M VUE LX.1II
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rant vingt années encore les hommages des plus hauts dignitaires comme mère des souverains, le tribut du respect et de l'amour de tous les sujets comme fondatrice de mosquées à Skutari et Galata, et de l'hôpital pour les pauvres.
Pendant la campagne de Morée, Hasan, gouverneur de Bagdad, avait aussi obtenu quelques avantages sur des Kurdes et des Arabes rebelles. Les Kurdes ssatschlis, ou les velus, qui s'étaient retranchés à Deir-Aaszi, sur le mont Siodschar, furent chassés par le gouverneur, dont le kiaja les poursuivit vers le château de Chatunije, situé au milieu du lac de ce nom , à quatre lieues au nord de Sindschar. Le kiaja et plusieurs officiers périrent dans cette action ; mais les rebelles contraints de quitter la forteresse de l'Ile furent anéantis. Enfin Sindschar même se rendit , et l'ancien scheich de la tribu de Tai fut nommé scheich de ce district. Dans le canton de Baszra , quelques Arabes rebelles de la tribu de Lam s'étaient mis sous la protection du chan persan d'Huweise. Le gouverneur de Bagdad, qui s'était avancé avec son armée jusqu'à Durlak , apprit là par les autorités de Belde , Dschewascr , Mendleschin et par le scheich des Beni-Lam , que trente mille Persans avaient franchi les frontières jusqu'à cinq journées de marche. Alors les Beni-Lam envoyèrent , suivant la coutume des tribus arabes quand elles sont en grand danger, des bannières noires aux Arabes de Baszra et de Bagdad , pour demander leur assistance.
Avec leurs secours ils repoussèrent les envahisseurs de leur nation placés sous la suzeraineté persanne , et le gouverneur de Bagdad fit un accommodement avec le chan de Huweisc. Enfin, dans le sandschak kurde de Hnrir, un scélérat ayant assassiné le beg, les Kurdes Schran se divisèrent en deux partis; les uns reconnurent pour gouverneur le meurtrier , les autres le fils du beg précédent. Avec le secours du gouverneur de Bagdad , le fils fut installé dans la place de son père , et confirmé par la Porte.
Les événements des deux campagnes et les faits intérieurs dont il a été question n'avaient pas tellement absorbé l'attention do grand vesir Ali , qu'il eût perdu de vue la politique extérieure ; mais sa conduite envers les puissances étrangères et leurs ministres
ne paraissait pas destinée à les attirer aux intérêts de la Porte. L'ambassadeur anglais s'étant plaint que l'interprète de sa nation à Smyrne, vieillard de soixante-dix ans, eût été bâtonné par un Turc , le grand vesir répondit ; a Que voulez- vous que je fasse quand un musulman donne des coups de bâton à un giaur?» (1) Et comme on lui représentait que de tels procédés de la part des douaniers ruineraient le commerce, il répliqua que la Porte n'avait pas besoin du commerce avec l'Angleterre, que si des marchands s'en allaient , d'autres viendraient ; mais que les Anglais n'avaient garde de se retirer. Le premier interprète vénitien de Constantinople, Jean Navon , subit un sort bien plus cruel ; une lettre interceptée ayant prouvé qu'il s'occupait des événements du jour et des a flaires politiques , il fut pendu (2) . Un médecin d'origine grecque saisi à Malvasia , où il s'était réfugié , après avoir fui de Constantinople, et où les Vénitiens lui avaient donné le grade de commandant, fut ramené dans la capitale , et pendu devant la porte du Doigt avec le brevet vénitien autour du cou (3) . Dès l'ouverture des opérations militaires contre les Vénitiens, le muteferrika Ibrahim avait été envoyé à Vienne avec une lettre du grand vesir pouT Eugène , dans l'espérance que la cour impériale observerait la neutralité en cette circonstance, ainsi qu'elle avait fait au temps de la guerre avec la Russie (i). Le muteferrika remit sa dépèche en audience officielle au prince qui siégeait la tête couverte , magnifiquement vêtu , sur un fauteuil de velours rouge à crépines d'or, placé sous un dais en soie rouge bordé d'or, ayant à sa droite les conseillers de guerre de la cour, à sa gauche les référendaires intimes [13 mai 1715] (5). Au bout de quatre mois le messager ottoman rapporta une lettre d'Eugène , qui précédemment avait offert la médiation de l'Autriche* entre la Porte et
(1) Rapport du baylc Memmo, dans les actes Vénitiens; archives de la maison impériale.
(2) ilaschid, I. u, fol. 125 , et Ferrari, p. 88,
(3) Ilaschid I. ii, fol. 139.
(4) Voy. la Icllrc dans les archives de la maison impériale, et Recrcdcnlialc pro Ibrahirn-Pascha , 9 sept. 1715.
(5) Acirs de la Stc-B.
Venise, sans obtenir de réponse (1). Mais quand l'année suivante , douze jours après la . conclusion de la nouvelle alliance offensive et défensive entre l'Autriche et Venise [ 13 avril 1716 ], Eugène, dans une lettre au grand vesir, insista sur le rétablissement de la paix de Carlowicz et sur des indemnités préalables au profit de la république de Venise pour les dommages que la Porte lui avait causés, quand le résident autrichien Fleischmann , après avoir vu l'inutilité de ses réclamations annonça son rappel (2), la guerre apparut à tous les esprits. Dans un grand conseil de guerre tenu au palais de la Validé à Ejub, et auquel assistèrent les premiers dignitaires de la loi et les généraux des troupes , le reis lut un manifeste rédigé par le grand vesir luimême, qui s'était efforcé de démontrer que la paix de Carlowicz n'obligeait pas l'empereur à secourir Venise, que ce monarque avait lui-même violé la paix , et qu'il fallait lui déclarer la guerre. Le mufti se prononça dans ce sens. Alors le grand vesir demanda aux généraux s'il devait se porter sur Corfou, dont la conquête avait déjà été arrêtée dans des plans antérieurs, ou si l'on devait se diriger vers la frontière d'Allemagne ; ils furent tous d'avis que le grand vesir devait marcher comme serasker contre les Allemands, o qui, bien différents des autres infidèles, étaient des ennemis redoutables. — Des hommes pusillanimes, dit le grand vesir, grossissent la puissance de l'ennemi de la foi en disant que ces Allemands sont redoutables, et par là ils découragent les musulmans. N'est-il pas légitime , très-digne mufti, de mettre à mort ces traîtres envers l'empire et la foi, qui voudraient ainsi se soustraire aux fatigues et aux périls de la guerre? Nous ne commençons pas cette guerre sur une lettre; mais nous nous armons , et nous marchons vers Belgrad ; si les infidèles franchissent d'un seul pas la frontière ottomane, nous les repousserons; en attendant les ordres les plus rigoureux ont été adressés aux commandants des frontières , afin que la paix ne soit point troublée. » Le grand vesir ajouta qu'il destinait le begle'rbeg de Diarbekr, Kara-Mustafa-Pascha, à l'expédition de Corfou, et
(4) LalcUrcdu8marsl7l5.
{2) RKcbid, 1. h, fol. 145.
demanda aux assistants ce qu'ils en pensaient. Les généraux , voyant que la résolution dn grand vesir était prise d'avance, trouvèrent plus prudent de se taire que de s'exposer à une accusation d'hostilité envers l'empire et la foi en exprimant une opinion contraire à la sienne. « Assez pour aujourd'hui , dit le grand vesir en levant la séance ; méditez bien cette nuit, et demain à midi, si Dieu le veut, trouvez-vous tous au conseil, qui doit se tenir à Daud-Pascha , en présence de sa majesté le padischah. »
Le lendemain , les ulémas et les généraux se réunirent sous la tente du kaimakam. Aa . point du jour le grand vesir descendit de cheval devant la tente impériale, où se rendit ensuite toute l'assemblée. Damad-Ali ouvrit la séance par un discours dans lequel il exposa comme dans le manifeste tous les faits qui s'étaient passés depuis la rupture de la paix avec Venise jusqu'à la lettre d'Eugène. Le mufti remit le fetwa qu'il avait apporté, et le reis-efendi en fit lecture. Puis le mufti demanda aux ulémas ce qu'ils en pensaient. Aucun d'eux ne sachant que dire ou ne voulant parler , il régna dans l'assemblée un profond silence pendant un quart d'heure. Le grand vesir le rompit : « Pourquoi ne parlezvous pas , messieurs? est-ce que chacun n'est pas libre ici de prendre la parole? si vous avez quelque doute sur la légalité du fetna, ne craignez pas de l'exposer. » Enfin le précédent grand juge d'Anatoli, Mirsasade- Scheich-Mohammed, s'exprima ainsi : « Puisque la lettre du premier ministre allemand venue par la poste ne prouve encore aucune violation de la frontière, à quel signe reconnaissez-vous donc la rupture de la paix ? ne vaudrait-il pas mieux faire en sorte que la Sublime Porte acquit d'abord une certitude plus positive à ce sujet? » Le grand vesir fit observer que la rupture de la paix était implicitement renfermée dans la lettre même qui accusait la Porte d'avoir violé les traités. «Eh bien, reprit l'ex-grand juge, l'ennemi en nous accusant d'avoir porté atteinte aux traités ne reconnaît nullement qu'il les ait enfreints lui-même. Rien ne nous empêche de nous armer tout en demandant des explications. Est-il donc nécessaire de mettre l'ennemi au courant de votre projet de marcher contre lui? Selon mes faibles