcher vers Bender[ 27 juillet 1709]. Cependant le roi revêtit te secrétaire Neugebaoer du caractère officiel nécessaire pour qu'il présentât sa lettre au sultan , et le nouvel ambassadeur fut reçu en audience par le Grand-Seigneur avec Poniatowski. Ce dernier ne venait pas à Constant inople pour ta première fois ; négociateur exercé , par le moyen du juif portugais médecin Fonseca et l'entremise d'une juive, il sut obtenir accès près de la Validé , qui , sensible à la valeur comme toutes les femmes , se déclara pour le héros du nord qu'elle avait coutume d'appeler son lion , et demanda à son fils quand il voudrait aider le lion à dévorer le czar(l). Poniatowski revint avec un présent de i ,000 ducats et la promesse que le passage serait assuré au roi à travers la Pologne. Quand , trois mois après, un aga apporta la réponse du sultan au roi et consulta ses désirs sur la force de l'escorte , Charles déclara qu'il ne lui fallait pas moins de trente mille sipahis et vingt mille janitschares ; le diwan trouva que c'était trop exiger ; car mettre en mouvement une telle armée, c'était rendre inévitable la rupture de la paix avec la Pologne et la Russie. Le roi , mécontent de ces hésitations , envoya le colonel Funk comme ambassadeur auprès de la Porte , à la place de Neugebauer, et Poniatowski retourna une seconde fois à Conslantinople , pour eiposer les griefs du roi et présenter une plainte contre le grand vesir. Poniatowski s'acquitta de sa commission (2) comme le Grand-Seigneur sortait d'une mosquée [ 3 février 1710].

Cependant la nouvelle de la violation du territoire ottoman par l'irruption des Russes en Moldavie avait rendu très-difficile la position de l'ambassadeur russe Tolstoï à Constantinople. Il avait eu sa première audience (3) peu de temps après l'arrivée de

(1) Voltaire, faist de Charles xit. I. t.

(J) Lamotrayc. 1. i, p. 408.

(3) Rapport d« Talman. Raichid , I. u , fol. 71.

Neugebauer , et avait alors offert des présents d'une valeur de 25,000écus ; à la faveur de cette générosité , il poursuivit activement le renouvellement de la paix et produisit maintenant deux nouveaux points : il demanda que la Porte ne continuât pas plus long-temps à souffrir le séjour du roi de Suède sur le territoire ottoman , et que l'hetman des Cosaques, Mazeppa, déserteur du service russe , fût livré au czar. Le chodscha du diwan, Husein-Paschasade-Elhadsch-Mohammed , fut chargé de conférer là-dessus avec l'ambassadeur (1). Dés envoyés russes allèrent présenter les mêmes réclamations au gouverneur de Babataghi , Jusuf-Pascha . qui avait pour instruction d'envoyer Mazeppa auprès du chan tatare , et de s'excuser ensuite en disant que les Tatares , comme on lesavait, ne livraient jamais un être qui s'était placé sous leur protection. Mais Jusuf ne flt pas ce qui lui avait été ordonné : il appela les commissaires russes, leur reprocha la violation du territoire ottoman , leur déclara que le cas de la fuite du roi de Suède n'avait été prévu dans aucun traité , que par conséquent le séjour de ce prince en Turquie n'était contraire à aucune stipulation , que la Porte ne voyait en Mazeppa qu'un Suédois, et ne le connaissait pas comme Russe ; que si le roi de Suède et l'hetman quittaient le territoire ottoman , alors le czar serait libre d'agir comme il lui conviendrait (2). A Constantinople, l'ambassadeur russe essaya d'abord d'excuser la poursuite de Charles Xlf jusqu'au Bog et de nier l'irruption des Russes jusqu'à Czernowlcz; mais quand les bulletins officiels le réduisirent à l'impossibilité de contester ces faits , il renonça à réclamer l'extradition de Mazeppa et les clefs du saint sépulcre de Jérusalem , que la Russie voulait arracher aux prêtres latins pour les remettre à des prêtres grecs, et la Porte, qui avait demandé la restitution d'Aszow et la destruction des châteaux nouvellement construits , se contenta de l'addition d'un article au renouvellement de la dernière paix conclue sons Mustafa II , en vertu duquel il serait permis au roi de Suède de regagner ses états

(1) Rascbid , I. u . fol. 71.

{t) Rawhid, fol. 75.

par la route qui lui conviendrait (1). Après ce renouvellement de la paix avec les Russes, dont l'observation fut rigoureusement enjointe au chan (2) , une lettre du sultan informa le roi de Suède que le retour dans ses états lui avait été garanti , et cet avis fut accompagné d'une somme de 10,000 ducats pour le voyage, d'un cheval de bataille complètement équipé et de vingt chevaux de main; de son côté, le grand vesir envoyait un cheval de bataille avec son harnais et trois chevaux de main. Le roi prit les 10,000 ducats (3), mais repoussa le présent du grand vesir, auquel il ne pouvait pardonner le renouvellement de la paix avec la Russie, et dit : « Je n'accepte point de présents de mes ennemis (k). » L'orgueilleux Ali , vivement irrité de ce procédé , non-seulement contre le roi , mats aussi contre Jusuf-Pascha auquel il attribuait le refus et les paroles si blessantes pour lui-même , saisit l'occasion des lettres du roi Auguste et de Semenwski, transr mises à la Porte par le chan Dewlet-Girai , pour adjoindre le prince tatare à Jusuf-Pascha dans les négociations suivies avec la Suède. Les deux lettres, que le chan luimême avait probablement provoquées , demandaient sa médiation entre Auguste et Charles XII ; le grand vesir détermina donc le sultan à faire partager la mission de Jusuf- Pascha non-seulement par le chan de Krimée , mais encore par le second écuyer , nommé à cet effet commissaire de la Porte. Quand ils furent tous trois réunis à Bender , ils invitèrent le roi à se rendre au sérail de Jusuf-Pascha ; comme il s'excusa plusieurs fois en prétextant une maladie , ils finirent par aller le trouver dans la maison qu'il occupait, et lui présentèrent le cbatti-schérif qui les chargeait d'opérer la réconciliation entre Auguste et Charles, sous la condition de la reconnaissance du premier en qualité de roi de Pologne. Charles dit que cela était

(i; Raschid, fol. 75. Lamolravc, p. 410. Rous- •et, supplément ii , fot. 77.

(2) Rapport de Talman , sur la conférence du 15 octobre , dans la Ste-R.

(S) Dans Lamolraje, 1. 1, p. 420 421. Raschid, 1. M, p. 76.

(4) Lamolravc, p. 421. Ce refus est aussi consiçpé dans nasebid, I. n, fol. 77.

contraire à la parole donnée comme aux conventions écrites, et se tint fermement à cette déclaration. Les négociateurs firent donc savoir à la (Porte qu'il était impossible de se défaire du roi de cette manière ; le sultan , déjà excité contre le grand vesir par le silihdar et le kislaraga, dont l'inimitié préparait la chute de ce ministre suprême, laissa éclater son indignation quand il vit échouer toutes les mesures proposées par Ali pour éloigner le roi de Suéde. Le silihdar se rappelait toujours les efforts d'Ali pour l'empêcher d'épouser la fille du sultan , et il ne pouvait lui pardonner, non plus que le kislaraga , la déposition du précédent mufti, leur ami. Ils manœuvrèrent si activement qu'à l'insu du grand vesir un chatti-schérif rappela Ali-Pachmakdschisade de Sinope, lieu de son exil , a Constantinople. Déjà le gouverneur de Négrepont, Nuuman-Kœprili- Pascha , avait été mandé dans la capitale , de l'agrément du grand vesir , pour la célébration de son mariage avec la sultane Aiscbe, Ûlle du sultan Mustafa, de même que le fils de l'ancien grand vesir Kara-Mustafa , pour épouser Ssafije, autre fille du sultan Mustafa. Quand Nuuman-Kœprili fut arrivé à Constantinople, son nom était dans toutes les bouches, et le silihdar saisit cette occasion et profita du mécontentement du sultan contre Ali de Tschorli pour proposer à la place de celui-ci Kœprili , héritier d'un nom illustré par plusieurs grands ministres. Le grand chambellan fut donc chargé d'aller redemander le sceau à AU de Tschorli , qui reçut le gouvernement de Kaffa avec l'ordre de s'y rendre au plus vite (1) [ 15 juin 1710 ].

L'administration de Nuuman-Kœprili ne répondit pas à l'attente du public, qui l'avait salué de tous côtés comme le sauveur de l'empire ; les catholiques arméniens surtout laissèrent éclater leur joie de la chute d'Ali, leur persécuteur; le parti suédois applaudit à ce renversement d'un ministre qu'il considérait comme son ennemi. Chrétiens et moslims ne s'abusèrent pas sur l'esprit de tolérance et les vertus du fils de Mustafa-Kœprili le Vertueux ; mais la rigueur consciencieuse

(1) Raschid, 1. u, fol. 78; el rapport de Tat man.

L1VKE

avec laquelle il exigeait le compte de tout argent reçu lui attira la haine de presque tous les fonctionnaires publics , et une activité perdue dans une infinité de petits détails arrêta la marche des grandes affaires de Tétât. Depuis que , sous le grand vésirat de Husein-Kœprili , lui avaient été données les trois queues de cheval avec la main de la tille deMustafa, il avait été successivement investi des gouvernements de Négrepont, Candie, Erserum, Bosnie, puis envoyé de nouveau à Candie, et partout il avait laissé le renom d'un administrateur plein d'une bienveillante équité. Devenu grand vesir, il voulut tout faire comme lorsqu'il était gouverneur, recevoir lui-môme toutes les requêtes, décider tous les procès ; mais il arriva qu'il ne pouvait répondre qu'à la dixième partie des requêtes présentées, et que tous les rouages de l'administration furent arrêtés. En outre, il s'entoura d'hommes incapables, d'amis et de confidents avides d'argent, fit occuper les gouvernements les plus importants par des hommes qui n'étaient propres qu'aux plus petits emplois, en sorte que les foutes de sa conduite d'ensemble se repétaient dans les détails. La seule mesure politique extérieure, durant son grand vésirat de deux mois , fut contraire à la saine raison : éloigné de toute pensée de guerre , ne se souciant nullement de soutenir le roi de Suède, et préoccupé plutôt du soin de maintenir la paix tout récemment renouvelée avec la Russie, il avait fait remettre à Charles XII par le chan, Jusuf-Pascha et le second écuyer, une lettre pour le déterminer à entreprendre son voyage par la Pologne ; mais s'imaginant imposer aux Polonais, et les déterminer à retirer leurs troupes en répandant le bruit qu'uue grande armée accompagnerait le roi , il fit adopter au diwan cette puérile mesure. On écrivit donc encore en Pologne pour annoncer que la décision avait été prise de ramener Charles XII dans son royaume avec des forces égales à celles que Kara. Mustafa avait conduites à Vienne (1); cette fanfaronnade détermina la guerre qu'elle prétendait détourner : car les janitschares la demandaient à grands cris, et comme l'armée

(i) Rucbîd, i. u, fol. 79.

Page 1