LIVRE LXII
Quand , l'année précédente , les envoyés de Rakoczy, Michel Tœkœly, Csaki et Jean Pop, avaient été introduits officiellement parle gouverneur deTemeswar, Hasan-Pascha, le résident impérial Talman protesta contre leur présentation, et ils furent contraints de faire remettre leurs dépêches par un colonel français, qui amena parmi ses domestiques deui hongrois déguisés. Rakoczy annonçait qu'il ne pouvait pas aller plus loin dans ses efforts et demandait à être déclaré comme Toekœli roi de la Haute-Hongrie ; en cas de refus, il déclarait qu'il lui faudrait chercher des secours auprès de la Pologne ou de la Suède. A cette époque, Ali de Tschorli soutint la cause des rebelles, le mufti se prononça contre (1); maintenant la paix avec l'Autriche importait plus que jamais ; le grand vesir envoya donc un de ses agas , Feisullah , avec une suite de vingt personnes, porter au prince Eugène à Vienne une lettre pleine de protestations amicales. Comme la moitié du temps fixé pour la paix de Carlowicz était écoulée , Feisullah devait jeter quelques propositions sur le renouvellement du traité. Un mois avant l'arrivée de ce message à Vienne [ 15 avril 1711 ] , Eugène avait écrit au grand vesir pour lui offrir la médiatiou de la cour impériale , afin de détourner la guerre avec la Russie (2), et Talman reçut pour instruction de ne se prononcer ni pour ni contre le roi de Suède, mais d'insinuer qu'au lieu de faire traverser à Charles XII la Pologne avec une armée , il y avait un moyen moins violent de le ramener dans ses états, attendu que la route lui était ouverte par le territoire de l'empire germanique (3). L'empereur Joseph étant mort de la petite vérole, de nouvelles lettres de créances furent données à Talman , qui dut notifier l'avènement du nouveau souverain, et Tannée suivante son couronnement (4) . A la demande du vieux Maurocordato et de son fils , interprète de la Porte,
(1) Rapport, de Talman.
(2) Lettre du 15 avril 1711 , duos la Ste-R. (i) Instructions à Talman.
(4) Les lettres de créance sont dans la Ste-R. Les lettres de recréanec aux archives de la maison impériale. L'audience csl rapportée dans Rascbid, l. h. fol. 91 et 91.
auquel succéda dans cette qualité le second fils Jean , quand Alexandre fut devenu prince de Moldavie, le fils de Grégoire Ghika, né à Vienne d'une sœur d'Alexandre, tenu sur les fonds baptismaux par l'empereur Léopold, fut admis dès l'âge de douze ans comme élève interprète au service de l'empereur Charles VI (1). Malgré ces relations qui semblaient devoir faire avancer les affaires du ministre impérial, les offres de médiation conciliante de Talman ne furent pas mieux accueillies que celles des ambassadeurs de Hollande et d'Angleterre, qui remirent en audience solennelle des lettres des États-généraux (2) et de la reine, tendant au même but pacifique. Un envoyé Usbeg avait apporté la nouvelle que le souverain deChuaresm, après la mort de son frère, s'était trouvé maître absolu du pouvoir suprême (3). Dans les circonstances actuelles, ce fait avait moins d'importance pour la Porte que la démarche du prince des Kalmucks , Ajuka-Chan , qui envoya Pehliwnn-Kuli remercier la Porte du bon accueil fait à son dernier envoyé, Mohnmmed-Ssalih , et sollicita des secours pour aider les Uschtoks et les Karakirghises à secouer le jong des Russes (i) [5 février 1711]. Le roi de Suéde chargea le général Mayersfeld d'engager la Porte à publier un manifeste contre le roi Auguste de Pologne , et , n'ayant pu y parvenir , il ne craignit pas d'eu lancer un lui-même de Bcnder (5). Maintenant le premier ami de Charles XII , celui qui avait engagé les premiers rapports de ce prince avec la Porte, Jusuf-Pascha, le gouverneur d'Ocsakow , commandant de Babataghi.qui avait défendu les frontières avec tant de succès et rétabli sur un pied formidable les fortifications de Bender , succombant à l'inimitié du chande Krimée,qui depuis long-temps l'avait vu d'un œil d'envie conduire les négociations avec le roi de Suède, fut déposé, condamné à la confiscation de ses biens et emprisonné à Kilburun.
(1) Rapport de Talman du 12 février 170S.
(3) L'audience de l'ambassadeur hollandais , eut lieu le !•» janvier 1711. Rapport d« Talman.
(S) Raschid. I. 11, fol. 8S.
(4) Le même , fol. 79.
(5) D'après le rapport de Talman, du 18 janvier
Il y eut plus d'équité dans le châtiment du beglerbeg de Meraascb , Ruschwanoghli-Chalil-Pascha , qui , au lieu de se réunir aux troupes destinées à la guerre de Russie , comptant sur ses montagnes inaccessibles et sur l'assistance des Kurdes, s'était mis en pleine révolte. Le gouverneur de Hakka , le vesir Jusuf-Pascha-le-Boiteux , le vainquit et envoya sa tête à Gonstantinople(l)[ juin].
L'ancien grand vesir Kalailikos , gouverneur de Candie, tomba enfin sous les plaintes répétées des sujets chrétiens qu'il opprimait: emporté par son vain amour de pompe et de luxe , il dépouilla les églises de leur argenterie , et des candélabres et des encensoirs il fit faire des étriers (2). Il fut banni |a Cos , et son gouvernement passa au vesir Jusof, commandant de Babataghi. Un changement plus important fut celui du kaimakam; le gendre favori avait bien voulu occuper ce poste pour quelque temps, en raison du départ du grand vesir ; mais , voué de cœur et d'esprit aux études scientifiques et littéraires , il se trouva bientôt accablé par les affaires et n'aspira plus qu'à être délivré de ce fardeau d'autant plus pesant que les ministres, suivant le grand vesir , ne laissaient que leurs représentants dans la capitale. De sérieux débats allaient éclater entre le grand vesir et le gendre favori , et ce dernier, craignant d'irriter le sultan, n'osait pas solliciter son congé ; il s'adressa donc au mufti, qui lui promit ses bons offices à la condition que le favori emploierait ses efforts pour élever à la place de kaimakam l'ancien agades janitschares, Mohammed-Tschelebi. Les conventions s'exécutèrent : le mufti obtint la délivrance du favori, celui-ci la nomination du client du mufti au poste de kaimakam [1er avril 1711].
Le premier jour de la nouvelle année lunaire ( 19 février ) , les queues de cheval furent plantées avec les cérémonies accoutumées devant le palais du grand vesir. Quinze jours après, se fit la consécration de la nou* velle mosquée delà Validé à Skutari , en présence des hauts dignitaires de l'état, et le lendemain la fondatrice elle-même se rendit à ce temple, entre deux murs de tapisseries
(1) R&scbid . fol. Sfi.
(S) Le môme, fol 8 s.
tendues depuis le lieu de son débarquement jusqu'à la porte de l'édifice. On vit défiler, comme à l'ordinaire , les corporations de Constantinople , et les janitschares dressèrent les tentes à Daud-Pascha. Le 12 mars, les armuriers , les canonniers et les soldats du train d'artillerie menèrent dans le camp trois cents canons et vingt mortiers. La flotte destinée à la conquête d'Aszow entra dans la mer Noire [ 14 mars ] : outre le vaisseau amiral, qui portait trois mille trois cents soldats de marine , il y avait vingt deux galères des princes de la mer , vingt-sept galions sur lesquels étaient embarqués six mille soldats de marine, trente galiotes montées chacune par deux cent vingt hommes , et soixante frégates portant chacune quatre-vingts soldats; on comptait encore cent vingt petits transports propres à naviguer dans les basfonds, et cent felouques avec sept soldais chacune. Tout cela présentait un ensemble de trois cent soixante voiles et trente-cinq mille hommes, sous le commandement du kapudan-pascha Ibrahim- En même temps l'armée de terre reçut ordre de quitter Daud-Pascha ; le premier jour [ 8 avril ] , se mirent en marche les janitschares , les dschebedschis, topdschis et toparabadschis; le lendemain, partit le grand vesir après avoir été honoré de la visite du sultan , qui lui remit la pelisse, dite de congé. Les troupes asiatiques devaient être transportées en partie de Tschardak en Asie à GaUipoli, en partie de Skutari à Reschiktasch. Les gouverneurs de Karamanie , Siwas , Alep , Diarbekr , Adana , Kanghri, Angora, Akschehr, Sidischehr, Tekke , Eskischehr et fiosok, défilèrent devant le sultan avec leurs suites et reçurent des pelisses d'honneur. Bientôt après [ 19 mai 1711 ] , fut envoyé au serasker un chatti-schérif avec un sabre d'honneur, et le diplôme de vesir pour l'aga des janitschares. Les mouvements de l'armée se firent dans l'ordre suivant : les sipahis et les silihdars formaient l'avant-garde , ils étaient suivis par quatre mille canonniers avec l'artillerie , six mille armuriers et les soldats du train avec les voitures pour les malades, les blessés , etc. ; puis venaient les boulangers , les porteurs d'eau , les vivandiers et les dresseurs de tentes , les janitschares , les segbans nouvellement enrôlés, le grand vesir arec