LIVRE LIT
avait abandonné au ?chah Tahmasip, qui depuis avait été repris par les Indiens, pour retomber de nouveau entre les mains des Persans ; 2U Un lieu particulier de prières pour les pèlerins indiens à la Mecque ; 3* Un architecte pour construire le fameux monument sépulcral de Nurmahal, qui aujourd'hui encore est un objet d'orgueil pour l'architecture indienne. Cette dernière requête seule fut accueillie, de sorte que le magnifique dôme élevé a Ahmédobad n'est pas moins un titre de gloire pour les Turcs, qui fournirent l'artiste auqnel en est dû le plan. Pour reconnaître les avances faites par le souverain indien, la Porte nomma nn ambassadeur près de cette cour orientale ; ce fut Maansade-Uusein , fils de l'illustre et infortuné prince des Druses Fachreddin. Signalé par ses talents et par ses connaissances, il avait été tout récemment investi des fonctions de kiaja du trésor et de secrétaire du cabinet; témoin des derniers événements, il en a consigné les circonstances les plus remarquables dans son recueil historique , où son ami , l'historien Scharhulminarsade, les a puisées. On le chargea d'ofFrir au souverain indien de magnifiques présents. Il fut devancé par Kaïm-Beg, qu'il alla rejoindre à Batzra , où tous deux s'embarquèrent pour l'Inde. Dans ce temps parurent aussi à Constantinople des députés cosaques et un envoyé polonais, qui avait pour mission de représenter les Suédois comme ennemis de la Porte.
Aussitôt après le renouvellement de la paix de Zbaraw, Nicolas Bieganowski, portedrapeau du palatinat de Lembcrg, était venu chercher la ratification du traite. Sa simplicité était d'autant plus apparente à cause des souvenirs de la magnificence déployée par le prince Zbarawski , dernier ambassadeur extraordinaire de Pologne. Néanmoins sa seconde mission tient une grande place dans l'histoire, car il était accompagné alors de Jean Sobieski , fameux ensuite, comme roi de Pologne, par ses triomphes sur le peuple dont il était venu étudier le caractère et les mœurs. Cette fois Albert Badzieiowski vint avec une suite de trente personnes offrir les remercîments de sa cour pour l'envoi de Mustafa-Aga, parti l'année précédente de Constantinople avec la destination
de la Pologne, et qui avait été arrêté en route par les Suédois. Il sollicita aussi , en cas de nécessité , le secours du chan tatare dans les trois principautés de Moldavie , Valachie et Transylvanie (4). 11 fut remplacé par Nabiansky, et après celui-ci, vers le commencement de l'année suivante, Bienenskî de Lemberg fut chargé par le roi de Pologne d'exciter la Porte contre les Suédois et les Busses (2). De son côté la Porte restait sourde aux paroles du roi de Suède, qui, après avoir provoqué Bakoczy, voulait maintenant aussi pousser la Turquie contre la Pologne. Le monarque polonais envoya porter à Constantinople ses plaintes sur l'irruption de Hakoczy, par Marius Jaskolski , le même qui, trois ans auparavant, avait été chargé de transmettre la notification de la paix de Zbaraw au chan latare. La mère de Bakoczy fit attaquer, par de prétendus voleurs , Jaskolski , auquel on enleva ses papiers [1657] , et qui ne fut remis en liberté que sur les menaces du gouverneur de Silistra. Bien accueilli à Constantinople , il obtint la promesse d'un châtiment pour Bakoczy. L'ambassadeur vénitien Capello croupissait toujours dans la prison d'Andrinople. Le secrétaire Ballarino, d'intelligence avec le résident français de La Haye, renouvelait les projets de négociation de paix , mais il ne recevait jamais qu'une seule et même réponse : que la restitution de Candie était impossible à cause des mosquées élevées en ce lien. Ce fut M. de La Haye qui, communiquant en termes amicaux au grand vesir la nouvelle de la prise d'Arras par Louis XIV, reçut cette réponse fameuse : a II importe peu à mon maître que le cochon mange le chien, ou que le chien mange le cochon. » Le même esprit d'intolérance et de fanatisme éclata surtout dans le corps des ulémas rigoureusement orthodoxes , auquel appartenait l'ambitieux et cynique mufti Asis-Efendi. Dans son histoire , Asis rapporte avec orgueil que, pendant son bannissement en Chypre , le juge du magasin de sucreries de ce lieu ayant été con-
(1) Rapport de Reningcr.
(2; Liltera rcfii Polonia ad imperatorem Torcanim, 15 dec 1618.
damné à mort pour avoir préféré la doctrine de Jésus à celle de Mohammed, le peuple se jeta sur l'hérétique conduit au supplice, le déchira de coups de poignard pour goûtera ce sang impur ; que lui-même avait achevé le coupable déjà frappé sur toutes les parties de son corps. Et ce légiste, qui n'avait pas, disait-il, la force de tuer un poulet, se vantait d'avoir par cet acte acquis le mérite d'un champion de la foi dans la guerre fainte. Lorsque dominaient de tels hommes, il était naturel que le patriarche grec subit les traitements les plus outrageants. Déjà même le grand vesir avait prononcé une sentence de mort contre le patriarche Gioannicchio , sans autre motif que d'obtenir une forte somme offerte par un candidat pour le premier siège de l'église grecque, dont Gioannicchio avait renversé Parthenius aussi en donnant de l'or. Mais les métropolitains, prévenus des sinistres desseins de Mohammed , se réunirent et sauvèrent la vie à leur chef en déposant ia somme promise par l'odieux aspirant. Au reste, Gioannicchio ne conserva pas sa dignité. Déposé bientôt après , il alla trouver les Vénitiens, auxquels il rendit de grands services en excitant le zèle de ses coréligionnaires après que sa tête eut été mise à l'abri des périls (I).
Le kapudan-pascha Mustafa avait sauvé sa vie en achetant, moyennant 400 bourses, le gouvernement d'Égypte; le nouveau grand amiral Kenaan Pascha, quittant Ofen, où le remplaçait un guerrier du même nom, vint prendre le commandement d'une flotte de soixante-dix-neuf voiles, de beaucoup supérieure à celle des Vénitiens, et franchit les Dardanelles [26 juin 1656] . Deux des plus gros bâtiments turcs , appelés Sultanes par les Vénitiens, tombèrent sur deux puissants vaisseaux de la république , auquel on avait donné les noms de David et de Goliath , tandis que toute la flotte traversait le détroit. David et Goliath furent mis en feu par l'artillerie des Sultanes, ainsi que le vaisseau de Lazare Mocenigo, qui se jeta le premier au-devant de l'attaque ennemie.
Mocenigo perdit un œil ; le capitaine-général fut tué. Néanmoins la flotte turque fut
(i) Valiero, I. v, p. 395.
complètement battue par les Vénitiens. Seize galères seulement s'échappèrent avec le kapudan-pascha (1). Plus de cinquante bâtiment* avaient été coulés ou pris par les vainqueurs (2). Ce fut un désastre comme la marine ottomane n'en avait jamais subi depuis la bataille de Lépante (3). Les guerriers qui parvinrent à regagner Constantinople , après la honte d'une telle défaite , y furent notés d'infamie ; on les surnommait les Noirs (4). Le 1CT août, Mocenigo fit son entrée à Venise avec trois cent soixante prisonniers , traînant derrière lui les pavillons de la flotte vaincue (5). Les Vénitiens, qui, l'année précédente , avaient mené à si heureuse fin l'entreprise contre Volo (6), espérèrent maintenant se rendre maîtres aussi de Malvasia. Uoe escadre vénitienne assiégea la ville ; mais le kapudan-pascha contraignit les forces de la république à se retirer, au moyen de la grosse artillerie tirée de Napoli di Romania (7). La flotte laissée devant les Dardanelles poursuivit les résultats de son triomphe par la conquête de Ténédos, de Samothrace et de Leranos. La forteresse de la dernière fie ne se rendit que le dix-neuvième jour du siège , et néanmoins ses vainqueurs y firent un riche butin. Les nouvelles de la prise de Ténédos et de Lemnos étaient parvenues à Constantinople bientôt après l'arrivée du nouveau
(1) Naima. p. 571 , d'après Abdi ; Brusoni, I. xiti, rtlazione. Parmi les rapports vénitiens il faut citer t 1* Lettera di ragguaglio dcl comballimcnto Ira l'armala veneta e la turca a' Dardanclli, sotlo la direzionc dell' ill. ecce. S. capilan dclle navi Lazaro Mocenigo, seguilo li 21 giugno 1655 , Venczia. 2* Lettera di ragguaglio délia villorîa navale conseguita a' Dardanclli dalt' armala délia sereins, republic a di Vcnezia, sollo il comando del gia ill. et ccc. S. Lorenzo Marcello capilan , général del mar contra l'arma ta lurchesca, a di 26 tugno 1656.
(2) Naima , p. 576.
(3) Ibidem, (û) Ibidem.
(a) Drusoni , I. xm, p. 302.
(6) Lettera di ragguaglio dell' impresa del Volo scrilta da n. n. oll' ill. ctecc. s. cavalier Micbel Mo~ rosini, li 2 aprîle 1655. Venezia , 1655.
(7) Naima, I. n, p. 534 ; Hadscbi Chalfa , hist. des guerres maritimes, fol. 60; Brusoni, 1. un. p. »07; Valiero, 1. v, p. 10*.