‹ Histoire de l'Empire ottomanChapitre 230 sur 384 · LIVRE LXV · texte numérisé non relu

LIVRE LXV

auprès de la Porte , fut le renégat français Bonneval, beaucoup plus fameux, artisan infatigable de discordes avec l'Autriche , protecteur constant et actif des rebelles hongrois, et en môme temps promoteur d'utiles innovations dans l'empire ottoman, qui sut éclairer la Porte sur la politique des cabinets européens et sur ses propres intérêts , imaginant toujours de nouvelles ressources pour poursuivre avec succès la guerre à laquelle il donnait sans cesse de nouveaux aliments. Après avoirsollicité quelque temps, de Bosna-Séraï, la permission de venir à Gonstantinople, il parut tout-a-coup avec une lettre du gouverneur de Bosnie , et entra aussitôt» en qualité de général des bombardiers , au service de la Porte , pour laquelle il agit avec ardeur [ septembre 1729 ]. Dèslors, pendant quatorze ans, au milieu des fluctuations de sa faveur, il fut le conseiller secret, le directeur invisible des rapports de la politique ottomane avec les cours de l'Europe , le point d'appui de la France et de la Suède contre l'Autriche et la Russie. Telles étaient alors les relations diplomatiques de la Porte avec ces quatre puissances. L'amdassadeur français Villeneuve , après d'inutiles négociations pour obtenir satisfaction et indemnité de la part de Tripoli , dont les corsaires avaient causé de graves dommages à la marine marchande des Français , finit par conclure la paix entre la France et cette régence. Kosbegdschi-Aga, envoyé en Suède pour réclamer l'argent prêté à Charles XII, revint par la Russie avec 2,000 bourses et une lettre, par laquelle le gouvernement suédois s'excusait de ne pouvoir faire davantage pour le moment [ 14 mai ] (1). Le résident impérial Talman , qui vint remplacer le seigneur de Dirling [21 décembre 1728 ], présenta encore des griefs contre le schahbender à Vienne , qui de son côté , dans une lettre au grand vesir, se plaignit qu'on n'eût mis à sa disposition ni argent pour son entretien , ni courrier , ni habitation où il jouît de toute franchise (2), privilèges auxquels

(1) Rapport de Talman , dans la Stc-R. Interprétai io lilter. a Succiœ primo ministre, ad aupr. vet. per Mustafa-Aga traromissarum.

(2) lntcrpretatio littrrarum Omcr Agx ad stipr. m *, daos la Sle-lt.

sa qualité de consul ne lui donnait d'ailleurs aucun droit. L'ambassadeur français et le résident impérial prirent sous leur protection les catholiques syriens, persécutés par les Grecs. Déjà Andrezel avait obtenu un ferman pour la déposition du patriarche de Jérusalem , Sylvestre ; mais il n'en poursuivit pas l'exécution. Des ordres rigoureux furent lancés encore contre les missionnaires de Ghios. De vives explications s'échangèrent avec la Russie au sujet de la protection accordée récemment aux Schahsewens, dans leur fuite devant les ottomans. Mohammed, beg de Crète , partit revêtu du caractère de miralem , avec une lettre du grand vesir (1) pour le chancelier russe, dans laquelle Damad-Ibrahim se plaignait qu'un abri eût été accordé par les Rosses, dans le nouveau fort de Salian, aux Schahsewens , poursuivis parle chan de Scbirwan , Surchai [mai 1729]. Le résident russe, Neplujeff, pressé de rendre compte de ce fait, se lança dans les récriminations , disant que Surcbai avait enlevé soixante mille brebis du territoire russe, et s'arrogeait de l'autorité dans les affaires des Guralinskis , dont dix villages étaient situés sur le territoire russe, entre Kaba et Tabaszaran. Le reis - efendi soutint que les Guralinskis étaient sujets du chan , et rédigea dans ce sens la lettre du grand vesir au chancelier do czar. Le chan ce lier répondit au grand vesir que Surchai, par son irruption dans les steppes de Mogban et de Salian , avait violé le territoire russe ; qu'Asitare et Kerkcnrud étaient des possessions du czar, et que le territoire de Surchai com ' mençail à quinze lieues de laSsamura; que si de ce côté la délimitation était restée incomplète, la faute en était à Surcbai, qui en avait empêché l'achèvement. Les Kuralis, ou Guralinskis, dit-il, habitaient dans le Schirwan, entre Kuba et Tabaszaran , i partir de la Ssamura en se dirigeant vers la mer Caspienne ; Surchai pouvait d'autant moins prétendre à la domination sur eux, qu'avant la conquête russe les pays situés sur la mer Caspienne obéissaient aux chans de Dcrbend et non pas à celui de Schirwan.

(i) Dolgoroiicki à .Vplujclï, «JO nur» 172B.

La Porte avait agi contrairement au traité conclu avec la Perse et ne pouvait en rejeter l'inexécution sur la Russie ; le schemehal, ou souverain des Kumuks, avait reconnu l'autorité duezar ; et la communauté de religion ne donnait aucun droit de possession territoriale (1). Vers ce temps, l'ambassadeur anglais, Abraham Stanyan, remit en audience solennelle les notifications de la mort de Georges I" et de l'avéncment au trône de Georges IL Le 27 septembre le baile vénitien Dolfino , mourut à Péra, à l'âge de soixante-quinze ans.

Pour la confirmation de la paix conclue avec Eschref , la Porte éleva l'ancien historiographe Mouammed-Raschid-Efendi à la dignité de beglerbeg de Rumili , afin qu'il se rendit en Perse avec le rang dont jouissent ordinairement les ambassadeurs, tirés en général des chefs militaires et non pas des seigneurs de In plume. Raschid ne fut pas traité pourtant avec une haute distinction à Iszfaban, où il ne put rester que dixneuf jours , et quand il entra dans cette capitale, il fut défendu aux femmes de se montrer dans les rues. La Porte traita exactement de même Mohammed, chan de Schiras, qui ne se rendit à Constantinople qu'un an plus tard. Raschid revint en poste , et ne rapporta point de lettre pour le grand vesir, ce qui blessa profondément ce ministre. Néanmoins Damad-Ibrahim voulut , par une pompeuse réception , donner à l'ambassadeur persan la plus haute idée de la puissance et de la magnificence de la Porte. A cet effet , toutes les maisons dans les rues où devait passer le cortège forent réparées et blanchies ; dans la salle même du diwan l'on renouvela les dorures de la coupole, au-dessous de laquelle siègent les vesirs. L'on tendit de drap écarlate la balustrade du sérail, conduisant de la porte du Centre à celle de la Félicité. Tous ces apprêts dans la capitale firent donner par le peuple à l'ambassadeur le surnom de lkcrépisscur.

Dans sa traversée de Skutari à la douane principale , le chan de Schiras fut salué par l'artillerie de tous les bâtiments , qui tirèrent plus de neuf cents coups. Les plus

(! ) U lettre dans la Stc-R.

grands honneurs lui furent rendus à son arrivée et pendant sa marche dans les rues de Constantinople , quoiqu'il n'eût lui-même qu'un triste cortège. Le jour où le grand vesir le reçut en audience , la salle de réception avait été décorée avec un luxe inoui [ 9 août 1729 ]. L'antichambre , ordinairement garnie de simples nattes , fut couverte de tapis de Perse. Ceux qui ornaient la salle d'audience représentaient un parterre de fleurs où brillaient la soie, l'or et les perles. Aux pieds du grand vesir, à l'angle du sofa, était étendu un tapis brodé de perles ; à sa droite on voyait un portefeuille oroé de pierres précieuses , et un encrier tout brillant de rubis et d'émeraudes ; à sa gauche était placé un pupitre étincelant de pierreries sur lequel reposait un koran, dont la reliure en velours noir était parsemée de brillants. Entre les deux fenêtres se voyaient dix-sept autres korans avec des reliures brodées d'or et des sacs semés de perles. Aux deux côtés de la cheminée, surcioq pupitres arlistement travaillés, étaient disposés des paquets de pelisses retenus par des liens d'étoffe d'or. Les valets de chambre portaient des ceintures précieuses, dans lesquelles étaient passés des poignards et des couteaux ornés de pierreries. Les ministres d'état, le defterdar, le reis-efendi , le tschausch-baschi et les sous-secrétaires d'état, le chancelier, les maîtres des requêtes, le secrétaire du cabinet rivalisaient de magnificence ; mais tous étaient éclipsés par l'éclat des diamants qui couvraient le grand vesir, « qui de la tète aux pieds , dit l'historiographe de l'empire, nageait dans une mer de perles et de pierres précieuses. » Après l'accomplissement du cérémonial préalable, l'ambassadeur alla s'asseoir auprès do grand vesir, et, sa suite s'étant retirée, il eut avec le premier ministre un entretien d'une demi-heure , dans lequel Damad-Ibrahim se plaignit hautement que l'ambassadeur ne lui eût point apporté de lettre du premier ministre persan. Le chan de Schiras n'en reçut pas moins, ainsi que sa suite, des marques de la munificence du gouvernement ottoman.

Ce fut la dernière fois qu'Ibrahim étala le spectacle de son luxe et de sa magnificence, quoique son administration durât une année

LIVHE

encore pour s'écrouler avec le trône d'Ahmed III. Avant d'exposer cette révolution, amenée par une insurrection populaire, nous devons reporter notre attention sur la mort de quelques hommes célèbres et puissants qui descendirent dans la tombe quatre ans avant la fin du grand vesir. Nous nous bornerons à citer les noms les plus remarquables, en signalant cette circonstance honorable pour le règne d'Ahmed, ou plutôt de l)amad-Ibrahira , que l'on n'y vit presque pas de morts violentes. Sur trente hauts dignitaires de l'état, cinq seulement furent immolés par le bras du gouvernement, ce qui forme une proportion inverse avec le nombre des victimes politiques frappées sous des tyrans tels que Murad IV et le vieux Kœprili ; et de ces cinq grands fonctionnaires suppliciés , pas un ne succomba sous les coups de vengeances ou de passions personnelles ; ils expièrent tous de véritables attentats. Ledefterdar de Candie , Osman-Efendi, par ses actes arbitraires et ses extorsions , avait bouleversé le service des fermages de cette Ile ; de plus , il avait fabriqué quatre faux ferma us et imité le chiffre du souverain et la formule exécutoire ; en conséquence de ces faits, il fut puni de mort après que les falsifications eurent été prouvées en justice. Le molla Abdusz-Szamed de Krimée , légiste fort ignorant , jeté dans les prisons des Dardanelles comme instigateur de la révolte de Dschantimur contre Seadet-Girai, fnt enfin eiécuté sur les représentations réitérées du chan et les réclamations des habitants deKriméc, qui n'espéraient point de repos pour le pays tant qu'un pareil homme serait en vie. Seid-Osman , de la famille Sehehsuwar, gouverneur de Bcnder, homme sanguinaire et oppresseur, avait déjà été déposé une fois sur les instantes prières des victimes de sa tyrannie. Réintégré dans ses fonctions, grâce à la médiation du chan Seadet-Girai, il s'était livré de nouveau à sa cruauté , et un affranchi des bostandschis fut expédié pour lui abattre la tête [ juillet 1727 ]. Quant au rebelle Hosein, surnommé Jcnidunja, le gouverneur d'Anatoli ne crut pas devoir solliciter d'ordre supérieur pour le mettre à mort. Mais ce fut en vertu d'un fetwa que la tète de l'odieux gouverneur de Schehrsor , Bo-

ghasanlisade - Mohammed - Pascha , fut envoyée à la Porte. Parmi les hommes éminents qui arrivèrent naturellement au terme de leur carrière, il faut citer le schérif déposé de la Mecque et l'ancien chan de Krimée. Jahja, qui deux fois avait été revêtu de la dignité suprême près du sanctuaire de la Kaaba , s'éteignit paisiblement en Syrie , où il s'était retiré. Les fonctions de schérif furent conférées pour la vie à son successeur Abdullah, en récompense des services qu'il avait rendus à la caravane de pèlerins. Dewlet-Girai , qui s'était assis quatre fois sur le trône princier, et avait vécu dans l'exil tantôt à Chios, tantôt à Rhodes, rendit le dernier soupir dans sa métairie de Rumili. Dans une foule de vesirs-gouverneurs qui moururent durant cette période , il suffira de nommer celui de Retimo, Kœprili Esaad- Pascha.fils de Kœprili le Vertueux, frère du dernier grand vesir de cette famille, et qui , par le succès de ses poésies , mérita le surnom de Fortuné ( Esaad). Ami de la vie paisible et retirée , blessé d'ailleurs par quelques injustes dédains, il envoya sa démission en vers au grand vesir, et bientôt après mourut à Retimo. Sur douze ulémas, nous mentionnerons seulement un certain Fais, qui se lit connaître comme poète, et Uschakisade, continuateur de la Biographie des Jurisconsultes, entreprise par Attaji, et de cinq ou six poètes revêtus du titre de chodschagian ; le second defterdar Ssafaji mérite seul une mention particulière comme auteur d'une collection de détails remarquables sur les poètes de ce temps.

L'orage qui renversa Ibrahim et Ahmed III fondit sur eux inopinément. Le grand vesir se flattait d'accommoder avec la Perse et la Russie les différends élevés au sujet des frontières. Le nouveau résident russe Wisniakoff eut à ce sujet avec le reis-efendi une conférence, dans laquelle il fut décidé que le kosbegdschi-aga , à peine de retour de sa mission de Suède, serait envoyé en qualitéde commissaire sur la frontière [ 2Gmars 1729 ]. Aux plaintes de Surchai , Romanzoff opposa qu'environ quatre mille hommes de troupes du chan de Schinran avaient fait irruption sur le territoire des Kuralis , pour le soustraire à la domination russe ; que, n'ayant pas voulu se retirer de bonne grâce,

les envahisseurs avaient dû être repoussés par la force, et que dans ce conflit trois cents d'entr'eux avaient péri, douze villages avaient été détruits (i). La Russie , alliée jadis du schah Tahmasip , n'avait pas moins conclu un traité en dix articles avec l'usurpateur Eschref , et tandis que les deux puissances co-partageantes foulant aux pieds les droits de Tahmasip , dont elles saisissaient les états, reconnaissaient Eschref comme souverain légitime de l'Iran , la fortune de celui-ci déclinait malgré l'appui sur lequel il comptait de la part des puissances de l'Ouest, et Tahmasip se relevait grâce à l'assistance de ses voisins du Sud-Est, à des traités avec les souverains de l'Inde et du Randahar, mais surtout par le concours d'un chef énergique, apparu tout-à-coup sur la scène politique, Nadir-Kuli-Chan, qui voulut d'abord assurer le trône de Perse contre les étrangers avant de le saisir pour lui-même. Dans le Chuaresm et le Chorasan, où Tahmasip s'était réfugié, les Efschars, les Béates et les Tschemischgeseks s'étaient déclarés pour lui , ainsi que Feth-AH-Chan avec sa tribu turkmane de Katschars , et tandis que l'ambassade d'Eschref était reçue à Constantinople , Nadir-Ibrahim embrassa la cause de l'héritier des SsalTis, de même que Mesched et Hérat (2). Défait dans trois sanglantes batailles, à Damaghan , Déréchar (3) et devant Isxfahan, Eschref , après avoir immolé le vieux schah Husein , s'enfuit vers le Beludschistan , où il fut massacré par les habitants [janvier 1730]. Cependant Tahmasip, en parcourantyon ancien palais d'Iszfahan, avait rencontré une vieille esclave employée aux plus vils travaux, et sous ces haillons il reconnut sa mère , qui pendant sept années avait prolongé sa vie sans être découverte ni trahie. A peine en possession du trône paternel, il envoya un ambassadeur à Constantinople pour réclamer les provinces arrachées par la Porte , et en même temps il équipa une armée destinée à marcher con-

(4) Rapport de Talman , dans la Ste-R.

(2) Malcolm, Uanway ; hisL de Tahmas-Kouli Chan. Amsterdam 1741; hist. de Nadir-Schah par Mchdi. Fraser , llisloryof, Nadir-Schah , Ixmdon ,

(3J Ssubbi, fol. 64; Uanway, 1. n, fol. 53.

tre Tébris , sous les ordres du vieux turkman Ssaffi - Kuli - Chan , Itimadeddewlet , sous le schah Suleiman , aïeul de Tahmasip , qui s'était tenu caché pendant sept années, et maintenant amena six mille hommes de cette tribu au service de son souverain légitime (1). Tandis que l'ambassadeur Risa-Kuli-Chan négociait à Coustantinople avec le grand vesir , on apprit qne déjà les armées persanes attaquaient les frontières ottomanes. A cette nouvelle, un grand conseil se rassembla [24 juillet], la guerre fut déclarée contre la Perse , les queues de cheval furent arborées, et l'ambassadeur fut envoyé prisonnier à Lemnos. Dix jours après, le grand vesir quitta la capitale pour se rendre à Skutarl [8 août]. Avant le lever du soleil les janitschares et les canooniers étaient rangés en bataille , attendant l'arrivée du sultan. Déjà les drapeaux des escadrons, les queues de cheval, les agas, les chevaux de main, les chapelles étaient en marche , et le sultan ne paraissait pas. Alors le grand vesir, soupçonnant quelque obstacle inattendu , se rendit an sérail. Ahmed, désapprouvant le départ précipité, refusa de se transporter à Skutari avec la bannière sacrée. Alors le grand vesir expédia Ismaïl-Aga auprès de l'aga des janitschares, Hasan , pour savoir ce qui se passait dans le camp. Ismaïl rapporta que les janitschares, étant sur pied depuis minuit, seraient fort mécontents si le sultan ne paraissait pas. Ahmed ne vit donc pas d'autre moyen que de prendre la sainte bannière, malgré toute sa répugnance. Il était déjà une heure après midi quand il s'embarqua; ce qui était de mauvais augure , car, suivant la croyance des Orientaux, toute entreprise, pour réussir, doit s'engager le malin. On avait décidé que le grand vesir irait prendre ses quartiers d'hiver à Alep ou Amasia , et que le sultan se tiendrait à Brusa ou Skutari. D'abord l'armée devait se mettre en marche le 18 ssafer[2 septembre], ensuite le jour du départ fut fixé au 1" rebiul-ewwel l[U septembre] , puis aussitôt après la fête de la

( !) Malcolm , d'après Uanway , lequel est complètement d'accord avec l'Iiui. écrite en turc par Scii- Taricb-t>. jah, fol. 22.

Page 1