LIVRE LUI
même qui avait conclu la ligne avec les Cosaques et la Transylvanie, que le sultan ordonnât au chan des Tatares de se joindre aui Suédois contre les Russes. 11 lui fut répondu « que la Porte se lierait volontiers d'amitié avec la Suède, mais que le roi devait faire la paix avec la Pologne (1). » Un mois après , vinrent de nouveaux envoyés suédois, Liliencron etGotthard\YeWg,etdes députés de Hakoezy , François Szepessi et Nicolas Tordai ; les Suédois avaient encore pour instructions d'exciter la Porte contre la Pologne. D'un autre côté, le représentant polonais, Nicolas1 de Leszczye Jaskolski manœuvra près de la Porte pour lui persuader que la Russie méditait de pousser les Grecs à l'insurrection (2). Les députés transylvaniens furent jetés dans les Sept-Tours , à cause du retard de leur maître à payer le tribut et de son indocilité envers les ordres de la Porte, qui lui défendaient de faire cause commune avec les Suédois et les Cosaques contre la Pologne. Les envoyés suédois, craignant pour eux-mêmes quelque traitement de ce genre, offrirent au grand vesir un présent de 500 ducats (3). Wellig mourut bientôt après; Liliencron fut congédié sans réponse (V). Rakoczy attira les woiwodes de Moldavie et de Valachie dans ses intérêts [ 15 août 1657 ] ; Constantin Scherban , prince de Valachie, qui avait commencé son règne en faisant couper le nez à son rival au trône, Dikoghli, et ensuite avait fait pendre Chryse, autre aspirant à la principauté, réclama de Rakoczy 8,000 ducats prêtés à celui-ci par Matteo Bessaraba. Rakoczy paya, mais en même temps excita les milices du pays (seimes) contre le prince. Dans la suite il s'unit avec Scherban contre la Pologne, mais pour l'abandonner ; les Moldaves et les Cosaques imitèrent cette défection , ce qui causa la défaite du prince valaque (5). Ensuite Rakoczy fut déposé par la Porte , et à sa place
(l) Rapport de Rcningcr; lettre du roi de Suède, du 23 septembre 1656.
(î) Rapport de Kcningcr.
(I) Rapport de Ken'inger, des trois envoyés tirés ex arce Ened. 4 atig. 1657.
(4) Historia belli cosacco-polonici, autore Grond - *ki. Peslini, 1789. p. 408 et 409.
(5) Engel, Histoire de Valachie, p. 800 et SOI.
fut nommé François Rhedei. Aussitôt qu'il eut reçu l'hommage des états transylvaniens, Rhedei députa Sigismond RanÛ auprès du gouverneur d'Ofen , et envoya François Keresztesi comme ambassadeur extraordinaire à Constantinople; mais ni l'un ni l'autre ne purent se faire écouter.
Le grand vesir avait appris par ses espions, répandus partout, que la plus mauvaise partie des rebelles auxquels on devait les événements du platane et le pillage des trésors de la famille de Seadeddin, s'agitait encore pour accomplir quelques mauvais desseins. Ces misérables crurent trouver une occasion favorable dans l'éloignement de Sidi-Ahmed- Pascha , qu'ils auraient voulu voir rétablir dans son poste de kapudan-paseba, ou même élevé à la dignité de grand vesir. Kœprili- Mohammed alla trouver le mufti, et lui demanda une attestation écrite que rien de ce qu'il avait entrepris jusqu'alors n'était contraire aux lois; il voulait produire ce témoignage devant le sultan. Le mufti ne fit aucune difficulté de le satisfaire, et signa la déclaration telle que la rédigea le réisefendi Schamisade. « Mais à quoi bon cette pièce? j» demanda-t-il au grand vesir. — «A m 'assurer de votre persistance, répondit Kœprili ; si par hasard mes adversaires essayaient de vous attirer de leur côté , comme on a déjà gagné tant de vos prédécesseurs, une pièce écrite par vous témoignerait en ma faveur auprès du sultan. » Le mufti protesta de nouveau de la sincérité de son concours pour les projets salutaires de Kœprili (1). Celui-ci s'adressa maintenant au scheich des janitschares , Kara-Hasansade, au vieux Husein , qui déjà avait aidé les précédents grands vesirs à saisir les provocateurs des événements du platane , et les trouva également prêts à le seconder. Ensuite il appela en conférence secrète l'aga, le lieutenant-général des janitschares et les principaux officiers de l'état-major de ce corps. Après les avoir amenés à s'engager, par serment , à faire des efforts énergiques pour le rétablissement de la tranquillité, il indiqua un grand conseil pour le lendemain. Pendant la nuit où l'on craignait des trou-
(k) Nairoa, I. h, p. 908.
Mes, le grand vesir fit des rondes en personne avec l'aga des janitschares. Le lendemain mercredi [5 janvier 1657] , les vesirs et les émirs , les agas et les ulémas étant rassemblés, parut un chatti-schérif ainsi conçu : « Depuis mon avènement au trône les sipahis n'ont pas cessé d'enfreindre toutes les règles , de fouler aux pieds leurs devoirs et l'honneur de l'empire. Leur destruction est confiée à mon grand vesir, comme l'objet le plus important pour la foi et pour l'empire. Les sujets bien pensants qui offrent leurs bras au grand vesir pour le châtiment des méchants sont assurés de ma bienveillance et de mes vœux les plus tendres. » Tous les assistants déclarèrent unanimement qu'ils avaient attendu de jour en jour le châtiment des provocateurs de troubles, et que l'ordre était du padischah. Après que le rapport de cette déclaration eut été déposé devant l'étrier impérial , le sultan vint en personne et dit avec résolution : a 11 faut chercher les fauteurs des complots et les mettre à mort. » Le jour même, le silhidar déposé, Ahmed-Aga, le kiaja des dschebedschis , Chalil-Aga, le grand chambellan, Chaszeki-Mustafa-Aga , furent décapités devant le kœschke des processions. Soixante de leurs agents les plus signalés, complices de la révolte, furent saisis, et leurs têtes roulèrent devant le kœschke, au lieu même où ils avaient forcé le sultan à prendre leur liste de proscription et à leur jeter étranglés les deux grands maîtres de la cour. Dans la nuit même où le vesir et l'aga des janitschares faisaient lu ronde, les rangs des janitschares, des sipahis, des dschebedschis, des topdschis, étaient purgés des perturbateurs, dont on donnait les cadavres en pâture aux poissons de mer. Vingt receleurs de bien volé, qui n'appartenaient pas aux soldats, fureot décapités sur l'hippodrome. La tête du defterdar de Bosnie, Alagœs, fut envoyée d'Andrinople.
Surnasen-Mustafa-Pascha était mort tout naturellement comme gouverneur d'Erserum.
L'ex-silihoar Siawusch - Pascha , comptant sur un appui dans le sérail, n'avait pas obéi à l'ordre qui lui enjoignait de se rendre dans le gouvernement qu'on lui avait conféré. Le grand vesir fit un rapport là-dessus, et conclut qu'un tel exemple étant dangereux , il
fallait mettre à mort le coupable. La décision souveraine se faisant attendre , parce que le sultan prêtait l'oreille aux insinuations des favoris , Kœprili parut devant le trône , le sceau à la main , pour le remettre , attendu que, contrairement aux engagements pris, son rapport était resté sans résultat , et que Ton avait écouté les calomniateurs. Le sultan dit : «Je t'abandonne, pour les punir, tous ceux qui se mêlent de tes affaires ; agis selon tes idées. » Par ménagement pour l'honneur du sultan , la vie de Siawusch fut épargnée pour le moment ; Kœprili hésita même quelques mois avant d'éloigner les sycophantes. Mais un jour ses adversaires les plus influents, le teneur d'étrier Anber-Muslafa , l'aga du turban Gurdschi- Ibrahim, le grand écuyer Omer, le silihdar Abasa-Mustafa, durent quitter le sérail avec des pensions ou des emplois. Déjà Kœprili avait réduit la pension du scheich maure Salim , jongleur paré d'un masque de sainteté, dont il a déjà été question. Le prétendu saint murmura hautement et se répandit en injures. Dans la nuit même il fut étranglé et jeté à la mer par l'exécuteur Sulfikar, qui avoua dans la suite à ses amis intimes avoir ainsi précipité dans le Bosphore plus de quatre mille personnes (1). Quand un pareil traitement était infligé à un scheich, oracle de la populace de la capitale , l'on devait trembler pour le patriarche grec, reconnu coupable d'un crime d'État. On avait intercepté une lettre de sa main au woiwode de Valachie , Constantin , dans laquelle il disait « que l'Islam approchait de sa fin; que la foi chrétienne allait établir sa domination universelle; qu'au premier instant toutes les contrées seraient entre les mains des chrétiens ; que les seigneurs de l'Italie et de la croix deviendraient les maîtres de l'empire. » Quand on lui demanda compte de cette lettre, le patriarche répondit qu'il écrivait tous les ans des circulaires de ce genre pour recueillir des aumônes. Il fut pendu a la porte de Parmakkapu. C'était le troisième patriarche de constantinople qui subissait ce supplice. Le gouvernement était poussé à la
(1) Kaima, 1. ti, p. 614.