LXIII
trouva danB la tente du grand vesir des correspondances importantes , entre autres les lettres de créances de l'hetman Lidowski pour le député de la confédération. La joie des vainqueurs fut pourtant troublée par la vue du cadavre mutilé du comte de Brcuner (1). Le lendemain les restes du grand vesir furent eosévelis sous le porche de la mosquée du sultan Suleiman. Damad-Ali avait eu le bonheur de conquérir la Morée sans posséder les talents d'un général ; c'était un homme éloquent, particulièrement versé dans les connaissances desssafis, sans que ses profondes études l'eussent habitué à bien s'examiner lui-même ,'parce que, dit Raschid, sa vue était offusquée par l'orgueil. Le kiaja l'affermissait encore dans la foi à l'astrologie afin d'exercer ainsi sur lui une influence d'autant plus assurée. L'année précédente les signes du ciel lui avaient promis la conquête de la Morée; mais cette fois ils le trompèrent cruellement en lui annonçant la prise d'Ofen (2). Après que les derniers devoirs eurent été rendus à Damad-Ali , les beglerbegs de Rumili et d'Erserum , les agas des troupes, le defterdar et le reis-efendi, les présidents des chancelleries, Rusname et Mewkufat, se réunirent dans la tente où était déposée la sainte bannière pour délibérer sur le rapport qu'il fallait adresser à la , Porte , et sur la translation du commandement en chef. Suivant la règle, l'autorité supérieure revenait au beglerbeg de Rumili ; mais ce dignitaire refusa de l'accepter par crainte du kiaja, qui était un odieux artisan de trames et de fraudes. Alors Ibrahim, le mewkufatdschi, prit la parole et représenta que, le kiaja n'ayant pas même une queue de cheval , on ne pouvait songer un instant que le sultan lui conférât le commandement en chef ; il engagea donc les troupes à envoyer des députés au beglerbeg pour le déterminer à l'acceptation de l'autorité supérieure ; et ses efforts furent couronnés de succès. Le secrétaire du trésor rédigea ensuite le rapport. Comme il y était dit que l'attaque de la cavalerie ennemie avait été dirigée principalement contre la sainte nan-
ti) Ferrari, p. 415.
{•i) Haschid , I. il, fol. 162.
nière et que personne ne s'était trouvé là pour la défendre, les sipahis et les silihdars, gardiens de l'emblème sacrée, se récrièrent violemment; les janitschares, sur qui on voulait faire tomber la faute , poussèrent à leur tour de vives clameurs. Après de longs débats il fut enfin décidé que chacun avait fait son devoir, et que la perte de la bataille ne devait être attribuée qu'à l'entêtement du grand vesir et à l'absurdité de ses plans. Le bulletin fut remis au mewkufatdschi Ibrahim, qui jouissait de la faveur du sultan et qui arriva quatre jours après la bataille à Gonstantinople. Ahmed fut si joyeux de revoir l'ancien compagnon de sa jeunesse qu'il se montra peu sensible au désastre de Peterwardsjn. Le sceau de l'empire fut envoyé au gouverneur de Belgrad, Chalil, Albanais d'Ilbessan, qui, introduit dansle sérail comme bostandschi, était devenu chaszeki-odabaschi, puis bostandschi-baschi , pour descendre ensuite au poste de gouverneur de Meraasch. Au commencement de la campagne il avait été chargé de faire améliorer les ouvrages de Nissa, et l'on avait fini par lui confier le commandement de Belgrad. La fortune du dernier grand vesir fut séquestrée , et l'on arrêta son kiaja Ibrahim , ainsi que son secrétaire, et Laalisade-Efendi, l'un de ses confidents ;ce dernier était soupçonné d'avoir donné l'explication du songe trouvé dans la tente du grand vesir, et prophétisé à son maître qu'il célébrerait la fête du Bairam à Ofen. La dignité de kaimakam fut conférée au mewkufatdschi Ibrahim, la place de kiaja à un autre Ibrahim , et celle de reis-efendi à Suleiman. Cette dernière mutation s'opéra pour apaiser les propos du peuple qui attribuait au précédent reis-efendi Mustafa une part considérable dans les mesures du kiaja , quoique l'historiographe de l'empire, qui ne manqua pas d'assister à un seul conseil de guerre, atteste que Mustafa fut toujours d'un avis opposé à celui du kiaja. Le grand écuyer, qui portait aussi le nom d'Ibrahim, devint chef de la caravane des pèlerins. Toute l'influence politique passa entièrement au kai~ makam, avancé de plus en plus dans les bonnes grâces du sultan. Cet Ibrahim, fiis d'unsipahi woiwode d'Isdin,près deKaiszarije, était entré dans le sérail comme baltadschi. Bientôt ayant échangé la hache contre
la plume, il sut prévenirla jalousie des grand* vesirs en s'éloignant du palais, et plus tard arrivé comme d'autres baltadschis, ses devanciers, au premier poste de l'état, on le verra se montrer l'un des plus dignes grands vesirs. L'arrêt de mort rendu lavcille de la bataille de Petcrwardein contre Elhadsch-Mohammed-Pascha fut heureusement révoqué avant d'avoir été exécuté. En frappant ce coup Damad-AU avait satisfait de vieilles haines, qui pour se légitimer accusaient Mohammed- Pascha d'intelligences avec les infidèles , parce qu'il s'était prononcé en faveur du dernier traité avec la Kussie. Quelque répugnance qu'éprouvât le sultan à prononcer cette sentence il ne pouvait s'en dispenser, parce qu'en campagne les propositions des grands vesirs sera>kcrs ne peuvent être rejetées (1). Il y eut plus d'équité dans l'ordre donné pour l'exécution du précédent kiaja , le fourbe Ibrahim. Le beglcrbeg de Rumili, Ssari-Ahmed Pascha, et le defterdar Elhadsch-Mohammed , reçurent la dignité de vesir, quoique le sultan et le kaimakam fussent indîposés contre le dernier à cause de son ambition effrénée. Ssari-Mohammed ne jouit pas long-temps de son élévation. Un jour qu'il voulait se montrer sévère dans une revue de la garnison de Belgrad , les soldat irrités contre lui depuis la bataille de Petcrwardein , dont ils lui attribuaient en grande partie la perte , l'entourèrent , se jetèrent sur lui , et le hachèrent à coups de sabre. L'ancien defterdar Mustafa-Pascha fut investi du commandement de Belgrad. Tcmeswar. le dernier boulevard de l'empire en Hongrie, étant tombé entre les mains de l'ennemi , cette fatale nouvelle fut tenue secrète pendant quinze jours. Le 25 août 1716 Eugène vint mettre le sii'ge devant cette capitale du Banat, plus forte par sa position au milieu des marais de la Ternes et de la Bega que par les ouvrages de Part. Tcmeswar se composait alors de la ville, du château et de la palanque. Les assiégeants avaient seize régiments de cavalerie sous les ordres du comte Palffy, dit bataillons d'infanterie commandés par le
(\) llaschid, 1. m, fol. iG7.