‹ Histoire de l'Empire ottomanChapitre 215 sur 384 · LIVRE LXIV · texte numérisé non relu

LIVRE LXIV

L'ambassadeur persan aurait voulu, à l'audience du sultan, offrir directement une caisse scellée, renfermant des présents dont il ne connaissait ni le nombre ni le genre ; mais on lui signifia que les choses ne pouvaient se passcrainsi, que la caisse devait être d'abord confiée au maître de cette partie des cérémonies , qui , après avoir dressé la liste des présents, les dépose eux-mêmes au pied du trône. Le grand vesir donna ensuite à Kuli-Chan une fête dans le palais des Eaux douces , dont la construction à peine achevée n'émerveilla pas moins l'ambassadeur que celle des casernes et de la grande citerne des Canonniers, à Topchanc. Pour inspirer à Kuli-Chan une haute idéo de la poésie turque et lui prouver qu'elle ne cédait en rien à celle de la Perse, déjà on lui avait adressé des ghasides composées depuis son arrivée sur le territoire ottoman ; maintenant on lui présenta des produits des trois arts dans lesquels les Tares disputaient la palme aux Persans, de la poésie, de la musique et de la calligraphie : il dut reconnaître que les musiciens et les caliigraphes de Rum ne le cédaient en rien à ceuxd'Iran, et que le fameux calligraphe Welieddin était l'Aaraad de Rum. La fête, à laquelle assistèrent le mufti , le kapudan-pascha , le nouvel émirol-hadsch , le reis-efendi , le defterdar, les grands juges, les seigneurs de la cour et les ulémas , se termina par des jeux de lutteurs, des combats de lions et de dogues, et un repas somptueux dans lequel tous les convives furent revêtus de pelisses d'honneur. Une seconde fête fut donnée à Kuli-Chan par le grand vesir dans le palais de Beschiktasch , une troisième par le kapudan-pascha dans l'arsenal. A Beschiktasch , tandis qu'il était tout occupé de son hâte , le grand vesir reçût une lettre du sultan , qui , après des informations sur la santé de son favori , qui souffrait des suites d'un refroidissement, lui offrait une de ses pelisses de renard noir et l'invitait à s'en revêtir pour se préserver du froid ; Damad-Ibrahim ordonna au reis-efendi de rédiger de suite la réponse dans laquelle il élevait vers son souverain l'humble hommage de sa reconnaissance. Dans la lettre autographe du sultan, dont l'ambassadeur sollicita une copie, se trouvait la phrase suivante : « La mer de nos

désirs pousse de hautes vagues vers toi, et le charme de tes doux entretiens a pénétré mon esprit. » Dans l'arsenal, Murlesa-Kuli- Chan admira le nouveau bâtiment à trois ponts et les canons dont il était armé , qui lançaient des boulets de trois quintaux ; on lui persuada qu'à une décharge de l'une de ces pièces, le plus grand vaisseau de ligne, fût-il de fer, éclaterait aussitôt en morceaux. « C'est prodigieux ! dit l'ambassadeur, comment pourrai-je donner une idée exacte de ces canons en Perse? — Le mieux, dit le poète Wehbi avec une douce ironie , serait de vous introduire dans l'intérieur et de le bien examiner, » Kuli-Chan prit la plaisanterie au sérieux , et s'aperçut seulement aux éclats de rire des assistants du sens des paroles de Wehbi , qui voulait dire que l'ambassadeur n'avait qu'à se faire lancer du canon à Iszfahan pour donner plus rapidement les nouvelles les plus exactes; il devint rouge de colère du rôle si ridicule qu'on lui avait fait jouer. Quand il fut question de congédier l'ambassadeur persan , le grand vesir ordonna d'apporter le plus grand soin à la rédaction et à l'écriture des lettres de recréance , afin de donner à la cour de Perse une haute idée du style et de l'art des employés de la diplomatie turque; trois fameux caliigraphes, distingués chacun dans un genre particulier, réunirent les efforts de leurs talents divers : Firdewesi IIusein-Efendi , président de la chancellerie du contrôle de la cavalerie, traça le corps de la pièce dans la grande écriture en usage pour les diplômes , appelée dschelli ; Mohammed , efendi de Brusa , transcrivit en rifeaa , genre adopté pour les suppliques, les versets arabes et les passages de la tradition; enfin le grand juge Welieddin fut chargé de copier les vers persans dans les plus beaux caractères de iaalik , ou écriture persanue renversée, dont les lettres sont inclinées de gauche à droite , dans le sens contraire à la direction des lignes (1). Ces caractère» étaient reproduits avec de l'encre noire, blanche, rouge, verte, bleue

(1) Dans ces directions opposées et pourtant harmoniques, les peuples de l'Orient voient un symbole de la double évolution de la terre autour du soleil et sur son axe.

HISTOIRE DE L'fiMPIRE OTTOMAN.

et jaune , ornés de fleurs d'or ; le sac dans lequel fut renfermée la lettre, longue de plusieurs aunes , était en étoffe d'or, parsemée d'étoiles et brodée de fleurs de diverses couleurs ; il était fermé par un cachet de cire imprégnée de musc, portant le chiffre du sultan et recouvert d'une capsule en or. A son audience de congé l'ambassadeur de Perse reçut cette lettre des mains du grand vesir, et le sultan lui fit donner 36 bourses d'argent pour lui et G pour son kiaja [3 avril 1722].

L'ambassade de Murtesa-Kuli-Chan fut la dernière envoyée par l'infortuné Schah- Husein , le dernier des Ssaflis qui occupa le trône de Perse. Impuissant contre la révolte, qui éclata en même temps à l'orient et à l'occident de l'empire , il se vit arracher le pouvoir suprême. En Géorgie , Wachtang V, prince de Karthli, prétendit assurer son indépendance. Mir Weis, gouverneur de l'Afghanistan , arbora l'étendard de l'insurrection ; il tomba sous le poignard d'assassins armés par son neveu , qui ensuite se mettant A la tête de forces considérables marcha sur Iszfahan et détrôna le schah [21 octobre]. La politique de la Porte sut profiter de cette révolution et de l'impuissance où était tombée la Perse. Dans les derniers temps, du canton de Schirwan , qui renfermait beaucoup de Sunnites, étaient venues de nombreuses requêtes, où se trouvaient exposées de vives plaintes sur la profanation des mosquées, la destruction des livres , le meurtre des légistes. Les co religionnaires des ottomans suppliaient la Porte de 'délivrer leur pays de la tyrannie des Schiites , attaquaient l'hérésie des Persans, et demandaient qu'on leur donnât Daud pour les gouverner. En conséquence la Porte nomma ce candidat chan et gouverneur de Schirwan, et le miralem Derwisch Mohammed- Aga fut envoyé en ce pays avec le diplôme impérial pour l'investir comme le chan de Krimée, par la bannière et le tambour, In masse et l'épée. En même temps le chambellan Nischli-Mohammed partit avec une lettre du grand vesir pour leciar, auquel il devait donner avis verbalement de ces événements. Mais bientôt, comme on apprit que le czar était en pleine marche sur le Daghistan, pour se procurer satisfaction au sujet du pillage

exercé par les Usbegs sur des caravanes dans le Chuaresm , et du meurtre des marchands russes , commis à Schamachi par les Lesgis, satisfaction que l'usurpateur de la Perse, Mahmud, n'était ni dans l'intention, ni dans la situation de lui donner (1) , ordre fut expédié bien vite au beglerbeg de Karsz , Mustafa- Pascha, de se porter vers Schirwan : car les progrès de la Russie sur la mer Caspienne alarmaient la Porte, qui sentait bien que pour son salut et sa prospérité aucune autre puissance qu'elle-même ne devait s'établir ni sur la mer Caspienne ni sur la merNoire (2). Les Lesgis menacés par les armées russes avaient imploré la protection de la Porte , et Nischli-Mohammed eut pour instruction de défendre leur cause auprès du czar. Mais on lui montra des lettres des habitants de Derbend et de Baku , qui se recommandaient à l'assistance russe , et Mohammed adressa de Nissa ces pièces a la Porte. Déjà l'année précédente le gouvernement turc s'était plaint au résident russe Neplujeff de ce que , d'après le rapport du chan, la Russie appuyait les begs de la Rabartai contre ce prince, et construisait des forteresses sur le Terek. Le czar avait écrit à ce sujet au sultan, et le comte Golowkin au grand vesir , que les peuplades de la Caspienne avaient recherché la protection du czar comme celle du sultan , que néanmoins la Russie ne s'était aucunement immiscée dans leurs affaires ; que dans la Kabartai nulle forteresse n'avait été élevée ; que le commandant d'Astrakhan s'était borné à mettre les villes russes du Terek à l'abri des irruptions des Kalmuks (3). Afin d'accommoder des différends qui menaçaient d'éclater en hostilités, le résident russe Neplujeff demanda une conférence avec les ministres ottomans sous ia médiation de l'ambassadeur français; en conséquence le reis-efendi Mohammed et l'ex-defterdar Mustafa durent s'aboucher avec lui. Le résident prétendait que la domination de la Russie sur la mer Caspienne entraînait pour

(i) Hauway, I. ii, p. 18G el 187; cl d'après lui Malcom.

'2) Tschelebisadc, fol, ii.

(!) La Ictlrc du czar dd". Moscoia*, anno 47îî et celle de Golowkin en extrait, te trouvent dan» la Sic R.

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