LIVRE LXIII
jusqu'à la prairie du village d'Emirli , dont la mosquée fut reconstruite à cette occasion. Leserasker donna des ordres rigoureux pour que les récoltes des sujets fussent respectées par l'armée ; et comme les prairies autour de Salonik ne suffisaient pas pour le pâturage des chevaux, celles de Seres furent assignées pour huit jours aux silihdars et aux sipahis. La flotte, qui avait fait voile du Bosphore au moment où l'armée s'ébranlait, arriva en même temps qu'elle à Salonik , où le kapudan-pascha prit à son bord deux énormes pièces du calibre de trois cents, destinées à la conquête de line. Des trois mille hommes du contingent d'Égypte on avait coutume de oe laisser sur la flotte que les fantassins, de débarquer les cavaliers; mais cette fois comme on manquait des objets nécessaires pour équiper des cavaliers , l'on avait mis à terre les fantassins , et les hommes destinés a renforcer la cavalerie restèrent à bord. Le sultan fit l'épreuve du Fal, c'est-à-dire consulta le sort de la campagne en ouvrant au hasard un livre saint ou classique. Il prit l'Orient des lumières prophétiques , fameux recueil de traditions, enfonça une aiguille entre les feuillets, et tomba heureusement sur le passage suivant : f Vous ferez la conquête d'un pays où le Kavata cours; traitez bien les habitants , car ils vous sont soumis et dévoués. »
Le 1" mai , le sultan se mit en marche avec une grande pompe, traversa Larissa et le lendemain alla camper dans la vallée du Tombeau. À Thèbes , le serasker tint conseil de guerre pour faire décider quelle place de la Murée il fallait d'abord assiéger, ou bien si l'on ne devrait pas plutôt couvrir à la fois de troupes la presqu'île tout entière. Personne ne produisant une opinion , le serasker chargea le beglerbeg de Diarbekr, Kara- Mustafa , d'aller prendre le château de Morée avec quatre mille hommes , et en môme temps il interrogea aussi le destin en ouvrant au hasard le diwan de l'interprète des secrets surnaturels, le mystique Hafis, dont les vers lui donnèrent une réponse favorable (1). Mais un présage plus heureux et plus réel fut la nouvelle de la prise de Tine , que les Grecs en grand nombre dans la place forcè-
(t) Raschid, I. u. fol. 189.
rent le provveditore Balbi de livrer sans combat(l); trente-cinq pièces d'artillerie qui garnissaient les remparts furent distribuées sur quinze vaisseaux de la flotte. Parmi les habitante , les Turcs enlevèrent deux cents familles catholiques pour les transporter en Barbarie (2). La conquête, vainement tentée jadis par tant de célèbres amiraux , fut l'œuvre du kapudan-pascha Dschanun-Chodscha, Turc de Coron , qui , pris dans la dernière guerre à Irabros, était resté sept ans attaché comme esclave au banc de rameurs sur les galères; après avoir été racheté moyennant 100 ducats, il s'était élevé rapidement, et maintenant faisait trembler la flotte qui l'avait yu esclave. A Thèbes, les sept régiments de la cavalerie régulière furent passés en revue; l'on distribua les approvisionnements apportés de Négrepont; le gouverneur d'Alep fut chargé du transport de l'artillerie de siège avec les troupes feudataires d'Anatoli. Le chambellan Topal-Osmao , maintenant nommé chef des Martoloses, reçut 1,100 piastres de récompense, parce que ses milices, à la suite d'un engagement avec quatre cents Vénitiens près de Napoli di Romania , avaient ramené trois prisonniers. Le serasker prit des mesures pour faire donner des rafraîchissements aux milices d'Anatoli» qui s'épuisaient è traîner les canons sous les rayons d'un soleil dévorant ; l'on parvint à déblayer la route de Thèbes i Coriothe. Le 10 juin, le serasker mit enfin le pied sur le territoire de Morée ; les approvisionnements tirés de Négrepont furent débarqués dans la baie de Dscheris ( Kenchrea ). Le siège de Coriothe dura trois semaines : déjà l'assaut se disposait, vingt mille janitschares à l'aile gauche, deux mille sipahis et cipq cents dachebedr schis volontaires à la droite, le chef des Martoloses, Osman-le-Boiteux , avec deux mille le vends, allaient s'élancer, quand , à la honte de la république, le château se rendit moyennant la libre retraite de la garnison ; mais tout-à-coup, soit par l'eflet du hasard, soit que l'on eût préparé cette catastrophe, comme les Turcs et les Vénitiens s'en accusèrent mutuellement , un magasin à poudre fit explosion ; ce fut le signal de la rupture de la ca-
(1) Raschid, I. u,. fol. 189; (i) Ferrari. Raschid.
Ferrari, p. 40.
pitalation , du sac général de la place et dn massacre des Grecs et des Vénitiens sans distinction , au grand regret du serasker. Le provveditore Minoto lui même fut enlevé comme esclave, et il fallut l'intervention énergique de l'épouse du consul hollandais de Smyrne pour le faire mettre en liberté. Les Grecs d'Égine adressèrent au serasker la prière de les délivrer de la tyrannie vénitienne ; ensuite la garnison établie au nom de la république demanda elle-même la liberté de se retirer , qui lui fut accordée , de sorte que le kapudan-pascha put envoyer au sultan les clefs de cette forteresse. L'armée se divisa en deui corps pour assiéger la citadelle de Napoli sur le mont Palamidi et la place elle-même. Turk-Ahmed-Pascha et le second lieutenant- général des janitschares durent attaquer du côté de la Porte ; le beglerbeg de Rumili, Ssari-Ahmed , reçut ordre de se porter avec l'aga des janitschares contre Palamidi ; le siège ne dura que huit jours , parce que le grand vesir , impatient de la lenteur des travaux ordinaires pour les tranchées , préféra l'assaut à tous les moyens. Il encouragea les plus vaillants soldats par de riches présents; l'un de ces braves, qui avait arraché du rempart le saint étendard de Saint- Marc, reçut un signe d'honneur à porter sur le turban et une bourse d'argent; un sipahi, ayant atteint et saisi sur son cheval on Vénitien blessé qui avait enlevé une enseigne , fut récompensé par une augmentation de 10 aspres à sa solde quotidienne , et par une somme de 200 piastres. D'autres qui , pendant la nuit, avaient tiré avec des cordes des canons hors des fortifications, reçurent également de l'argent. Aussi tous étaient enfhmmls d'ardeur; dès le huitième jour l'attaque fut livrée à Palamidi , et le lendemain la place succomba. Ce résultat devait être amené par plusieurs causes : commandée par la montagne, la ville pouvait être réduite en cendres ; la garnison n'était composée que de sept cents hommes : les Grecs , tout en recevant un ducat par jour, ne voulaient plus combattre, et dans la garnison même se trouva un traître , le colonel Sal , qui tira sur les Grecs et fut ensuite déchiré par le peuple (1). Les Grecs, qui aidèrent les Turcs à
î; iïrrari.p.49.
escalader les murailles, furent les premières victimes de leur trahison (1) ; l'archevêque Carlini, avec d'autres ecclésiastiques, fot étranglé , la ville saccagée. Il y eut un si riche butin que cent vingt mille assiégeants y prirent part (2) , et que plusieurs en retirèrent jusqu'à 10 et 20 bourses. Le serasker trouva dans Napoli une énorme quantité de canons en bronze et en fer, de poudre, de plomb, de boulets , de bombes et de grenades. Le sultan, qui reçut la nouvelle de cette conquête sur la montagne de Despot-Jaila, vint lui-même contempler la ville et le fort do mont Palamidi. Un chatti schérif rempli d'éloges accompagna les vêlements d'honneur dont furent décorés les officiers ; les églises et les cellules se transformèrent de nouveau en mosquées et en lieux de prière pour les musulmans, et le commandement de la nouvelle conquête fut confié à Osman, aga des sipahis.
A la fin de juillet, le kapudan-pascha eut ordre de faire voile pour Coron avec la flotte, et l'artillerie du siège de Napoli fut embarquée pour Modon. Huit jours après, le grand vesir se porta vers cette dernière ville avec l'armée. La montagne de Maina se soumit, Chielafa et Sernata se rendirent spontanément [30 juillet 1715]. Comme le camp se trouvait établi près des moulins de Bcgognli, situés entre Coron , Modon et Navarin, à quatre lieues de chacune de ces villes, arriva la nouvelle que les ennemis , n'ayant pas l'intention de tenir dans Coron et Navarin, avaient transporté tous leurs effets à Modon. Deux beglerbegs furent détachés pour prendre possession de Navarin et de Coron , et le serasker se tourna vers Modon , où la flotte avait fait une tentative malheureuse sur Prevesa, au temps du siège de Napoli ; néanmoins , a son approche de Modon , les vaisseaux vénitiens se retirèrent, et le siège commença ; les assaillants s'y portèrent avec une grande ardeur [ 13 août ] ; le découragement au contraire paralysait les forces des assiégés ; toutes les troupes se mutinaient. Dans la citadelle, au Mandrachio, au bastion
(1) Ferrari, p. 57.
(S) «aschitt, I. il, fol. 417.
LIVRELXUI,
Saint-Antoine , à la porte Saint-Marc, partout éclatait la révolte , et les vaillants généraux Pasta et Jansich ne pouvaient la conjurer (I). Pasta négocia une capitulation, et le beglerbeg de Ruraili , Ahmed-Pascha , avait déjà consenti une suspension d'armes pour traiter , quand le grand vesir rejeta toutes les propositions, afin que l'armée ne fût pas privée du butin qu'elle espérait. Les Vénitiens, consternés ou livrés à l'esprit d'insurrection , quittèrent les remparts ; les Turcs pénétrèrent sans efforts dans la ville ; Pasta tomba entre les mains des lewends, qui le traînèrent devant le kapudan-pascha ; celuici, se rappelant de légers services qu'il avait reçus de Pasta quand il était lui-même attaché comme esclave au banc des rameurs., saisit cette occasion de montrer sa reconnaissance ; non-seulement il protégea la vie de Pasta devant le grand vesir (2) , mais il accueillit avec bienveillance et générosité les autres officiers vénitiens qui avaient été traînés sur la flotte , donna à chacun d'eux des vêtements et 10 écus, et Pasta eut un esclave à son service. La grandeur d'âme de l'amiral fit ressortir sous un jour plus odieux la basse férocité du grand vesir, qui à Modon offrit 30 écus pour des chrétiens vivants, afin de les faire décapiter devant sa tente [ 17 août ], A la nouvelle de la chute de Corintheet de Napoli, le château de Morée s'était aussi rendu au beglerbeg de Diarbekr , Kara-Mustafa , détaché du camp ottoman avec quarante mille hommes. La prise de Modon fut suivie de près de celle de Malvasia et de Cerigo ; Suda et Spinalunga, seuls points de l'île de Crète où se maintînt encore le lion de Saint Marc , ne tardèrent pas non plus à tomber au pouvoir des Turcs. Le sultan était encore à Seres quand il apprit la conquête de la citadelle de Morée , de Navarin et de Modon ; déjà les queues de cheval étaient tournées vers Andrinople, on les fit rentrer pour célébrer les triomphes par des fêtes [KJ août] ; ensuite les étendards furent déployés dans la plaine de Tobna, et le sultan reprit la route d'Andrinople. De son côté, le grand vesir prit les mesures nécessaires pour
(1) Forrart, p. 59 61.
(1) Ibid. p. 65.
l'administration de la Morée : huit commissaires furent chargés du recensement de ce pays , qui contenait alors deux mille localités ; deux autres, de lever le plan de l'île de Tine , où étaient bâtis soixante-deux villages. Les rôles d'inscription des sipahis et des silihdars furent soumis à une rigoureuse révision, etDamad-Ali maintint une discipline sévère; des sipahis feudataires de Mentesche etdeChudawendkiar, coupables d'extorsions envers les sujets, avaient été exécutés avant le siège de Modon. Maintenant des moslims rénegats, c'est-à-dire des Turcs qui, pendant la domination vénitienne , avaient embrassé le christianisme et continuaient pourtant à porter le turban blanc , furent condamnés au dernier supplice à Misitra. Après avoir nommé des commandants dans les places nouvellement conquises , le grand vesir reçut à Napoli le silihdar du sultan qui apportait des sabres, des pelisses d'honneur et un chatti-schérif rempli d'éloges pour le grand vesir et tous les officiers de l'étatmajor. Au contraire, un ferman de reproche fut adressé au gouverneur de Bosnie , le vesir Mostafa-Pascha , parce que , du côté de l'Albanie et de la Dalmatie, les armes ottomanes n'avaient pas obtenu un égal succès. Pour étendre le territoire de Sing et de Knin , le provveditore Angelo Emmo s'était emparé des places de Zazuina, Plaunoet Stanizza. Le vesir, avec les beglerbegs de Perserin, Swornik, Klis, Uersek et les troupes du beglerbeg de Meraasch, et cinq mille Tatares , sous les ordres du nureddin, parcourut le pays, à partir de Cettina, dans la direction de la mer , dépeuplant les villages. Tous les habitants de l'île d'Ottock , au nombre de trois cent soixante, passèrent sous le tranchant du sabre turc. Mustafa- Pascha entreprit le siège de Sing ; le franciscain hongrois Etienne enflamma le courage des assiégés, et le serasker fut réduit à ee retirer. D'un autre côté, les Vénitiens avaient évacué Santa-Maura après en avoir fait sauter les ouvrages. Le 3 décembre , le grand vesir leva son camp de Napoli et quitta la Morée, dont il avait fait la conquête. Maintenant il permit aux déserteurs, qui pendant la campagne avaient été retenus à Uallipoli et Skutari , de retourner dans leur pays; les habitants de la Morée qui s'etaient
enfuis furent rappelés dans leurs demeures. Comme l'hiver était déjà fort avancé , la bannière sacrée cessa d'être portée en avant de l'armée ; pour ta préserver des injures de la saison, le serasker ordonna de l'envelopper dans des pièces de satin et de drap d'or , et de la déposer dans son précieux étui. A Larissa, Damad-Ali ne s'arrêta qu'un jour pour le paiement des troupes , il ne fit que traverser Salonik et Seres, et précipita sa marche par Demitoka et Jandtschairi vers Andrinople , où il entra en triomphateur (1).
Le conquérant de la Morée n'était pas seulement guerrier, Hâtait aussi les facultés de l'homme d'état, et ses institutions ainsi que ses victoires attestent qu'il n'était pas indigne d'occuper le premier poste de l'empire, d'où s'exerce une action absolue dans la paix comme dans le cercle des opérations militaires. Depuis le milieu du règne du sultan Mohammed , le collège des pages de Galata avait été supprimé et les revenus affectés à des places de muderris qui portaient le titre de professeurs d'Ibrahim-Pascha , de première et de deuxième classe. Ali était à peine en possession du grand vôsirat qu'il releva cet établissement sur son ancienne base et lui donna un gouverneur, des professeurs, des prédicateurs et des maîtres pour enseigner les pages, qui furent élevés, nourris et préparés en ce lieu au service du sérail et de l'état. Il laissa l'avancement suivre librement les degrés de la hiérarchie dans le corps des ulémas ; et le mufti , sur les prières instantes du kaimakam , ayant appelé contrairement à tous les règlements le fils de ce dignitaire, âgé de onze ans, à une place de professeur , le grand vesir ordonna de retirer cette chaire au jeune titulaire , réprimanda le mufti pour cette illégalité et déposa bientôt après le kaimakam lui-même , qui fut envoyé dans le gouvernement de Kaffa où il subit la peine capitale. Par là l'ordre légitime d'avancement , qui ouvre à tous les ulémas l'accès aux premières dignités de la loi , fut rétabli et affermi comme on le désirait ; aussi , quand dans une assemblée où il s'agissait de conférer les hautes fonctions de l'état, telles
(1) Raschid, fol. 135, et le rapport sur la conquête de la Morée, comme appendice à f ioscha de Rami, n* 110.
que celles de reis-efendi , de defterdar et de nischandschi , le grand vesir voulut donner cette dernière place à son confident le plus intime , l'historiographe de l'empire Raschid, qui était muderris, le digne professeur refusa , préférant le triomphe des règlements sur l'avancement des ulémas. Les secrétaires d'état qui étaient présents restèrent dans un silence d'étonnement; le grand vesir loimême parut d'abord déconcerté par ce refus : mais bientôt, reprenant son ton de bienveillance accoutumée , il tranquillisa l'historiographe, et loin de lui en vouloir, il lui fit conférer bientôt après par un chatti-schérif une place de muderris d'un ordre plus^élevé. Le médecin du sultan, Mohammed de Jenibagdsche, qui , tout fier delà faveur du grand vesir , se permettait de discourir sur des matières politiques qui sortaient de la sphère de ses attributions, fut déposé et remplacé par Omer-Efendi de Smyrne ; le mufti Mahmud-Efendi , qui avait fait ordonner le bannissement de ses deux prédécesseurs, dont l'un périt dans les flots en se rendant à Sinope , vit l'opinion publique soulevée si fortement contre lui à la nouvelle de cette catastrophe, qu'il lui fallut quitter ses fonctions, et la première dignité de la loi fut conférée à Mirsa-Mustafa-Efendi , qui déjà trois fois avait occupé la charge de grand juge. Tandis qu'il était à la tète de la magistrature, un chatti-schérif réprima les abus causés par la vente et le nombre deS places de mulasims : on interdit la vénalité de ces candidatures aux rectorats, et le nombre en fut limité de telle sorte qu'à l'avenir le mufti ne put en donner que seize , le grand juge de Rumili huit, celui d'Anatoli six , comme le chef des émirs , le juge de la Mecque ainsi que celui de Jérusalem, cinq; le médecin du sultan quatre , de même que l'imam de la cour; et il fut décidé qu'à chaque muderris, appelé à un poste supérieur, serait attache un mulasim sous le titre de répétiteur. Bientôt après , Mirsasade-Mustafa perdit sa place : voici quelle en fut la cause. Une plainte en vers contre les deux grands juges Damadsade et Hamidsade était parvenue jusqu'aux mains du sultan , et l'avait si violemment irrité contre ces deux magistrats qu'il les destitua, et il appela pour les remplacer deux hommes honorés comme légistes