‹ Histoire de l'Empire ottomanChapitre 195 sur 384 · LIVRE LXIII · texte numérisé non relu

LIVRE LXIII

personnage dans les annales de l'empire, où pourtant n'avaient pas été rappelées les deux dernières ambassades du staroste de Sredz , François Golz , et du palatin de Mazovie , Stanislas Chromstowski [22 avril 17U ], quoique le palatin eût renouvelé la paix de Carlowicz. L'envoyé de la confédération , le colonel Dominique de Jastrzsbier- Bekierski , staroste de Dolhyce , qui fut reçu dans la tente du diwan , se sentit tellement ébloui de l'éclat de la cour et confondu par la force de l'armée ottomane , qu'il fit a des sottises comme on n'en voit pas faire à un âne » dit Raschid. Lorsque le grand vesir, sortant de sa tente pour se rendre dans celle du diwan, s'avança majestueusement entre deux haies de hauts fonctionnaires, Bekierski prenant son kalpak à la main se confondit en révérences sans fin. Au moment où le grand vesir s'assit et où tous les tschauchs prononcèrent à la fois la formule de salutation d'usage : « Que l'assistance de Dieu descende sur toi, > le député polonais tout hors de lui s'agita sur son siège , se leva , puis se jeta par terre. Quand le grand vesir lui demanda depuis quel temps il était en route et s'il avait rencontré le chan de Krimée, il sollicita une audience secrète qui ne lui fut accordée qu'en présence du kiajabeg. Il se plaignit au nom de la confédération du roi Auguste, qui voulait assujettir toute la Pologne , et pressa le grand vesir d'admettre la confédération dans l'alliance de l'empire ottoman. On écouta pendant une heure; mais on lui répondit que le succès de sa mission dépendait du rapport qui serait fait à rétrier impérial. Toutes ces communications avaient lieu par l'entremise de l'interprète de la Porte , Jean Maurocordato, fils d'Alexandre et frère de Nicolas, - qu'il avait remplacé dans sa charge quand celui-ci fut nommé hospodar de Moldavie en 1709. Ce Nicolas fut chassé de sa principauté par Cantemir ; mais il s'en ressaisit, et, au commencement de la campagne de Russie en 1712 , il fut transféré sur le siège princier de Valachie , d'où Brancovan avait été renversé par les Cantacuzènes , qui eux-mêmes durent se retirer devant les Maurocordalo. Brancovan , qui avait gouverné heureusement la Valachie pendant vingt-six années, fut mis à la torture avec ses fils à Constantinople, puis décapité [août 171*]. Deui ans

après, les Cantacuzènes furent étranglés à Constantinople (1).

Quand l'armée eut établi son camp à Nissa, on vit arriver Ssari- Ahmed, beglerbeg de Rumilî ; Ahmed , beglerbeg d'Erzerum ; le sandschakbeg de Kaiszarijé , Kodschajli, et le nureddin Selamet-Girai. Une sentence de mort fut prononcée contre l'ancien gouverneur d'Egypte, Weli-Pascha, qui , mandé à Constantinople pour livrer cent bourses qu'il devait, et manquant d'argent, fut exécuté. Le même sort frappa Jusnf-le-Long, gouverneur de Bosnie, qui s'était rendu coupable d'extorsions. Alors périt violemment l'interprète français Pierre , signalé par ses longs voyages, qui avait rendu de grands services au temps de l'arrivée de Charles XII à Bender, et qui depuis était resté au service de la Porte ; ayant excité contre lui des inimitiés par son opinion opposée à l'ouverture de la campagne d'Allemagne pour cette année , il fut surpris et assassiné sur la route de Jagodina à Batudschina par quelques tschebedschis, instruments de la vengeance du kiaja-beg, instigateur principal de la déclaration de guerre. A Belgrad le grand vesir fit son entrée au bruit des salves de l'artillerie, après avoir passé en revue toutes les troupes. Dans le conseil de guerre il demanda s'il fallait marcher sur Temeswar ou sur Peterwardein,et si l'on devait assiéger cette dernière ville. L'aga des janitschares se prononça pour la marche sur Temeswar ; le chan tatare fut d'avis qu'il fallait faire une irruption en Transylvanie. Le beglerbeg de Rumili fit observer que l'on n'avait sans doute pas encore oublié combien de rivières et de marais il fallait franchir dans le Banat, et que la défaite de Zenta n'était probablement pas encore effacée de tous les souvenirs ; que si les Tatares se répandaient sur la Transylvanieils se chargeraient de butin, et, comme des femmes enceintes, deviendraient impropres aux entreprises militaires ; en conséquence il opina pour la marche sur Peterwardein, soit pour livrer bataille, soit pour faire le siège de la place. Le grand vesir s'abstint de se prononcer afin de mieux gar-

(1) Engc) , histoire de Valachie , p. S76-379,~et de Moldavie, p. 29G.

dcr le secret des opérations. On sut par des prisonniers qu'à Peterwardein il y avait seulement dix-huit cents hommes sous les ordres de Palffy, et que l'armée ennemie, commandée par Eugène, était à Futak.

Trois mille ouvriers soutenus par trois mille janitschares et par soixante - dix tschaiks avaientétabli un pontsurla Save. Kurd-Pascha, d'Ilbessan , fut nommé chef des éclaireurs ; les beglerbegs d'Anatoli et de Kumili durent commander l'aile droite et l'aile gauche , et furent chargés tous deux de protéger contre les hussards ennemis les fourrage urs détachés dans le pays de Sirmium. Pendant trois jours les troupes s'avancèrent lentement de Belgrad vers le pont, et le serasker, qui aurait pu choisir un des jours considérés comme les plus heureux de la semaine , tels que le samedi , le lundi ou le jeudi , décida que le passage du fleuve s'opérerait le mardi dans l'après-midi [ 28 juillet 1716 ]. Cette résolution donna lieu à bien des propos et à de tristes prédictions d'après les calculs que les préjugés établissaient sur les jours et les moments favorables. Le résident Fleischmann, qui jusqu'alors avait été retenu a Semendra, fut relâché, et put se rendre à Belgrad avec une lettre de déû. Kurd- Mohammed- Pascha, qui rencontra des troupes ennemies dans les environs de Garlowicz, demanda et obtint la permission de commencer les hostilités. La rupture de la paix vint donc de la part des Turcs, et les premières têtes furent plantées devant la tente de la Justice. A l'instigation du kiajn , homme sordide, qui avait vu avec déplaisir l'année précédente la générosité du grand vesir, on ne paya maintenant à ceux qui amenaient des prisonniers que 20 piastres par nomme et 10 par tète qui était apportée. Les soldats murmurèrent; quelques-uns refusèrent une pareille aumône , d'autres prirent l'argent en prononçant des malédictions et abattirent ensuite la tète aux p risonniers. Lekiaja, inquiet, embarrassé, engagea le defterdar à donner maintenant 80 à 60 piastres. Quand ce fait fut connu, les mécontents devinrent plus exigeants encore; le grand vesir fut contraint de venir s'asseoir devant la tente de la Justice pour faire distribuer les présents sons ses yeux; puis il demanda dans le conseil de guerre s'il ne fallait pas

I mener toute l'armée 4 la bataille, d'après 1 cette maxime vérifiée tant de fois par l'expérience : «Pour vaincre les Allemands mécréants, que toute l'armée de l'Islam soulève la poussière sous ses pieds. » Le beglerbeg d'Anatoli , Ahmed le Turc , approuva la proposition, mais le beglerbeg de Rumili, Ssari-Ahmed, ou le Jeune, objecta qu'il fallait attendre l'artillerie qui était en route, et le grand vesir se rendit à cette observation. Cependant les troupes légères des deux partis eu étaient venues aux mains. Dans cette rencontre les Allemands laissèrent sept cents prisonniers, parmi lesquels le comte Breuner. Le 3 août, l'armée ottomane poursuivit sa route dans la direction de Peterwardein. Déjà le prince Eugène avait assuré sa position derrière les retranchements élevés par Surmeli-Ali-Pascha au temps du siège de Peterwardein. Le grand vesir ût planter la sainte bannière devant sa tente. Durant trois heures l'armée resta sous les armes s'attendantàune attaque; mais, l'ennemi ne bougeant pas, le grand vesir ordonna à l'entrée de la nuit d'ouvrir des tranchées, qui le lendemain matin se trouvèrent poussées à cent pas du camp allemand. Le grand vesir , au lieu d'assaillir l'ennemi et de l'accabler par la supériorité des forces ottomanes, attendit encore une attaque qui n'eut pas lieu, et les troupes de part et d'autres rentrèrent sous leurs tentes. Cette faute énorme fut le résultat de l'influence du commandant des tranchées, Ssari-Ahmed, qui à Belgrad avait donné déjà le malheureui conseil de marcher sur Peterwardein.

Le lendemain au lever du soleil les deux armées se préparèrent à la bataille qu'Eugène avait résolu de livrer, et qu'Ali ne pouvait plus éviter. Eugène rangea en ordre de bataille cent quatre-vingt sept escadrons de cavalerie et soixante-deux bataillons d'infanterie ; ayant son aile gauche protégée par un marais, sa droite appuyée àdes collines escarpées. L'armée ottomane offrait une force de cent cinquante mille hommes, dont quarante mille janitschares, trente mille sipahis ; le reste était composé de Tatares, de Valaqnes . d'Arnautes et d'Égyptiens. Le grand vesir opposa sa cavalerie à celle des Allemands, commandée par Palffy , Mercy, Falkenstein, I Martigni, Pâtre et Nadasdy. Le combat

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