‹ Histoire de l'Empire ottomanChapitre 24 sur 384 · LIVRE LUI · texte numérisé non relu

LIVRE LUI

Mersifun, douze d'Amasia, aa pied du mont Taschan, entre deux petites rivières qui se jettent dans l'Ualys. Elle a changé son ancien nom de Karakede , pour prendre le nouveau à cause d'un pont ( kœpri ) de bois qui traverse l'un des cours d'eau dont il vient d'être question. Depuis l'éclat jeté parles Kœphli, on l 'appelle Vesir-Kœpri, pour la distinguer d'un autre lieu désigné par le nom de Tasch- Kœpri (pont de pierres). Elle contient treize mosquées, plusieurs chans, des bains, des couvenlset des sérails, entre autres , ceux de Sultan-Mustafa, de Jusuf-Aga, riche janitschare, de Kœprili , et du fameux rebelle Abasa-IIasan ; quarantesix villages qui en relèvent attestent encore la prospérité dont elle jouissait au temps des glorieux vesirs sortis de ses murs; alors elle réunissait plus de six raille familles; aujourd'hui l'on n'en compte que deux mille. Le château élevé sur une montagne escarpée commandant la contrée environnante n'avait reçu &es ouvrages importants que cinquante ans avant Kœprili et le géographe Ewlia, pour résister aux rebelles transportés en Asie à la suite de la bataille d'Erlau. Dans sa jeunesse, marmiton, puis cuisinier dans le sérail, Mohammed-Kœprili était devenu à vingt-cinq ans payeur du grand vesirChosrew, puis s'était élevé à la dignité de grand écuyer sous Kara-Mustafa ; ensuite il avait été nommé successivement gouverneur de Damas , Tripoli , Jérusalem ; revêtu cinq ans auparavant des insignes de vesir de la coupole, il s'était vu éloigné bientôt avec le titre insignifiant de sandschakbeg de (îustendil. En retournant vers le lieu de sa naissance pour aller combattre Wardar-Pascha, il avait été défait et pris par ce rebelle, et ensuite délivré par Ipschir, ainsi qu'on l'a raconté en son lieu. Ipschir lui avait rendu le gouvernement de Tripoli, dont il fut dépouillé presque aussitôt par le successeur Murad-Pascha; de sorte qu'il était sans emploi à Kœpri , quand passa Mohammcd-Pascha se rendant de Damas a Cunstantinople. Le nouveau grand vesir l'emmena dans la capitale, d'où il aurait voulu ensuite l'éloigner quand il reconnut trop tard en lui un dangereux rival. Cependant il n'intrigua pas pour arriver à la première dignité de l'empire; ce furent les efforts de ses amis qui l'y portèrent ; car ces

personnages avaient reconnu toute sa valeur, et voyaient en lui le sauveur de l'état. On vit à quelles conditions lui-même voulut bien accepter le fardeau du gouvernement.

Le sultan, après avoir ordonné la confiscation des biens du vesir déposé, Mohammed au cou tord, voulait encore qu'on le mit à mort ; les prières de Kœprili sauvèrent la vie à ce vieillard de 90 ans, auquel on donna le gouvernement de Kanischa pour qu'il allât s'y éteindre. L'ex-defterdar Sadschbaghi- Mohammed-Pascha , qui avait racheté sa vie moyennant 150 bourses , n'en jouit pas longtemps, car il mourut de peur le lendemain. Huit jours après que Kœprili eut reçu le sceau, un vendredi, au moment où les muezzims appelaient du haut des minarets les fldèles à la prière [2-2 septembre 1657], on vit se rassembler dans la mosquée du sultan Mohammed les fanatiques adhérents de Kasisadc , les rigoureux orthodoxes qui espéraient bien donner libre carrière à leur esprit de persécution contre les ssoffis et les derwischs, valseurs et joueurs de flûte, sous le vieux Kœprili, qu'ils regardaient comme un vieillard impuissant. Ils délibérèrent dans la mosquée et prirent la résolution de détruire de fond en comble tous les couvents de denvischs aux cheveux flottants et aux turbans en forme de couronne , de contraindre ces religieux à renouveler la profession de foi , de mettre à mort ceux qui s'y refuseraient, de renverser aux mosquées des sultans tous les minarets à l'exception d'un seul, de proscrire la vaisselle d'or et d'argent, les vêtements de soie , le tabac , le café et l'opium , le chant des hymnes , les escortes avec des tambours et des flûtes , la valse des denvischs, enfin de condamner comme hérésies tous les points du rituel dans lesquels les partisans de Kasisade s'éloignent de ceux de Siwasisade , et de châtier comme hérétiques ceux qui voudraient y persister. Dans la nuit toute la ville fut en mouvement; les étudiants des divers collèges qui avaient des recteurs et des professeurs orthodoxes s'armèrent de bâtons et de couteaux . rallièrent à eux des marchands et leurs esclaves armés, et commencèrent à se rassembler par troupes près de la mosquée de Mohammed II, à menacer de leurs cris les derwischs, mewlewis, chalwetis, dschelwetis et schemsis.

A peine informé de ces agitations, le grand vesir envoya aux scheichs prédicateurs des messagers pour les inviter au repos; cette démarche étant restée sans résultat, il fit un rapport au sultan sur la nécessité de détruire ces fanatiques : il commua en bannissement la sentence de mort prononcée aussitôt par le grand seigneur, et à l'instant furent embarqués pour Chypre Usluwani, Turk- Ahmed, Diwane-Mustafa et d'autres instigateurs du mouvement des zélateurs religieux.

Déjà deux fois Kœprili avait adouci la rigueur des sentences obtenues sur ses propres rapports. Il espérait par cette indulgence calmer les terreurs de la sultane Validé, qui avait juré, au nom du sultan, les conditions exigées pour l'acceptation du grand vesirat ; il se flattait ainsi d'amener cette princesse à consentir à l'exécution de son protégé, l'ancien defterdar Karagœs- Mohammed-Pascha. Le rapport lui ayant été renvoyé revêtu de l'approbation du souverain , Karagœs fut mis à mort à l'instant [7 octobre 1656]. Abasa-Ahmed-Pascha, compatriote du kapudan Keuaan-Pasclia, et l'un des principaux auteurs de la grande défaite de la flotte aux Dardanelles , qui , comptant sur la protection toute particulière de la Validé, était venu à Gonstantinople, n'en fut pas moins exécuté aussitôt après son arrivée , au grand eflroi de tous les protégés de la Validé. Le vieux mufti Hanefi fut déposé, et à sa place fut nommé Balisade, homme savant, auteur des commentaires sur des ouvrages de droit et sur la tradition. Le defterdar Diwrigi-Mohammed-Pascha, outragé par les troupes qu'il ne pouvait payer faute d'argent , vint tout ému et tremblant de colère se plaindre au grand vesir. Kœprili , quoique irrité, dit en . souriant : « Les choses vont ainsi maintenant. Connais-tu donc si peu le monde?

Combien de fois les defterdars tes devanciers n'ont-ils pas vu briser leurs vitres? Ils en ont été quittes pour les renouveler. En attendant que Dieu nous accorde la grâce de régler les choses, il nous faut prendre patience. » Mais le defterdar n'ayant pas voulu se résigner ainsi, sa place fut donnée le lendemain au baschibakikuli Ahmed-Aga. Chalil-Aga, chef de la première chambre, qui avait été particulièrement distingué par la

faveur du sultan , était devenu d'autant plus désagréable au grand vesir, qui le mit à la retraite avec un traitement quotidien de 200 aspres et le remplaça par l'aga du sérail de Galata, Gurd-Sefer. Le kapudan-paseha Sidi-Ahmed , personnage d'une grande autorité, auquel ses amis du harem avaient voulu procurer le sceau de l'empire, et qui se croyait tellement assuré du succès que ses gens promettaient déjà des emplois, fut nommé serdar en Bosnie , et reçut ordre de se rendre aussitôt à sa destination; l'amiralat passa au gouverneur déposé de Temcswar, Moharamed-Pascha le Boiteux [12 décembre 1656]. L'ambassadeur persan, qui était venu avec des présents demander le maintien de la paix, fut reçu par le grand vesir à Ejub, où lui fut donnée une fête brillante dans le jardin de Jusuf-Pascha. L'on nomma Isinaïl-Aga pour aller représenter la Porte auprès de la cour de Perse et offrir aussi quelques objets précieux au schah. Après avoir obtenu une audience solennelle, le diplomate ottoman resta trois mois à Iszrahau, et revint ensuite à Constantinople. Quatre mois plus tard, le résident Impérial près de la Porte, le Styrien Simon Reninger , présenta en audience solennelle auprès du grand vesir et du sultan les lettres de créance au nom du nouvel empereur Léopold Ier. Prenant la qualité de ministre, il obtint un siège qu'Ipschir lui avait refusé comme à un simple résident. Les irruptions sur les frontières n'étaient nullement comprimées, ce qui donnait lieu à des plaintes et à des griefs réciproques. Ainsi, trois ans auparavant , les Turcs, au nombre de quatre mille, avaient porté leurs courses jusqu'aux domaines du prince Eggenberg, à Radkersburg ; près de Neuhausel , soixante-quatre heiduques avaient été massacrés ; d'un autre côté, des tschauschs envoyés par le gouververneur d'Ofen au feld-maréchal comte de Puechhaim à Vienne, vinrent se plaindre d'irruptions faites par Batthyany et Forgacs, d'assassinats commis par des hussards et des heiduques entre Komorn et Gran. Le jour même où le résident impérial présentait ses nouvelles lettres de créance, une audience fut aussi accordée aux envoyés transylvaniens et suédois. Le roi de Suède demanda par son représentant Claudius Sohalam , le

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