‹ Histoire de l'Empire ottomanChapitre 231 sur 384 · LIVRE LXV · texte numérisé non relu

LIVRE LXV

naissance du Prophète, ou dix jours plus tard (1). Sur ces entrefaites se répandit le bruit qu'un convoi de six cents chameaux chargés de vivres, envoyé à Tébris sous l'escorte de quatre mille cavaliers, par Kœprilisade - Abdullah - Pascha , avait été enlevé, que Kœprilisade lui-même, attaqué, avait été mis en fuite vers Eriwan (2) , qu'Hamadan et Kermanschahan avaient été pris , et que Tébris était tombé entre les mains des Persans (3). L'on se dit que ce désastre était arrivé par suite des instructions du grand vesir au commandant de Tébris ; les esprits s'irritèrent encore par l'effet de rumeurs propagées avec une perfide habileté, d'après lesquelles, les troupes ottomanes expulsées de Tébris, auraient été déjà sur la route de Constantinople. Le mufti et le scheich d'Aja-Soûa , ïsperisade , reçurent des billets qui provoquaient à la révolte. Des écrits de ce genre furent jetés dans la mosquée du Centre. Le kiaja du grand vesir, qui tenait toute l'administration intérieure, fut averti plusieurs fois de l'approche du danger ; mais il dédaigna ces avis et repoussa avec mépris ceux qui les donnaient [k] ; car ni lui , ni le grand vesir, ne croyaient qu'il y eût le moindre péril à craindre. Le jeudi , 28 décembre 1730 , au lever du soleil , dix-sept janitschares à peine se réunirent devant la porte de la mosquée de Bajesid, ayant à leur tête l'Albanais Patrona-Chalil. Ils se mirent à parcourir l'ancien marché deBesestan, en criant : « Nous avons à faire des réclamations légitimes ; que tout homme appartenant au peuple de Mohammed ferme les boutiques et vienne se rallier à nous ! » En effet , quelques marchands effrayés commencèrent a fermer les boutiques. Les mutins se dirigèrent alors vers le marché à la viande, où ils transportèrent la marmite du premier régiment de janitschares, celui du kulkiaja. Patrona- Chalil se rendit à la porte de l'aga des janitschares pour réclamer la mise en liberté des prisonniers. Hasan manqua décourage pour

{i) Ssubhi , fol. S.

(2) Seil-Taricbi-Sejah, fol. 21.

(3) Ssubhi, Hanway, f. h, p. 41 ; et Seil Tarîchi Séjah, fol. 22.

(a) Ssubhi, fol. «.

résister à celte demande , et n'osa même rester à son poste ; il se couvrit d'un déguisement et prit la fuite. Aussitôt Patrona- Chalil courut aux casernes des armuriers, d'où il apporta la marmite du quinzième régiment des janitschares au marché à la viande. Un ramas de vagabonds et d'ouvriers oisifs s'arma en pillant le marché des Fripiers, et ferma le marché des Selliers. Le kapudan-pascha, qui dès le matin s'était fait transporter à sa maison de campagne , sur le bord du canal , où il s'occupait à planter des oignons de tulipes , et le reis-efendi, alors aussi aux environs de Constantinople , abandonné à son oisiveté ordinaire, ne voulurent pas d'abord ajouter foi aux premiers avis qui leur parvinrent de la révolte. Le kapudan retourna dans la capitale, il cria aux marchands de rouvrir les boutiques, puis se rendit au camp de Skutari , où s'enfuirent également le kiaja et l'aga des janitschares. A la nouvelle de ce qui se passait à Constantinople, le grand vesir convoqua dans le palais du sultan , sur le rivage , le mufti, les vesirs , les ulémas et les scheichs, les chodschagians et les généraux. Il fut décidé que le sultan retournerait aussitôt à Constantinople avec la sainte bannière, les princes et toute la cour. Avant de s'embarquer, le monarque demanda encore l'avis de sa sœur , la sultane Chadidsché; celle-ci lui conseilla de tenir auprès de lui tous les ministres, aGn que si les rebelles demandaient la tête de l'un ou de l'autre , en la livrant il fût d'autant plus assuré de conserver la sienne (1).

Vers dix heures du soir, le sultan débarqua près de la Porte des Canons, et se transporta au sérail avec les ministres et les ulémas ,

(1) Ssnbhi, fol. h. Relation de deux rébellion» arrivées a Constantinople. en 1730 cl 17S1 ; dans la déposition if Abmct 111 et l'élévation au trône de Mahomet V. Mahmoud 1 à la Haye, 1737. Relation de la révolte de Constantinople , in Buscbing's magazine vi. p. 32. I. ii, p. 33; et relaztonc di^uanto èoecorso di rimarcbévole nclla sollevazione in Coslantinopolt, contra il ministère c lo stesso sultano secondo le notizie a vu te dalla parte dei ribclli e dal seraglio dcl sultano; par l'interprète impérial . Gaspard Momars. Rapport de Talman. Relation des deux rébellions, t. xvt. Momars , relazionc.

qui se rendirent dans l'antichambre, touchant à la salle du manteau du Prophète , en présence du souverain. Le grand vesir jugea convenable demander au sérail le juge déposé de Constaotinople , Sulali-llasan , soupçonné d'intelligences avec Patrona-Chalil , et le bostandschi-baschi fut envoyé à cet effet à la ferme où se tenait l'ancien juge. Ensuite Damad-Ibrahim parla de sortir avec la sainte bannière; mais l'aga des janitschares flt observer que ce moyen ne serait d'aucune utilité si personne ne se ralliait à ce symbole sacré. 11 fut résolu de l'arborer à la porte du Centre. Le chaszeki-aga , ou second officier des bostandschis, fut envoyé avec vingt de ses gens, auprès des rebelles, pour leur dire de la part du sultan que leur juste demande serait accordée , mais qu'ils devaient se disperser. Ils répondirent qu'ils étaient satisfaits du padischah, mais que sous deux jours il fallait leur livrer vivant le grand vesir , le kiaja , le kapudan-pascha et le mufti, qui tous quatre étaient des traîtres. Le sultan remit le kiaja et le kapudan-pascha à la garde des bostandschis , et envoya le cbaszeki faire savoir aux rebelles qu'il était disposé à destituer le grand vesir et le mufti pourvu qu'ils se contentassent de cette concession à leur égard, et que les autres dignitaires leur seraient livrés. Ils répliquèrent qu'ils se contenteraient de la déposition et du bannissement du mufti , mais que le grand vesir devait leur être remis entre les mains. Durant ces négociations , la canaille pillait à G a la ta la maison du woiwode ; des crieurs proclamaient que si les infidèles se tenaient tranquilles dans leurs maisons, ils n'auraient rien à craindre , et que les boutiques de comestibles devaient être ouvertes ; on obéit à ces injonctions. Les hérauts qui avaient été détachés pour appeler le peuple autour de la sainte bannière ne purent faire entendre leurs voix plus loin que la mosquée d'Aja-SoOa. Les promesses d'argent n'attirèrent que peu de monde, et le petit nombre de fidèles se dispersa de nouveau dans l'après-midi. Vers le soir la sainte bannière fut arborée à ia seconde porte du sérail, où les minisires passèrent la nuit. Damad-Ibrahim et les vesirs se tinrent dans la chambre des seigneurs de l'audience ; le Krand juge Damadsude, qui était malade,

resta dans la chambre du sultan Murad ; le mufti et les autres ulémas se reposèrent dans la pièce affectée aux bostandschis. Le lendemain soir [30 septembre], le mufti se rendit avec Solali Efendi et le scheich d'Aja-Sofia. Isperisade, deux provocateurs de révolte parmi les ulémas rassemblés , se mit à pleurer sur les malheurs réservés à sa vieillesse, sur le danger de voir sa barbe blanche souillée de sang. Tous les assistants s'étant récriés, il poursuivit en disant que, les demandes des rebelles tendant toutes à obtenir un imam (souverain) doué de hautes qualités, le seul moyen de salut était la déposition du sultan Après avoir récité la prière du matin, ils se rendirent par le jardin extérieur vers le kœchk d'Eriwan, où vint de son côté legrand vesir : c Je suis un homme mort, dit celui-ci, mais notre devoir à tous est de songer au salut du souverain ; » puis se tournant vers le mufti, « Le pascha t'a déposé et banni, ainsi que le kapudan-pascha et le kiaja. • Aussitôt ces dignitaires furent emmenés à la chambre des bostandschis. Damadsadc ayant refusé , à cause de son grand Age et du mauvais état de sa santé , d'accepter la place du mufti, le juge de Médine, Mustafa-Efendi, fut appelé à ce poste, et faute de pelisse blanche , on le revêtit d'un kaftan vert. Le segban-baschi , que l'on voulait nommer aga des janitschares, déclina cet honneur, prétendant que du moment où il ne serait pas du côté des rebelles il serait mis en pièces. Maintenant il s'agissait de savoir qui en voyer aux rebelles avec la réponse à la liste de bannissement et de condamnation nouvellement produite par eux. Le choix tomba sur deux ulémas , le scheich de la mosquée nouvelle , Seid-Mohammed , et le juge déposé de Salouik , Ahmadsade Seid-Mohammed. A ce dernier le sultan donna pour instruction secrète , en cas de nécessité, de sacriticr même le grand vesir (1). Le capitaine Abdi fut nommé kapudan-pascha, le vieux Nikdeli-Ali-Aga.kiajabeg. Jusqu'alors les rebelles n'avaient avec eux aucun des officiers supérieurs des janitschares. Us arrachèrent de la maison où il était cacbé le vieux Suleiman, leur maître d'exercice, et le

il} Siubbi . fol. vm.

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