LIVRE LXIII
et comme écrivains, Uschakisade-Esseid- Abdullah, auteur des biographies des ulémas comme continuateur d'Attaji, et Abdurrahim, dont l'homonyme avait publié toot récemment à Constantinople le grand recueil de fetwas. Quoique les deux grands juges eussent été destitués, le kaimakam n'en fut pas moins chargé de rechercher les auteurs de la satire, et comme on apprit que cette pièce parlait de l'entourage du mufti, celui-ci perdit sa dignité qui fut donnée au savant Abdurrahim. L'on cita trois joges qui avaient composé la plainte en vers : deux se cachèrent bien vite; le troisième, Dschesbi-lbrahim , fut saisi au pied du Rhodope où il demeurait , et amené devant le sultan ; Dschesbi se reconnutcoupable d'avoir rédigé l'écrit incriminé , mais prétendit avoir été poussé par les deux autres ; ceux-ci ayant été découverts et confrontés avec le principal accusé, nièrent toute complicité. Alors le le kaimakam de l'étrier impérial appela le mufti , les grands juges et d'autres ulémas présents , pour les consulter afin de savoir si, en vertu de la sentence, l'honneur du croyant est comme son sang , ce n'était pas le cas d'appliquer la loi du talion et de verser le sang des coupables , et s'il ne fallait pas rendre un fetwa dans ce sens. Déjà plusieurs assistants avaient adopté cette opinion quand le grand juge de Rumili, Ismaïl, sans craindre l'animadversion du kaimakam et du mufti , prit la parole et déclara qu'il n'y avait aucune disposition à prendre légalement contre les deux prévenus qui niaient toute participation personnelle à la satire , attendu qu'il n'existait pas de preuve pour les convaincre; qu'en ce qui touchait l'auteur avoué de l'écrit dénoncé , une sentence capitale ne pourrait être appuyée sur aucun article de loi : « Si le padischah, dit-il, avait voulu de sa pleine autorité le faire mettre à mort , il ne nous aurait pas demandé notre avis ; mais puisqu'il nous consulte « pourquoi dissimulerions-nous ce qui est vrai et juste ? Voilà le résultat de mes faibles lumières; mais vous en savez plus que moi sur ce point.» D'après cette ferme remontrance, le rapport au sultan ne conclut qu'à la destitution et au bannissement des coupables.
Sous le règne de Mustafa H, les fermages annuels des biens ruraux (mukataat) avaient
été transformés en baux à vie ( malikane ) , d'où étaient sortis de grands abus au préjudice du trésor public : car partout les riches s'étaient saisis de ces baux à vie , qu'ils rétrocédaient ensuite sous main avec bénéfice, en sorte que le sous-fermier , qui voulait tirer les sommes par lui données et de plus un gain à son profit, pressurait sans pitié les sujets. Tous les baux à vie furent maintenant supprimés et les fermes replacées sous la direction de l'administration publique. Des dispositions furent prises en faveur de trois classes d'employés du diwan, appelés Geduklis, qui, au lieu de toucher un traitement, ont la jouissance de fiefs ; on ordonna que les secrétaires, les muteferrikas et les Ischauschs , ne quitteraient jamais le grand vesir, et les profits des fonctions dont ils pourraient être chargés occasionnellement , et dont s'étaient saisis de simples feudataires, leur furent exclusivement assurés. L'ordre fut rétabli dans les postes déplorablement négligées depuis quelque temps , et les ajans (primats) furent rendus responsables de la régularité du service. Les registres de la chambre des comptes d'Anatoli, dans lesquels était signalée une grande confusion , furent soumis à l'examen le plus rigoureux d'une commission spéciale, qui s'y appliqua durant six mois. La même attention fut apportée aux rôles des sipahis et des silihdars ainsi qu'aux revenus des fondations pieuses. On frappa de nouveaux ducats , de meilleur titre môme que ceux de Venise ; ils valaient 3 piastres. L'on renvoya dans leurs anciennes demeures tous les sujets chrétiens qui se trouvaient réunis depuis quelque temps dans les trois capitales, Constantinople, Andrinople et Brusa ; cette mesure s'étendait à ceux qui s'étaient éloignés de leurs foyers depuis dix ans : on voulait ainsi faire ressaisir au trésor les impôts qu'il perdait par l'effet du séjour de ces rcligionnaires dans let trois résidences, car alors ils n'étaient soumis qu'à la capitation. Une des dispositions les plus remarquables du grand vesir , et qui témoigne surtout de son humanité, est celle qui défendait à l'avenir de châtrer les nègres en Egypte ; toutefois , d'après une ré-= flexion de l'historiographe de l'empire, il paraîtrait que le but de Damad-Ali tut de purger le sérail de la présence des noirs.
Quelques actes isolés de rigueur, comme l'exécution de trois juifs accusés par le jeune fils du kiajabeg de l'avoir attiré dans une maison , la démolition du riche couvent grec de Mauromolos, à cause d^une extension un peu trop grande donnée par les moines à une nouvelle église, n'affectèrent pas la marche générale du gouvernement, qui se fesait remarquer par un esprit de bienveillance envers tous les sujets. Ainsi les receveurs de la capitation avaient pour instruction sévère de ne pas exiger des rajas , sous le titre de taxe des secrétaires et des domestiques, une aspre de plus que n'exigeait la loi. Les supplices étaient rares et n'avaient lieu que pour des motifs graves; ainsi tombèrent les tûtes du sandschakbeg d'Hamid, qui avait tardé trop long-temps à entrer en campagne avec ses troupes ; de l'ancien inspecteur de l'arsenal, parce qu'il n'avait pas voulu faire l'aveu de ses concussions; du commandant de Napoli di Romania » Osman- Aga, ûls de Suliikar, parce que, étant aga des sipahis, il avait montré une partialité révoltante dans le contrôle des registres d'inscription , et que tout récemment il avait imposé des taxes exorbitantes aux capitaines de navire. Son savoir et les agréments de son esprit ne purent le soustraire à l'action de la justice. Le gouverneur de Rakka ayant annoncé que le scheich persan de l'Aserbeidschan , connu sous le nom d'Ebubekr-Seijali ou le Voyageur , trompait le peuple et séduisait les femmes par des artifices de magie, le supplice du coupable fut ordonné. Un autre autre aventurier persan fut encore accusé de sortilèges, mais il était politiquement plus dangereux qu'Ebubekr-Seijah : se donnant pour Gis du schah Suleiman et frère du schah régnant Husein , il était venu à Constantinople, où lui avait été assigné un traitement de 200 piastres par mois ; exilé d'abord à Mytilène, puis à Lemnos, il s'était enfui de cette dernière île à Bosok, où il prenait dans des actes le titre d'Abbas III. Il eut l'audace de nommer un Turkman Pascha de Tschorum , et rassembla autour de lui quelques milliers de vagabonds, de sorte que tout le sandschak de Bosok était dans l'agitation. Le peuple lui attribuait le pouvoir sur les saisons, parce que souvent le beau temps rôguait là où se trouvait cet aventurier, tandis qu'il pleuvait
ou neigeait ailleurs ; mais toutes ces illusions se dissipèrent quand sa tête tomba sous le fer du bourreau. Par une surveillance active, par des enquêtes fréquentes et des châtiments mérités, le grand vesir maintenait dans le devoir les hauts fonctionnaires et les premiers gouverneurs de l'empire. Le gouverneur de Baszra , Ilasan-Juruk, qui, au temps de la dernière révolution, était parti d'Andrinoplc avec les troupes du sultan M us ta fa , ge dispensant par avarice d'entretenir le nombre de soldats nécessaires pour en imposer aux Arabes, et n'ayant pas craint même de s'abaisser jusqu'à percevoir les impôts du scheich Maani , fut dépouillé de son gouvernement et de sa dignité de vesir, et appelé à rendre compte de son administration. L'aga des janitschares , Gurd-Uasan , accusé justement de lâcheté et de détournement à son profit des neuf dixièmes des fournitures qu'il avait reçues pour cent mille janitschares , fut destitué honteusement. Le kapudan-pascha luimême vit sa conduite soumise à une enquête, parce qu'il s'était arrêté quelques jours avec sa flotte devant Malvasia sans emmener aussitôt les habitants, ainsi qu'il lui avait été ordonné. Le reis-efendi, qui avait été envoyé sur les lieux pour examiner les faits , dans son rapport déclara l'innocence du kapudan-pascha, qui se plaignit pourtant Je n'avoir pas reçu de ce commissaire les hommages dus à la dignité de grand amiral.
L'un des fréquents incendies qui effrayèrent Constantinople à cette époque se déclara pendant la nuit de la fête du Bairara dans le vieux sérail , dont il consuma une grande partie. Un autre incendie dévora la magnifique palais de l'ancien mufti Béhaji. Il n'y eut à déplorer aucun de ces accideos dans les grandes réjouissances célébrées à Andrinople et à Constantinople, pour les victoires remportées sur les Vénitiens et la conquête de la Morée. Toutefois la joie du sultan et du peuple fut troublée par la mort de la Valide, Grecque de Retimo, qui avait été l'épouse favorite de Mohammed IV. Après le renversement de ce prince , sous les règnes de Suleiman II etd'Abmed II, fils d'Ibrahim, elle avait été reléguée pendant huit années dans le vieux sérail ; puis sous ses deux fils Mustafa II et Ahmed III , elle avait reçu du-