LIVRE
portes : le» frais de ces ouvrages furent supportés par la province (1). Au cap Bababurun ( Lectum ) , en face de Mitylèue , le précédent kapudan-pascha Mustafa avait entrepris d'élever à ses frais un château; cet ouvrage fut achevé. Les habitants d'Enos, Àdremid , Tusla et Alexandrie en Troade, durent amener les pierres des ruines des anciennes villes pour la construction de la nouvelle forteresse. Afin de protéger la province de Kachet contre les irruptions des tribus lesgiennes de Dschar et de Tali , sur la proposition du gouverneur Mohammed- Kuli , l'on rebâtit le château de Topkara , qui reçut une bonne garnison. Afin que l'eau ne manquât pas dans la capitale , on établit septnouveaui bende, c'est-à-dire réservoirs ou écluses, dont cinq dans la vallée du Conquérant près le village de Dschebcdschi , un près de Belgrad dans le village de Tomusderé, et un autre près du double bassin du sultan Osman II ; en môme temps on fit exécuter le nettoiement de tous les autres conduits d'eau. On donna des noms persans aux trois palais d'été érigés par le sultan Ahmed III : le premier fut appelé palais du Bonheur, le second palais de Chosroès, et le troisième palais de l'Empereur; pour son usage particulier le grand vesir en construisit un quatrième , le palais de la Sécurité. Le kapudan-pascha décora aussi le palais du grand vesir Kara-Mustafa-Pascha , celui qui avait assiégé Vienne , et y reçut le sultan. Cette habitation est située sur la côte européenne du Bosphore , près du village de Kurutscheschmé. AConstantinople, le grand vesir fonda près de Chodsdia Pascha un koeschk, un bain, une fontaine, une école de garçons et une académie; le village de Hamsa , dans le sandschak de Tschorum, lui dut son rétablissement , et le revenu de sept autres villages fut assigné à sa mosquée. Mais le village de Meschkara dans le sandchak de Nikdè , qui l'avait vu naître, devint l'objet de tous ses soins : par la fondation d'un grand nombre d'édifices et d'établissements, il le plaça au rang des villes et éleva le magistrat qui y présidait au niveau des six premiers juges de l'empire ; ce village
■vt) Tscbcltbisade , fol. 11.'» lo2.
fut appelé Newschehr ( nouvelle ville ) , et, sur la proposition du defterdar , il y transporta les fiefs affectés à l'entretien de deux garnisons devenues désormais inutiles aux deux forteresses voisines de Nikdé et de Karahiszar. On chargea l'inspecteur des bâtiments Mustafa et un secrétaire de la chambre d'en lever le plan et de procéder au cadastre de son territoire.
Nous avons déjà parlé de ces brillantes fêtes, au moyen desquelles le grand vesir sut conserver toujours la faveur du sultan dont il flattait les goûts. Aux cinq fêtes religieuses, des deux bairams , de la naissance du prophète, de l'exposition du manteau sacré et du départ de la caravane des pèlerins pour la Mecque, auxquelles présidait toute la cour ; aux autres fêtes plus mondaines du printemps et aux soirées données par le grand vesir au sultan pendant l'hiver, aux festins que l'usage forçait le grand vesir, le kapudan-pascha et les autres dignitaires de l'empire d'offrir au souverain , vint s'ajouter maintenant selon la coutume persane la fête du Newrus ou de la nouvelle année , non point l'année lunaire civile qui retarde chaque fois de onze jours, mais celle qui commence invariablement à l'équinoxe du printemps. C'est le moment, d'après la tradition persane , où Dschemschid , le front ceint d'une couronne rayonnante , assis sur le trône de Persépolis , attendait le lever du soleil, pour le saluer par un hymne de reconnaissance , et recevoir les hommages et les présents apportés par les divers peuples de son vaste empire. Au reste , celte fête dans l'empire ottoman n'eut point une aussi grande solennité que dans la Perse ancienne et moderne , et elle fut signalée seulement par un banquet que l'aga des janitschares offrit au sultan. Outre ces fêtes régulières, les visites qu'Ahmed III fesait de temps à autre aux palais impériaux donnaient lieu à des banquets et à des réjouissances. Parfois aussi le sultan ou le grand vesir se rendait en pompeux cortège pour inspecter les aqueducs et tes bassins , et c'étaient autant d'occasions de déployer la magnificence, où se complaisait Ahmed III ; les mariages des princesses , l'inauguration de l'éducation des princes lui fournissaient d'ailleurs des motifs légitimes de satisfaire
M PIRE OTTOMAN
sa passion dominante. Ainsi, la capitale vit successivement le spectacle des noces de la sultane Ssafije, fille du sultan Mustafa II et veuve du fils du grand vesir Kara-Mustafa avec Mirza-Mohammed, Pascha, gouverneur de Candie ; des trois filles du sultan, Ssaliba , Aisché et Séinèb , avec le gouverneur d'Eriwan Mustafa, le silihdar Mohammed-A ga et le second écuyer Mustafa, neveu du grand vesir. Le prince Nuuman reçut sa première leçon avec les mômes solennités déjà décrites pour l'inauguration de l'éducation de ses frères ; et le sultan voulut assister à cette nouvelle cérémonie au milieu de ses quatre fils aînés, de même que le grand vesir y parut environné des quatre vesirs de la coupole [ 21 octobre 1727 ]. Ibrahim ajoutait souvent par sa présence à l'autorité desassemblées des ulémas, dans lesquelles, après la lecture de l'exégèse, de savantes discussions s'engageaient sur le texte sacré. A cette époque , les lettres en général jouissaient d'une protection toute puissante. Le sultan , qui avait déjà fondé la première bibliothèque dans l'intérieur du palais, en établit maintenant une nouvelle attachée à la mosquée de la sultane, mère de Mohammed IV. Sous son règne , trois autres bibliothèques furent ouvertes au public : celle du grand vesir Ali, celle d'Isrnaïl-Efendi, contre la mosquée à Tscheharschenbebasari , et celle du grand vesir Ibrahim, à Dschodscha-Pascha. Aucun règne ne vit donner autant d'encouragement aux lettres et aux sciences ; le grand vesir favorisa la publication de la traduction de l'histoire générale de Perse de Chuand-Émir, neveu de Mirchuand, célèbre sous le titre de l'Ami des biographies, et l'histoire universelle arabe d'Aini, intitulée Grains de corail de l'histoire des contemporains. Le premier travail fut confié à l'historiographe Aaszim et à vingt-cinq savants pris dans les ulémas, scheichs, muderris, juges et secrétaires de la chancellerie d'état; sept autres écrivains furent chargés de faire passer l'ouvrage d'Aini de l'arabe dans la langue turque. Mais Ibrahim rendit encore un bien plus grand service aux lettres par l'introduction de l'imprimerie, qui fut un résultat de la mission de Mohammed en France , et dont la direction passa au renégat hongrois Ibra-
him (1). L'histoire littéraire des ottomans cite , pendant la deuxième moitié du règne du sultan Ahmed III , une centaine de poètes et d'écrivains. Les notions transmises sur les poètes, par Salim, Ssafaji et Mudschib* les biographies des poètes et des savants, données par Scheichi et son fils, sont malheureusement les dernières sources de ce genre auxquelles l'historien de l'empire ottoman soit en état de puiser. Depuis un siècle, aucun ottoman n'a réuni de matériaux sur les poètes, ou de détails biographiques sur des savants; l'imprimerie n'arriva dans l'empire qu'au moment où déclinait la littérature ottomane.
L'établissement d'une imprimerie à Constantinopte , sous la direction du renégat hongrois Ibrahim, est le fait le plus fécond en conséquences d'une époque dont le caractère se reconnaît à l'action de la civilisation occidentale sur les mœurs de l'Orient, à la liaison intime entre la politique de l'Europe et celle de l'empire ottoman. Le choix des ouvrages imprimés les premiers annonce aussi la tendance de la Porte à éclairer par lés Lumières de l'histoire les relations avec les puissances maritimes de l'Europe et avec la Perse. Après avoir débuté par la traduction du dictionnaire arabe de Dschewheri, la nouvelle presse livra au public l'histoire des guerres maritimes des ottomans, par Hadschi-Chafa , l'histoire des chalifes, celle de Timur, par Nasmisade ; d Égypte, par Suheili , l'histoire d'Amérique , celle des Afghans, traduites du latin du jésuite polonais Krusinski. Successeur du père Kachod, comme directeur de la conscience de Rakoezy , Krusinski partagea , comme son devancier, son dévouement entre son pénitent, le résident impérial et le grand vesir Ibrahim, pour lequel il traduisit en turc l'histoire de la guerre des Afghans. Ainsi que Louis de Dieu , qui voyagea en Perse en même temps que lui, Krusinski avait été chargé de missions importantes de la part du pape et de l'empereur. Un autre contemporain du renégat hongrois Ibrahim, agent de Rakoczy
(1) Tschelcbisade, fol. 49. Le Tctwa ?c trouve dans Mouradjca d'Ossbon . tableau de l'empire ottoman, I. u, p. 796.