‹ Histoire de l'Empire ottomanChapitre 240 sur 384 · LIVRE LXVI · texte numérisé non relu

LIVRE LXVI

au sud-est , à droite de la grande fenêtre , « où elle brille de reflets éternels comme le front des houris. » [13 janvier 1732] (1). Les jardins de la vallée des Eaux douces qui, après la destruction des cent vingt kœschks, accomplie en trois jours , avaient été adjugés A cent cinquante propriétaires divers, furent maintenant confisqués et attribués comme fondation au corps des bostandschis [ 19 janvier ]. Les prohibitions antérieures contre les amples bournous des femmes, les pantoufles et les bonnets brodés, les collets des manteaux en soie , longs de deux aunes, les voiles trop Ans et trop transparents qui laissaient deviner le visage, les vêtements de dessus trop justes et trop serrés, qui trahissaient les formes du corps, furent renouvelées avec une grande rigueur, et quelques femmes, accusées d'avoir voulu séduire des moslims à l'aide de ce costume , furent noyées. En ce temps aussi audience fut accordée aux envoyés extraordinaires de Russie et d'Autriche, venus pour offrir leurs félicitations au sultan sur son avènement au trône, a Le maudit (l'internonce Talman), dit Subhi , fut amené dans le diwan impérial , et après qu'il eut touché de son front, en signe de soumission, la poussière de la porte de la salle du trône, puis déposé ses lettres de créance et des présents, il fut, selon l'ancien usage, revêtu de l'habit de gala, hors de proportion avec sa chétive stature. Inondé de bonheur, il sortit du sérail du roi des rois , et par l'éloignement de cet être misérable et couvert de souillure , le champ resplendissant du sérail qui accroît et conserve les sentiments de tendresse , se trouva délivré enfin et pacifié. » (2) [ 19 février. ]

L'élévation du résident Talman à la dignité d'internonce avait répondu à l'envoi de l'ambassadeur Mustafa-Aga, depuis reiscfendi , qui , promu au rang de second defterdar , était allé à Vienne avec une suite de soixante-deux personnes et vingt-cinq chevaux notifier l'avènement au trône du sultan Mahmud. Entre autres présents, il offrit des ouvrages imprimés dans les trois

(1) Skubhi, fol. 38.

(î) Le même, fol. 89*

dernières années à Constantinople et reçut de son côté le Dictionnaire de Meninski : c'était le premier exemple, et jusqu'aujourd'hui il est resté le dernier signalé du moins dans l'histoire de la diplomatie ottomane, d'échange de livres par voie d'ambassade. Au reste Mustafa-Efendi n'eut qu'à se louer des procédés de la cour impériale à son égard , tandis que l'efendi envoyé en Pologne avec une mission analogue se plaignit à son retour de n'avoir pas été traité convenablement; à la vérité, le résident polonais comte Stadnicky soutint le contraire (1 ). Outre l'ambassadeur turc , on vit alors paraître aussi à Vienne Jusuf-Chodscha, envoyé par le beglerbeg de Tunis, Uusein, pour se plaindre des actes de violence des pirates siciliens. Talman avait joui d'une grande faveur dans son audience auprès du sultan ; car au discours tenu en italien par le représentant de l'empereur, Mahmud avait répondu lui-même par quelques paroles [19 février 1732]. Quant a Bonnevaï, il n'était arrivé à Constantinople qu'à la fin du grand vésirat de Topai-Osman, qui se montra extraordinairement attaché à cet envoyé et aux Français en général. Les subsides accordés à Rakoczy , qui depuis quelque temps avaient été diminués, furent reportés à 7i piastres par jour ; malgré cet accroissement dans le crédit du réfugié transylvanien et ses efforts combinés avec ceux de Bonncval contre l'empereur, le représentant de ce monarque rencontra moins d'obstacles dans sa marche, parce que la mésintelligence éclata entre ses deux adversaires : Hakoczy déclara ne vouloir plus avoir affaire à Bonnevaï, qui refusait de lui donner le litre de prince de Transylvanie. Grâce à ces disputes, et à l'aide des espions qu'il entretenait dans leur entourage, Talman, informé de tous leurs propos et de toutes leurs démarches , / • se trouvait en état de combattre leurs hostilités.

La Porte envoya au nouveau dey gouverneur d'Alger le diplôme de confirmation , à la condition qu'il ratifierait le traité de navigation conclu avec l'empereur. Talman sut dépenser fort à propos 1,000 ducats pour

(1) Rapport de Talman, dans la Sle-K.

déjoaer le plan de Bonneval , consistant à mettre en campagne deux armées , l'une dirigée en apparence contre Relgrad tandis que l'autre opérerait contre la Bosnie et la Styrie. Le schah-bender turc à Vienne, Omer-Aga , dont la mission avait été ajournée pendant sept ans et dont la cour impériale avait demandé vainement le rappel auprès de la Porte durant sept autres années encore, fut enfin révoqué. La persécution des Arméniens et des Grecs contre les catholiques s'arrêta enfin, et la discorde éclata violemment entre les premiers au sujet de la nomination d'un patriarche; les deux parties ayant comparu dans le diwan, le grand vesir ajourna la décision au lendemain [27 avril 1731 ]. Le samedi de la Passion, le nouveau patriarche fut confirmé dans sa dignité et son prédécesseur condamne aux galères avec tous les métropolitains et les archimandrites ses partisans ; l'année suivante , le nouveau patriarche fut exilé à Brusa, et Jérémias, odieux à toute la nation, fut installé sur le premier siège spirituel [ 25 octobre 1732 ]. La prédilection du grand vesir pour les Français venait de ce qu'autrefois il avait été racheté et enlevé par des hommes de cette nation à des pirates entre les mains desquels il était tombé ; mais à peine Topal- Osman eut-il quitté la direction des affaires, le nouveau grand vesir Ali , Gis du docteur, également indisposé contre les Français et les Russes, se plaignit que les Maltais eussent osé capturer la Riala ( troisième vaisseau amiral des Turcs) ; Villeneuve répondit que les chevaliers de Malte écoutaient peu les remontrances du roi de France de même que les états barbaresques étaient indociles envers le sultan fl). L'ambassadeur anglais eut à subir de grands affronts , parce que le capitaine du vaisseau à bord duquel il avait soupé , dans un transport d'ivresse , fit tirer le canon au milieu de la nuit ; la Porte exigeait que l'on pendit le capitaine ; heureusement la chute du grand vesir, arrivée trois jours après, vint mettre un terme aux anxiétés de l'ambassadeur (Mars). L'envoyé vénitien Emmo Angelo s'efforçait d'apaiser la Porte irritée des déprédations que deux ca-

(1) Rapport do Talnun.

pitaines de brigands de Xéroméro , Trombuchi et Cazouli ,*avaient exercées sur le territoire de Butrînto , Prevesa et Vonizza.

La Russie avait envoyé à Constantinople le prince Scherbatoff comme ambassadeur extraordinaire, pour féliciter le sultan Mahmud de son avènement au trône. De son côté, la Porte fit partir pour la Russie Mohammcd-Saïd, qui se rendit ensuite en Suède pour aller complimenter le roi, en réponse à ses félicitations sur l'avènement do Mahmud , et en même temps afin de poursuivre encore le paiement des dettes de Charles , déjà réclamé en vain par le dernier ambassadeur (I). Les débats entre la Porte et la Russie au sujet des Tscherkesses curent une gravité toute particulière. Au nord du Caucase, dont la chaîne s'étend de la mer Caspienne à la mer Noire comme un mur de séparation naturelle entre l'Europe et l'Asie, deux grandes rivières prennent leur source, le Kuban et le Térek, qui d'abord se dirigent du sud au nord , et dont l'une tournant ensuite à l'ouest va se jeter dans la mer d'Asïow tandis que l'autre verse ses eaux dans la mer Caspienne ; entre les sources de ces deux fleuves, toujours au nord du Caucase, naît aussi le Baksan qui, dans sa direction au nord-est, rencontre la Malka avec laquelle il se réunit un peu avant l'embouchure de cette rivière dans le Térek. Le territoire, limité par la Malka, le Baksan et le Térek, est habité parles Tscherkesses, dont une branche porte aussi le nom de Ka bar tais , car Tscherkesses et Kabartaïs parlent la même langue et forment un seul et même peuple : ce nom de Kabartaï vient de deux frères qui le portaient, et il est une des nombreuses appellations sous lesquelles apparaît dans l'histoire cette nation remarquable par l'héroïsme des hommes et la beauté des femmes. Déjà Strabon connaît les Kerketesdans la contrée occupée par les Tscherkesses; l'identité des Zyches de Procope, de Pline et d'Étienne de Byzance , établis sur le littoral de la mer Noire, avec les Tscherkesses, ressort du témoignage du voyageur génois Giorgio Interiano{2), et la Kabaxia de Con-

(1) Rapport de Talman.

(2) l\amiuio,l. u,p. 196,

Page 1