LIVRE LXIII
prince Alexandre de Wurtemberg. L'historiographe de l'empire ottoman a porté cette force à cent cinquante mille hommes; il a augmenté le nombre des jours du siège de quarante-quatre à soixante -douze, tandis que l'armée turque accourue au secours de la place sous les ordres de Kurd-Pascha a été réduite de vingt-huit mille hommes à quinze mille. Kurd-Pascha échoua dans la tentative de jeter douze mille janilschares, sipahis et Ta tares avec des approvisionnements dans la place , et perdit quatre mille hommes. Après un assaut de quatre heures la palanque fut emportée; mais on compta dans cette action quatre cents morts et quatorze cents blessés. Les travaux furent si bien conduits par les princes Emmanuel de Portugal, de Bevern, Alexandre de Wurtemberg, par les généraux Langlet. Wallis, Liebenstein , que la place capitula [15 octobre ]. Des dix-huit mille hommes de la garnison douze mille sortirent (1); mille chariots, au lieu de sept mille qu'ils avaient demandés, enlevèrent leurs bagages. Eugène ne tit aucune difficulté pour laisser partir un ramas de renégats et de Kruczes (2); il accorda aussi volontiers aux Arméniens, Grecs, Hasciens, Albanais qui ne voudraient passe retirer, la permission de rester dans la ville à l'abri de tout trouble. Depuis le commencement de cette campagne il entretenait des intelligences avec les chrétiens de Servie et d'Albanie, auxquels il avait promis des secours pour les affranchir du joug turc. Des salves de cent vingt-six canons, dont la plupart portaient les armes des empereurs d'Allemagne, annoncèrent la délivrance de Temeswar, qui avaitsupporté centsoixante-cinq ans d'esclavage [ 25 novembre 1716 ]. Après cette conquête la route de Valachie était ouverte. Douze cents Ser viens, commandés par le bavarois Dettin , surprirent Bukarest qu'ils pillèrent, et emmenèrent l'hospodar Nicolas Maurocordato (3). Cette capture attestait à la Porte la fidélité de l'hos-
(1) Histoire delà guerre de Hongrie. Vienne,
(2) • Cette canaille peut se retirer partout où elle voudra, • dit le princ*. Hist. du prince Kugùne; p. 82.
(S) Kngcl, hist. de Valachie, I. n. fol. 67. toji. m.
podar, qui n'avait pas imité l'exemple de se* devanciers, liés secrètement avec les Allemands , et qui récemment avait rendu de bons services à l'empire ottoman en engageant une correspondance avec Rakoczy par l'entremise du moine Isaïe (1). Aussi en reconnaissance de ce dévouement on installa comme woiwode de Valachie le père du prisonnier, Jean Maurocordato, jusqu'alors interprète de la Porte (2) [ 2 décembre ]. Le 21 janvier 1717, le commandant Ernau, dans une tentative sur Jassy, ne fut pas aussi heureux que Dettin ; au moment où il attaquait avec deux cents hussards le prince de Moldavie, renfermé dans son château de Tschetazuje, deux mille Tatares accoururent à l'aide de ce dernier, ainsi que le raconte Costin Niclas le jeune (3).
La nouvelle du desastre de Peterwardein jeta dans l'abattement les troupes qui assiégeaient Corfou, où l'intelligence et le courage de Schulenburg opposaient, sur un rocher au milieu de la mer, des obstacles insurmontables aux forces combinées du kapudau-pascha et du serdar Kara -Mustafa- Pascha, entre lesquels ne régnait pas d'ailleurs une parfaite union. Les Turcs étaient débarqués tout récemment au nombre de trente mille cavaliers et trois mille fantassins sur la presqu'île de Xamilia dépendant du territoire de Butrinto ; puis ils avaient livré l'assaut à deux collines sur lesquelles cent bouches à feu de la ville vomirent le fer et la flamme. Les assiégeants, au lieu de s'approcher régulièrement au moyen des tranchées et d'ouvrir une brèche, perdirent un temps considérable à canonner la haute tour de Saint-Spiridion qui n'en souffrit aucun dommage ; ils lancèrent des bombes dans la place ; mais les hommes se mirent à l'abri dans la vieille ville, et les femmes sous les casemates. Après avoir échoué dans une sortie. Schulenburg fondit une seconde fois avec huit cents hommes seulement sur les Turcs , et, à la suite d'un combat de sept heures , les repoussa vigoureusement [ 18 août 1717].
(1) Raschid. I. it. fol. 171.
(î) Le même , fol. 17*.
(3; Dans le tome xut des notions cl citruils dc« manuscrits de la bibliolhfrmc du roi , p. 284 293.
Le lendemain un violent ouragan venant du sud causa de grands ravages sur la flotte et dans le camp des assiégeants, et deux jours après ils s'embarquèrent dans le plus grand désordre, laissant vingt-trois grosses pièces de siège, trente fauconneaui, sept mortiers, deux cent soixante-dix paires de buffles pour l'attelage des canons , plus de deux mille chevaux, et tout leur approvisionnement en poudre et en plomb. Ensuite Schulenburg occupa Butrinto[21 août] et releva les fortifications détruites de Santa- Maura. En Dalmatie et en Albanie les Turcs se contentèrent de faire des courses contre Verlica, Proloc et Duare , de menacer les habitants de Pastrovich et de Monténégro. Le pascha de Bosnie établit son camp à Cuprez, celui d'Albanie à Cernizza. Emmo, avec les troupes de Macarsca, Primorize, Vergoraz et Opus, parcourut le territoire de Zuppa et de Burina jusqu'à Antivari, prit Ottavo, Zarine et Popovo. La levée du siège de Corfou fut attribuée en grande partie au kapudan -pascha Dschanun-Chodscha, accusé déjà dans la campagne précédente d'avoir laissé échapper la flotte vénitienne à Modon , et qui était sorti heureusement de l'enquête suivie contre lui à cette époque, grâce à l'influence du kiaja. A Corfou , par haine contre le serdar, il n'avait pas soutenu les opérations ce ce général ; au lieu de tenir secrète la dépêche qui lui annonçait le désastre de Peterwardetn et lui permettait de se retirer si la place ne succombait pas sous six jours , il l'avait rendue publique; et alors il fallut précipiter l'embarquement des troupes, que rien ne pouvait plus retenir. 11 osa faire pendre aux vergues Hasan-Chodscha , l'un des plus vaillante capitaines de la flotte. Tant de torts déterminèrent sa déposition et son emprisonnements aux Sept-Tours. A sa place fut nommé Ibrahim-Pascha, qui déjà sous le grand vésirat d'Ali de Tschorli avait eu pendant trois ans le commandement général de la marine , et depuis avait dirigé la caravane âes pèlerins. On voulut rejeter aussi le désastre de Peterwardein sur quelque téte élevée; on reprocha au chan ta tare d'être resté en Krimée, et il fut déposé. L'on ne jugea pas cette fois qu'il fût absolument nécessaire de choisir le chan parmi les fils de Sélim-Girai , on pensa devoir le prendre
dans une autre ligne, et le choix tomba sur le vieux Kara-Dewlet-Girai [ 16 décembre 1716 ]. Mais comme il n'eut pas l'approbation des mirsasetdes schirinbegs, on revint à la famille de Sélim-Girai , et le kalgha de Dewlet-Girai , Seadet-Girai , fot installé en qualité de chan [29 décembre ]. Kara-Dewlet-Girai mourut bientôt après. En ce moment un ambassadeur indien arrivait à Constantinople. Le gouverneur de Rakka intercepta une ambassade française envoyée en Perse. Deux des ulémas les plus distingués , les frères Kewakibisade , que le précédent grand vesir avait exilés, l'un à Meraasch, l'autre à Malatia, furent rappelés. La mort frappa le grand juge Ssahhafsade , renommé par sa science profonde, et Durmischsade, célèbre calligraphe, auquel sont dues les belles inscriptions qui décorent les mosquées construites de son vivant, entr'autrês celles d'Ali de Tschorli, de la Validé , du kapudan Ibrahim-Pascha , du mufti Feisullah , du sérail de Galata , et les fontaines du dernier Kœprili dans le sérail de Kutschukdepe à Andrinople.
La fille du sultan , Fatima , alors parvenue à l'âge de quatorze ans , qui avait été fiancée au précédent grand vesir Ali , fut donnée en mariage au favori Ibrahim-Pascha , qui réunit ainsi le titre de kaimakam et de gendre du souverain. L'autre gendre d'Ahmed III, le defterdar Mohammed-Pascha , fut déposé à cause de son incapacité , et son prédécesseur Mohammed-Ssari , qui avait laissé voir un si grand désir d'obtenir la troisième queue de cheval, fut condamné à mort pour n'avoir pas mis convenablement sur pied les trois mille hommes qu'il lui avait été ordonné de lever à ses frais. Le defterdar gendre mourut bientôt après.
Afin de se préparer convenablement à la campagne prochaine , la Porte entretenait la correspondance la plus active avec les rebelles hongrois Rakoczy et Berczeny, et des ordres furent donnés pour des rassemblements de troupes. Il fut enjoint rigoureusement aux généraux des sipahis et des silihdars de ne plus accumuler sur une seule tête les places vacantes de sipahis, ainsi qu'il était arrivé jusqu'alors par un déplorable abus, de telle sorte qu'un seul individu jouissait souvent de 100 ou 150 aspres de solde