LXVI
chaszcki, en récompense des messages dont il s'était chargé entre le sultan Ahmed et la révolte. L'organe de la sédition Isperisade- Scheich .prédicateur d'Aja-Sofia , fut frappé tout-à-coup d'apoplexie au milieu d'un discours en chaire , ce qui fut regardé comme l'effet des malédictions du sultan détrôné (1). Les scheichs des douze mosquées impériales avancèrent suivant l'ordre hiérarchique.
Deux capitaines de gardes-du-corps , Kara- Mustofa et Usun-Abdi , odieux à cause de leur rigueur, et qui s'étaient cachés dès le commencement de l'insurrection , furent arrachés de leur retraite et mis en pièces sur le marché à la viande (2). Au bout de trois jours , le présent de joyeux avènement fut donné suivant l'usage ; il fut transporté au marché à la viande sur cent cinquante voitures, chargées chacune de 50 bourses; la somme entière de 7,500 bourses se distribua parmi quarante mille janitschares, dont chacun reçut 25 piastres, dix-huit mille canonniers, vingt-deux mille armuriers et vingt mille si pahis. Après ce paiement, les soldats satisfaits séparèrent leurs intérêts de ceux de la populace ameutée et se déclarèrent prêts à marcher en bons moslims, conformément au fetwa du mufti sous la sainte bannière , contre ceux qui voudraient provoquer de nouveaux troubles. Les rebelles capitulèrent à deux conditions : que nul d'entre eux ne serait puni pour cause de révolte, qu'il leur serait permis de déployer deux drapeaux, sous lesquels ils pourraient se réunir si l'on se portait à quelque attaque contre eux. Ainsi les tentes furent enlevées de la place à la viande, et, quatorze jours après l'explosion de la révolte , les boutiques du marché se rouvrirent [ 11 octobre 1730].
Parmi les mutations déterminées par le triomphe des rebelles , il faut citer surtout la destitution du ministre de l'intérieur et la déposition des deux princes de Moldavie et de Valachie ainsi que du chao de Kriméc. Comme le vieux Ali Aga de Mikdc n'agissait pas dans ses fonctions de kiaja du grand vesir de manière à satisfaire entièrement les rebelles , ils l'accusèrent de corruption et
(1) Shiihhi , fol. 18.
(2) Ssubbî, fol. 13
obtinrent la nomination du grand écuyer Mustafa-Beg à sa place. En Valachie, quinze jours avant la révolte [H septembre 1730 ] , était mort Nicolas Maurocordato , fils du grand Alexandre Maurocordato, prince savant , qui comme écrivain avait marché sur les traces glorieuses de son père , et dont le livre Sur les Devoirs occupe dans la nouvelle littérature grecque le môme rang que le traité de Cicéron De Officiis parmi les productions de la langue latine. Des savants allemands dont il s'entourait (1) ont écrit son panégyrique, tels que Wolf et Ilœlbius; d'autres prirent soin d'éditer ses ouvrages, comme Bengler ; son médecin grecSchendo, ennobli sous le nom de Vanderbech, écrivit au contraire des satires contre lui (2). Plus reconnaissant envers le prince et plus dévoué à la littérature de son pays, le philologue grec Déraétrius Procopius de Mochopolis travailla à la cour de Maurocordato et donna une revue des savants de la Grèce moderne au dix-septième et au commencement du dix-huitième siècle, qui sert de point de départ à l'histoire de la nouvelle littérature des Hellènes (3). Nicolas Maurocordato eut pour successeur son neveu Constantin Maurocordato , Qls de Jean , qui lui-même dut céder la place , au bout de quatre semaines , à l'ennemi de son père Richard Rakoviza, surnommé Dschihan, qu'appuyaient les rebelles {k) : 150,000 piastres furent le prix de cette dignité princière (5) [ 17 octobre j. Un changement beaucoup plus scandaleux encore fut celui qui renversa le woiwode de Moldavie Grégoire Ghika, auquel le diplôme confirmatif du nouveau sultan avait été adressé à peine quatre jours auparavant. Un boucher grec nommé Janaki , qui pendant la révolte avait fourni de la viande à crédit et prêté de l'argent à Patrona-Cbalil, se sentit
(1) Sccrctarii aulici Wolf Panegyrlcns in tandem Nie Manrocordatî. Theodori Hœlbii uratio de HUeranim studiis Ntcolai Maarocordati.
(SjSeptem remédia chymica, alcbymistica imprimés dans l'Ilist. de Valachie d'Engel , I. h, p. il.
(S) Dans ic lome u, de la fiibliotheca graeca de Fabricius.
(h) Engel, HisU de la Valachie. 1. n,p. 18. Ssubbi, fol. 16.
(%) UisU des doux rébellions, p. 78.
enivré par la faveur des rebelles au point d'oser aspirer à la dignité suprême en Moldavie , que Chalil-Patrona lui assura moyennant 500 bourses en faisant dire au grand vesir par Muszli d'installer aussitôt le boucher en qualité de prince; vainement le grand vesir représenta que la conflrmation venait d'être accordée à Ghika depuis quatre jours: «Quelle différence peut-il exister entre giaur et giaur? » répondit le rebelle; le grand vesir s'excusa sur l'impossibilité de prendre une telle décision sans l'ordre du sultan : « Allez donc trouver le sultan, mais songez avant tout a faire la volonté de Patrona (1). » En effet sa volonté fut acomplic, çt la Moldavie s'épouvanta en voyant un boucher s'asseoir sur le trône de ses princes. Les rebelles forcèrent également le grand vesir à déposer le chan de Krimée Mcngli- Girai et à le remplacer par Kaplan-Girai , qui résidait à Brusa. Le grand vesir tenta inutilement de retarder la nomination jusqu'à l'arrivée de Mengli-Girai , qui fut appelé à venir rendre compte de sa conduite ; mais les rebelles exigèrent que Kaplan-Girai fût amené aussitôt en qualité de chan a Constantinople , et on leur obéit (2). Mengli- Girai reçut ordre de rester à Janboli. Mais les rebelles étaient tombés dans une lourde méprise en s'imaginant trouver un puissant appui dans le chan nouveau ; car , tout en affectant d'entretenir avec eux les meilleurs rapports , il servait d'instrument au kislaraga qui avait formé le plan de les anéantir. L'insolence de leur chef était arrivée aux dernières limites : un palais fut accordé à la concubine de Patrona , et la sultane Validé avait été réduite à envoyer le sorbet (3) à cette femme à la suite de ses couches. Le vaillant kislaraga Beschir s'occupa sérieusement de mettre un terme à cet état de choses intolérable ; pour l'exécution de ses projets il jeta les yeux sur des hommes d'une activité éprouvée, comme Kaplan-Girai, le kapudau-pascha Tschanun - Chodscha , et Ibrahim, kiaja de l'ancien gouverneur d'Égypte Mohammed, qui avait déjà fait ses
(1) Hist. des deux rébellions, p. 93.
(S) Saubhi, fol. 15.
i (S) Le même , fol. 16.