LIVRE LXV
nommèrent reis-efendi ; ils créèrent le sellier Mohammed Aga, un dcleurstschauschs, et no fiscal déposé, Orlî, lieutenants-généraui, un professeur des huit. Ibrahimle-Niais, juge de Constantinople . et Sulali grand juge d'Anatolî. Quand Ahmadsade leur eut apporté le message du sultan , ils délibérèrent pendant une heure dans la mosquée du Centre , mais persistèrent dans leur première demande et réclamèrent la confirmation de leurs nominations. Ils envoyèrent leur reis-cfendi et leur grand juge au sérail présenter ces dernières conditions, qui furent acceptées; on leur remit en outre, de la part du sultan , un acte souscrit par tous les ulémas, qui leur garantissait sécurité entière. Vers le soir le kislaraga reprit le sceau au grand vesir, qu'il mena auprès du kapudan-pascha et du kiajabeg dans l'appartement du bourreau, sous la porte centrale du sérail. Le reis-efendi retourna vers les révoltés avec cette nouvelle. Dans la nuit on agita encore la question de savoir si les trois victimes devaient être livrées vives ou mortes, et le dernier parti fut adopté. Au point du jour [ l,r octobre 1730 ], le mufti et le grand juge furent appelés bien vite auprès du sultan , et l'ordre fut donné d'exécuter tout de suite les trois prisonniers. Le mufti et le grand juge demandèrent la cause de cette précipitation. On leur répondit que la rue en avant du kœschk des processions était remplie de rebelles, or Mon padischah, reprit le grand juge , envoyez au moins deux de vos serviteurs à la découverte pour vérifier le fait.» Aussitôt sortirent le scheich d'Aja- Sofla et Sulali , qui revinrent bientôt après en disant qu'il n'y avait pas une âme dans la rue (1). Cependant le grand vesir, le kapudan et le kiajabeg étaient étranglés ; leurs cadavres, chargés sur une voilure attelée de bœufs, furent conduits à la place à la Viande, où se tenaient les rebelles. Ceux-ci jetèrent les restes du kapudan devant la fontaine Chorchor, ceux du kiajabeg devant la porte du marché à la Viande , et ceux du grand vesir sur la place du Sérail , devant la magnifique fontaine construite par ses soins. Les misérables prétendirent qu'on ne leur
■1: .Ssubbi, fol. ix.
avait pas livré les restes du grand vesir , que le cadavre étendu sous leursjeux était celui d'un rameur appelé Manoli , et que le sultan les avait trompés. Isperisade eut l'effronterie de dire en fate au sultan que les rebelles ne voulaient plus de lui comme padischah. Alors Ahmed déclara aux ulémas qu'il était prêt*à céder le trône , mais que deux d'entr'eux devaient se rendre auprès des rebelles pour leur faire garantir, sous la foi du serment , la sécurité de sa vie et celle de ses enfants. Frappés de stupeur, les ulémas gardèrent le silence. Mais Isperisade et Sulali , qui étaient tous deux d'intelligence avec la rébellion , se chargèrent de la commission. Trois heures après le coucher du soleil, ils revinrent au sérail avec la réponse des rebelles qui se déclarèrent satisfaits, et le scheich Isperisade annonça qu'ils avaient juré sur le koran de respecter la personne du sultan et ses enfants. Toutefois, le chambellan Derwisch-Mohammed , qui, en sa qualité de tschanseb-baschi , nommé par les révoltés, avait accompagné les messagers, effraya le sultan en lui certifiant que sa vie était en danger. Une demi-heure après, Mahmud,Qls de Mustafa II, fut amené devant Ahmed, qui le baisa au front, et, en sa qualité d'oncle, présenta sa main au contact des lèvres de celui qui allait le remplacer ; sur un signe d'Ahmed, les princes ses fils rendirent hommage à leur cousin comme au padischah , en lui baisant la main. Au bout d'un quart d'heure encore, Mahmud monta sur le trône dans la salle du manteau du Prophète , para son turban du panache de plumes de héron, attaché avec une agrafe de diamants, se montra aux députés des rebelles venus pour le voir, et reçut au milieu de la nuit les hommages des seigneurs de la cour intérieure. Des billets furent expédiés pour appeler les ulémas , les généraux des troupes et les rebelles , à venir au lever du soleil s'incliner devant le nouveau souverain. Les ulémas se rendirent à cette invitation ; mais les rebelles ne parurent point; ils craignaient que des mines n'eussent été pratiquées sous le sérail pour les faire sauter , et demandèrent leurs officiers. Il leur fut répondu qu'ils les retrouveraient à la porte du sérail. Ils parurent enfin et rendirent hommage au sultan Mah-
mud. Après cette cérémonie , les ulémas et les ministres regagnèrent leurs habitations; les rebelles, avec leurs officiers, retournèrent sous les tentes établies au marché à la Viande (1). 1
Le règne de vingt-sept ans d'Ahmed ÏH est un des plus glorieux de Pempire. Trois traités depaix, déterminés à la vérité par des motifs blessants pour l'orgueil ottoman , avaient pourtant donné à la Porte la Morée, Aszow et des provinces de la Perse. Les armées turques avaient été défaites par les Allemands; Temeswar, Belgrad, une partie de la Servie, étaient passés sous le pouvoir de l'Autriche : mais ces pertes s'étaient trouvées grandement compensées par la reprise de la Morée. Le traité du Pruth avait rendu à l'empire Aszow, ce boulevard de la frontière du nord , et la paix conclue avec Eschref avait confirmé la possession de provinces persanes attribuées à la Porte par le traité de partage avec la Russie , et conquises ensuite par les armes ottomanes. Après avoir changé treize fois de grand vesir dans les quinze premières années de son règne, dans les douze dernières il maintint avec une résolution inébranlable Damad-Ibrahim à la direction suprême des affaires. La succession rapide des premiers ministres avait été déterminée en partie par les désastres de la guerre , en partie par les fautes commises dans la conclusion de la paix , mais surtout par des intrigues de palais ; car tant que le silihdar Ali fut dans le sérail, les grands vesirs étaient nommés et déposés selon son bon plaisir. Quelques-uns rencontrèrent aussi l'opposition du puissant kislaraga Suleiman-le- Long; mais avec Ibrahim s'établirent l'unité et l'harmonie entre tous les hauts fonctionnaires de l'état et de la cour; de môme qu'Ahmed-Kœprili, il fit occuper les premières dignités de l'empire par des membres de sa famille : le kapudan-pascha et le kiajabeg avaient pour femmes des filles d'un premier mariage du grand vesir ; son fils et deux de ses neveux , mariés a des filles du sultan, siégeaient dans le diwan comme vesirs de la coupole. Le mufti et le kislaraga, sans être les instruments de ses
(1) .Ssubhi. fol. x.
plans, ne s'y montraient pas du moins opposés , par conviction de la justesse de ses vues ou par crainte de sa toute-puissance. La direction du harem se trouvait entre les mains de Beschir, qui , après avoir été dévoué à Ahmed quand celui-ci n'était encore que prince, se vit, par l'avènement de son maître au trône, porté à la plus haute faveur , accompagna ta nourrice impériale dans son pèlerinage de la Mecque , fut nommé trésorier au retour, partagea neuf ans après ta disgrâce et l'exil du kislaraga Suleiman-le- Long , remplit quelque temps les fonctions de scheichol-harem de la Mecque, et, an bout de quatre ans, fut revêtu de la dignité de kislaraga qu'il garda quatorze ans sons le règne d'Ahmed III , et qui lui fut conservée sous Mahroud lw seize autres années encore, pendant lesquelles il sera souvent question de lui. Son pouvoir, que nous verrons si prépondérant , avait été contenu dans une juste infériorité sous Ahmed III par le grand vesir Damad-Ibrahim , avec lequel il agissait en parfait accord. Au moyen d'une administration ainsi prolongée et harmonieusement conduite dans toutes ses parties, Damad- Ibrahim se vit en état d'introduire tant d'institutions utiles, d'élever tant d'édifices et en même temps de réunir tant de trésors: après sa mort on trouva dans trois caisses enterrées sous le colombier de sa maison 70,000 ducats (1); dans une quatrième, quantité de bijous, des tapis, des chMes. des armes, des vases, pour une valeur de 1,000 bourses d'or (2). Ces richesses témoignent de la sage administration du grand vesir et de l'abondance des ressources financières de l'empire ottoman; car elles ne forent point le fruit de la convoitise, il n'y eut poiut d'extorsions employées pour les amasser. L'accusation d'avarice est repoussée par la munificence d'Ibrahim et la grandeur de ses fondations (3), et il ne voulut jamais avoir recours aux supplices comme moyens financiers. Ses connaissances pratiques, sa modé-
(1 ) Relation de deux rebellions, p. 46.
(2) Ibidem, p. 47.
(i) Deu« lettre» de fondation, pour les écoles, bibliothèques, fontaines, se trouvent dam lïn<cl>» du reis Mohamed-Kfcndi, n* Mift et 171.