LIVRE LU
grand vesir, et fournirent à ses adversaires one des plus fortes raisons pour sa déposition. Tandis qu'il était en route, par les intrigues du mufti Mesud , le vieux kaimakam Jusuf , ami intime de Mohammed au cou tord , avait été rois à la retraite , et remplacé par Ilaideragasade. L'aga des janitschares, vesir Malimud , avait été rois à mort sou» prétexte qu'il se serait saisi de la plus grande partie de la fortune du kiaja des janitschare* , pendu au platane. Le rebelle Sidi-Ahmed-Pascha, contre lequel les derniers mutins voulaient contraindre le sultan à porter la bannière sainte, accepta le pardon qu'on lui offrit , et vint à Constantinople, où il fut investi du gouvernement de Silistra. De son côté, le grand vesir, étant à Alep, avait installé Abasa-Rasan comme gouverneur de Diarbekr, et conféré la woiwodie des Turkmans, qu'il ne pouvait pas arracher de ses mains, au kiaja de ce chef audacieux. Le grand vesir était à peine depuis quinze jours à Constanlinople que le mufti , si avide de domination , travaillait au renversement de ce vieillard de 90 ans qu'il ne pouvait mener k son gré, comme il s'en était flatté ; mais il amena ainsi sa propre ruine. D'accord avec le kulkiaja Ketschedschi, avec le kiaja de la sultane mère du prince Suleiman , il trama une conspiration pour détrôner le sultan , et voulut d'abord éloigner le grand vesir. Mais celui-ci , informé de ces manœuvres, en donna de suite avisé la Validé. A la première réunion du conseil, le mufti ne fut point admis; on l'embarqua sans retard pour Brusa [17 juillet], d'où il devait gagner de suite Diarbekr, et sa place fut conférée au vieux Uanefi, qui déjà l'avait occupée quelques instants au temps de l'insurrection des eunuques ou des agas. Le juge de Brusa, Ssadreddinsade- Ruhalla , ennemi de Mesud , fit savoir que cet exilé différait son départ et levait des segbans pour l'escorter à Diarbekr. Il reçut un chatti-schérif qui lui ordonnait de mettre Mesud à mort à la première station de nuit, •i celui-ci partait, ou dans Brusa même « il s'y arrêtait encore. Le juge fit investir dès le soir même la maison où logeait Mesud, qui alors mangeait tranquillement des fruits au clair de la lune dan* le kœschke. A la vue des hommes qui entouraient sa de-
meure, l'ex-mufti, plein de résolution saisit un sabre et fondit sur eux. Mais ses ennemis l'eurent bientôt accablé et le coupèrent en morceaux. Ce fut le deuxième mufli de 1 empire ottoman qui subit ainsi une condamnation à mort violente, et les Musulmans regardèrent cette exécution comme un attentat à la sainteté de la première dignité de l'Islam. Les habitants de Brusa furent indignés de la manière dont le juge avait dirigé les coups , et surtout de la joie des Grecs, auxquels Mesud , étant magistrat de la ville , avait détruit trois églises, qu'il fallut ensuite relever, d'après l'ordre du grand vesir Kara- Mustafa. Le lendemain , moslims et chrétiens vinrent contempler le cadavre. Les premiers, en petit nombre, pour rendre leurs dévotions à un martyr ; les autres se pressaient en foule afin de reconnaître le bras de Dieu appesanti sur le destructeur de leurs temples (1).
A Constantinople furent exécutés presque aussitôt l'ex-kaimakam Haideragasade, le kiaja de la sultane mère de Suleiman et le kiaja de Karatschelebisade-Mahmud. Le kulkiaja Ketschedschi échappa à la sentence de mort surpendue sur sa tête , grâce à l'intercession du scheich Karahasansade-Husein , qui détermina la Validé à interposer ses prières, de sorte que Ketschedschi en fut quitte pour le bannissement à Michalidsche. Melek- Ahmed -Pascha aussi, l'ex-grand vesir, qui , revenu de son gouvernement de Wan, se tenait paisiblement dans sa maison, fut soupçonué d'avoir pris part à des troubles; en conséquence on l'envoya dans le gouvernement de Silistra, d'où il ne devait pas tarder non plus à revenir. Tout récemment, tandis qu'il commandait à Wan, il avait triomphé de la résistance des Kurdes des environs , et surtout du chan de Bidlis , Abdul, qui refusait d'obéir à ses ordres [juillet 1655] , et avait remplacé le père fugitif par son fils (2). Il avait pris sept begs kurdes et avait donné l'investiture à
(1) Naîma, 1. il, p. 582.
(2) Ewlia, avec beaucoup de détails, I. n, fol. 437. Les présents et les exhortations de Melek- Ahmed-Pascba adressés hu chan, I. it, fol. 105; l'expédition contre le cban.l. u, fol. 259.
sept autres par le drapeau (1). Dans le palais du chan il avait trouvé de grandes richesses en argenterie et en meubles , et surtout un trésor bien précieux en manuscrits persans (2). Ensuite il chargea son secrétaire Ewlia de missions auprès des chans de la frontière de Perse : de réclamer du chan de Ru raie une indemnité pour des brebis enlevées, de traiter avec le chan de Demboli pour la liberté du frère de Murtesa-Pascha. Dans toutes ses courses le célèbre géographe visita les tombeaux de beaucoup de saints et même celui du chef de rebelles Tschomarbaschi, qui, entré au service du chan de Bidlis, était tombé en combattant vaillamment les Kurdes- Hakiaris (3). Après la comparution de Melek- Ahmed-Pascha, le vieux grand vesir donna au sultan, le jour qu'il visitait l'arsenal, le spectacle de trois décapitations : de l'intendant de l'arsenal, qui n'avait pu rendre ses comptes, du secrétaire des bostandschis, et du Turkman Hadschi- Ahmed, pour complicité dans les événements du platane. Ces supplices, par lesquels Mohammed au cou tord commençait son grand vesirat, n'étaient guère propres à étouffer le mécontentement général excité par la perle du combat naval des Dardanelles et par la nouvelle apportée tout récemment de In soumission de Téoédos et de Lemnos aux Vénitiens. Encore moins les esprits pouvaientils être satisfaits des mesures compliquées adoptées par le vieillard encore énergique , mais d'une faible intelligence , pour montrer aux habitants de la capitale qu'il ne craignait pas l'apparition d'une flotte vénitienne à l'entrée du Bosphore. Dans cette pensée , il avait fait reblanchir les murailles de Constantinople, et, pour l'embellissement de In ville , ordonné la destruction de vieilles maisons entre la porte de l'Émir et les Sept- Tours. Le blocus de l'Hellespont flt augmenter le prix des vivres. Il fallait délibérer sur les remèdes à tant de maux ; le sultan quitta Skutair' rentra dans le sérail de sa capitale, et réunit un conseil [2 septembre 165G]. Le
(i) La conquête de Bidlis, Ewlia, I. u, fol. 411 ; l'invesutnre donnée aux Begs, Toi. 414. (1) Ewlia, I. h, fol. SI 5.
(S) Ewlia, 1. ii .fol 324.
grand vesir et ses amis proposèrent que l'on ne fit plus qu'un seul gouvernement d'Aidin et de Ssaruchan, mais que l'Anatolî et la Karamanie fussent confiées à un seul pascha chargé de veiller en même temps sur Smyrne, Chios et Kos; qu'à l'avenir on ne construit plus que des galères dans l'arsenal. On tira du trésor du sérail et de la bourse des grands et des riches quelques sommes insignifiantes sous le litre de contributions de guerre; tout cela s'éleva à peine à 100,000 piastres. L'on fut bien loin au*si d'obtenir le résultat espéré de la réunion des gouvernements dans une seule main ; car le grand vesir coûtera ceux d'Aidin et de Ssaruchan à l'un de ses cliens , doué d'un faible esprit , vendit l'Anatoli et la Karamanie à un autre, et pour rassembler des vivres et des troupes, dépêcha quelques chambellans corrompus, qui, au lieu de guérir les maux du pays, les accrurent encore (1). Huit jours après, fut tenu un nouveau conseil. Le sultan dit au grand vesir : a Je veux aller moi-même à la guerre , il te faut donc faire les préparatifs nécessaires. » Le vieillard, pris au dépourvu, joignit les mains , comme pour implorer l'assistance de toute l'assemblée , et dit : « Très-glorieux, très-gracieux padischah! que |Dieu vous donne une longue vie et un long règne ! Au milieu du désordre qui domine et de l'indiscipline militaire , la guerre est difficile à conduire; pour les préparatifs nécessaires il faudrait que le trésor public pût fournir 20,000 bourses. » Le sultan irrité garda le silence et leva la séance. Déjà , aux premiers symptômes de mécontentement , après la prise de Ténédos et de Lemnos , le chasnedar de la Validé , Ssolak-Mohammed , le précepteur du sérail , Mohammed-Efendi , l'exreis-efendi, Schamisade, et l'architecte Kasim, qui déjà deux fois avait proposé Kœprili comme grand vesir, s'étaient ligués en secret afin de faire donner le sceau de l'empire au candidat. En se rendant de Syrie à Constantinople , le grand vesir avait bien accueilli Kœprili, et l'avait emmené dans la capitale , où celui-ci se tenait alors fort tranquille. Mais aussitôt que Mohammed
(1) Naioia, I. u , p. 589.