LIVRE LXVI
preuves en étouffant au Kaire la révolte de Mohammed-Tscherkes-Beg. Le chan , informé par le grand juge d'Anatoli Sulali du complot des rebelles tendant à renverser le grand vesir, le mufti et le kislaraga , à remettre le sceau de l'empire à l'aga des janitschares , à investir Patrona du grand amiralat, et a donner à Muszli le poste d'aga des janitschares, communiqua ces renseignements aux ministres et se concerta avec eux sur les moyens d'anéantir les ennemis de la paix publique. Sulali était l'homme des rebelles ; mais ses sentiments n'étaient point partagés par le grand juge de Rumili Paschmakdschisade , qui repoussa les propositions de Patrona avec mépris et fit jeter n la mer l'or distribué à ses gens par ce chef de séditieux. Le kislaraga, le grand vesir, le mufti et lechantatare communiquèrent aussi leurs idées au defterdar , au kiajabeg et au colonel du septième régiment de janitschares , homme doué d'une force extraordinaire et surnommé Chalil-le Pehliwan ( le lutteur ou le champion) ; par l'entremise de ce dernier ils distribuèrent 15,000 ducats parmi les janitschares et inspirèrent une grande sécurité à Patrona-Chalil à l'égard du grand vesir [ 23 novembre ]. Le coup devait être porté dans un conseil tenu chez le grand vesir, où Patrona demanda que la guerre fût déclarée aux Russes comme alliés des Persans; le chan combattit cette idée , mais les rebelles étant trop nombreux pour qu'on osât les frapper en ce moment , l'exécution du plan fut remise à deux jours plus tard , alors que le diwan devait se réunir pour agiter de nouveau la question des hostilités contre les Russes et les Persans. Chalil-Pchliwan et trente-deux hommes résolus furent cachés dans la chambre de Porcelaine (I ) ; quand le conseil fut fini , le grand vesir annonça à Patrona-Chalil que sa Majesté le padischah avait résolu de le décorer des insignes de begterbeg de Rumili : « Je n'en veux point,)» s'écria Patrona en apostrophant grossièrement le grand vesir ; car il voulait être aga des janitschares. On résolut de se rendre au sérail au sujet de la déclaration de guerre ; Chalil-Pebliwan gagna le palais et la salle
(1) S*ubhi,foLi8.
des gardiens du sofa, par la porte de la Fontaine' Froide; le grand vesir, le chan, le mufti, le kapudan-pascha, les ulémas, entrèrentdans le kœschk d'Eriwanavec Patrona et Muszli ; les autres officiers restèrent dans la salle qui précède la ménagerie des lions. Au moment où le sultan prenait place sur le sofa, le grand vesir doona le signal convenu : Chalil et ses trente-deux compagnons se précipitent hors de la salle où ils étaient cachés; mais jugeant indigne d'un vaillant homme d'attaquer l'ennemi par derrière, Pehliwan se dresse en face de Patrona en disant : « Quel est Je misérable qui prétend être aga des janitschares? » Patrona veut saisir pour.se défendre l'arme qu'il porte à sa ceinture , il est aussitôt coupé en morceaux ainsi que Muszli; le vieux Wunli est remis à la garde des bostandschis ; vingt-six hommes de leur suite, qui étaient restés près de la ménagerie des lions , furent introduits un à un, sous prétexte de recevoir la pelisse d'honneur, et massacrés. Muhsinsade- Abdullah fut nommé aga des janitschares, ChalilPehliwan premier lieutenant-général ; Sulali et le juge de Constantinople, créatures des rebelles , passèrent dans les rangs des sandschakbegs , et quand on les eut ainsi dépouillés des privilèges des ulémas , on les remit à la garde du bostandschi-baschi avec le miralem Derwisch -Mohammed. Les ministres offrirent au sultan leurs félicitations pour cette victoire remportée sur les rebelles; un chatti-schérif remercia les janitschares de leurs fidèles services dans cette circonstance (1) : ils reçurent 50,000 piastres; l'on en distribua 30,000 parmi les topdschis, et 35,000 dans les rangs des tschebedschis. L'un des instruments les plus actifs de la destruction des rebelles avait été le grand chambellan Ibrahim- Aga , surnommé Kabakulak ( à l'oreille dure ) , fils d'un raja de Karahiszar; il était entré quarante ans auparavant comme valet-de-chambre au service du vertueux Kœprili, tué à la bataille de Slankamen ; sous les grands vesirs suivants il s'était élevé dans les emplois de la chambre jusqu'au poste de chodscha. Ensuite, dans la dernière guerre contre l'Autriche , il avait
(1) Ssnbhl, fol. 19.
mis la Bosnie en bon état de défense , et plus tard encore il avait sa en Égypte étouffer la révolte deTscherkes-Moharamed-Beg. En récompense de ce service on lui avait conféré la dignité de vesir et le gouvernement d'Alep. Le grand vesir , inquiet de la présence à Constantinople d'un personnage qu'il regardait avec raison comme un dangereux rival , voulut l'éloigner violemment ; mais il se perdit dans cette tentative. Le kislaraga Beschir favorisa maintenant Kabakulak auprès du- sultan , qui lui confia le sceau de l'empire; le premier ministre déposé descendit au poste de son successeur, et reçut l'ordre de partir aussitôt en qualité de serasker pour Bagdad. A peine. Kabakulnk était-il à la tête de l'administration depuis deux mois que la révolte éclata de nouveau { 1 ) : les janitschares attaquèrent leur nga dans son palais , et il eut peine à se sauver blessé au bras d'un coup de fusil ; alors les marmites et les tentes furent établies sur le marché à la viande [ 24 mars 1731 ]. Le héros de ce quartier , le boucher Janaki devenu prince de Moldavie , n'avait pas joui long-temps de sa prodigieuse fortune ; il avait partagé le sort de son protecteur Patrona- Chalil , et sa tête était tombée (2) quand plus de sept mille rebelles furent massacrés dans l'espace de trois jours (3) , de sorte que Grégoire Ghika fut réinstallé dans la dignité princière de Moldavie , de même que l'exprince Constantin Maurocordato reprit sa place en Valachie à l'exclusion de Rakoviza (4). Pour abattre l'hydre qui relevait la tète, on arbora la sainte bannière ; les dschebedschis, les baltadschis du sérail et les bostandschis marchèrent contre les rebelles et les défirent(5). Après que le calme fut ramené dans la capitale , il y eut des changements dans les fonctionnaires : Pehiiwan- Ghalil , kulkiaja des janitschares , qui n'avait pas montré pour contenir les soldats la même énergie dont il avait fait preuve en frappant Patrona-Chalil , fut déposé ainsi
(1) Ssubbi , p. 2.
(2) llisloirc des deux rébellions, p. 128.
(3) Ibidem , p. 131.
(4) Eugcl, ilisl. de Valachie, 1. u, p. 18.
(5) Ssubbi , fol. 22 , cl UisL des deux rébellions, p. 40.
que le segban-baschi , et banni à Brusa ; à la place de ces deux serviteurs s'élevèrent l'ancien segban-baschi , Hasan l'Allemand , que nous avons appris à connaître comme lieutenant-général des janitschares au temps des délibérations sur la guerre contre l'Autriche, et Abdul le kiaja. Schahin-Mohammed-Pascha succéda à Abdullah comme aga des janitschares (1) ; le nischandschibaschi Ahmed-Beg, fils de Nuuman-Kœprili , le dixième et dernier de cette famille , cité par les annales de l'empire ottoman comme occupant de hautes fonctions publiques , reçut le titre de pascha à trois queues et prit rang dans le diwan parmi les vesirs de la coupole ; son oncle Abdullah fut dépouillé du gouvernement d'Égypte dont on investit le gouverneur de Kerkuk , Mohammed-Pascha , ancien silihdar. Le mufti Mirsasade fut déposé et Paschmakdschisade-Seid-Abdullah devint scheich de l'Islam. Le kapudan - pascha Dschanum céda son poste à Abdi-Pascha, qui l'avait occupé un instant pendant la rébellion ; on lui reprochait d'avoir ouvert tout récemment dans l'arsenal un grand café où se rassemblaient des lewends et des Barbaresques, d'avoir insulté des bâtiments français et armé de sa pleine autorité la flotte ottomane, comme s'il eût été dey d'Alger. Le juge de Constantinople Abdurrahman perdit sa place , parce que les ministres attribuaient renchérissement des vivres à sa cupidité; il eut pour successeur l'imam du sultan , le savant Pirisade , que nous rencontrerons plus d'une fois dans les champs de la littérature et de la politique. Le grand vesir Kabakulak frappait impitoyablement les rebelles par des exécutions secrètes ou publiques ; dans l'espace de six mois il en fit immoler au moins quinze mille (2). Néanmoins le feu de la révolte , que l'on voulait éteindre dans le sang, se ralluma encore une fois : deux officiers des dschebedschis , passant auprès des bains établis sur le marché au chanvre, furent entraînés par une troupe d'Albanais mutinés ; ils la dispersèrent et furent récompensés par uoe augmentation de solde [ 2 septembre 1731 ]. Mais le peu-
(1) Ssubbi , fol. 23.
(2) UisL des deux rtb.'Uions, p. 150.